‹ Littérature et voyagesChapitre 49 sur 53 · SA64 D*ÉGIL · texte numérisé non relu

SA64 D*ÉGIL

tage , Egill s'embarqua pour la Norwège ; et la Saga passe des récits de guerre qui l'ont jusquelà presque exclusivement remplie, aux détails d'un procès qu'elle ne décrit pas avec moins de soin et d'intérêt.

Egill réclame sa part de l'héritage du père de sa femme. Onundr repousse avec violence cette réclamation qu'ose faire , en Norwège , un homme mis hors la loi par le roi £rik. c Tu demandes l'héritage de ta femme, [ajoute-t-il, et l'on sait que sa mère était esclave. » Alors £gill l'appelle en justice et le somme de paraître au Gula- Thing (l). c J'irai au Gula-Thing , dit Onundr , et je ferai en sorte que tu ne le quittes pas vivant.» £gill persiste dans sa résolution. Arinbiorn , son ami , obtient pour lui , du roi , de jouir de la loi ; et le printemps venu , accompagné ainsi qu'Egill d'un nombreux cortège , il se rend avec lui à l'assemblée.

Le roi Erik s'y trouvait aussi ^ ayant une suite nombreuse^ dont faisaient partie l'adversaire d'Egill, Onundr, et ses frères. Quand le moment fut venu , tous deux s'avancèrent vers l'endroit où étaient les juges, pour produire leurs argumens. Le lieu 'du jugement était une plaine entourée de piquets de coudrier, qu'enveloppait une corde :

(i) Espèce de trihuDal en plein air, célèbre par les arrêts qu'on y rendait, et (£ui ont servi de base k la législalioii norwégicune.

on appelait cela le lieu «acre ( Ye-Bond) ; en de* dans^ les juges étaient assis, en cercle au nombre x de trente-six, douze de la province de Firda, douze de la provim;e de Signa , douze de la province de Horda , et ces trois .douzaines d'hommes de^ ▼aient juger toutes les causes. Ce fut Arinbiorn , l'ami d'£gill, qui choisit les juges de Firda, et Thordr (probablement un amid'Onundr) qui choisit ceux de Signa. Le roi £rik était là avec six ou sept vaisseaux ; il y avait aussi une grande foule d'habitans. £gill commença son action (mal) par demander aux juges de lui accorder son droit dans son démêlé avec Onundr; ensuite il exposa les titres qu'il avait à l'héritage de Biorn , son beaupère, disant que sa femme était non seulement très - libre , mais descendait d'aïeux nobles ; il demandait aux juges d'accorder à sa femme la moitié des biens meubles et immeubles faisant partie de la succession de Biorn. Onundr soutenait, au contraire, que la succession devait lui ap-» partenir tout entière , sa femme étant née de l'épouse légitime de Biorn , tandis que celle d'£gill était , disait-il , le fruit de l'enlèvement et du poncubinaee. Il menaçait £gill de la puissance du roi et de la reine Gunhilda , par lesquels il se vantait d'être protégé, et enfin promettait de produiredes téi^oignages qui attesteraient l'illégitimité de la naissance d'Asgerda , femme d'Ëgill. Arinbiorn , parent de la mère d'Asgerda, se lève furieux , et i

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infoque le témoignage du roi : le toi ne troiiTe rien à dire , et £gill improTise quelques vers sur son bon droit, où, selon son usage, il raille ses ennemis. Arinbiorn produisit douze témoins choisis, qui tous attestaient le droit d'Asgerda, et ofifraient de l'attestée par serment. Les juges étaient prêts à recevoir leurs sermens si le roi n'y mettait pas sonYeto(bannadieîgi); le roi répondit qu'il n'approuverait ni n'empêcherait rien. La reine , furieuse, reproche au roi sa neutralité, appelle son frère, et lui dit d'alleravec sa suite empêcher que cette odieuse sentence ne soit rendue. £n efi'et, ils brisent le lien sacré, renversent les pieux de coudrier, et troublent le jug^ement. Alors il se fait un grand mouvement dans l'assemblée. Tout le monde était sans armes; Egill dit : Onundr peut-il entendre ma voix ? Je l'entends; dit Onundr; eh bien ! je te provoque en combat singulier ( holmgong ) , à cette condition que nous combattions ici, dans le Thing , de sorte que celui-là ait l'argent, les biens-meubles et immeubles, qui remportera la victoire; et toi, si tu n'oses pas, tues un misérable. Alors le roi Erik répondit : Si tu as un si grand désir de combattre Egill , nous pouvons t'en fournir l'occasion. Egill dit : Je ne veux pas me battre avec les forces du roi et une multitude trop supérieure en nombre; mais devant un nombre égal je ne reculerai pas , et il m'importe peu que leur rang soit illustre ou non. Arinbiorn dit:

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Allons-nous-^en , Egill , il n'y a ici rien à gagner pour nous; et il se retira avec sa troupe. Alors £gill se retourna et dit à haute voix : « Je vous prends à témoin , toi Arinbiorn , loi Thordr et les chefs et les juges, ''et tout le peuple, que je mets au ban toutes les terres que possédait Biorn, fils de Brynulf, que j'interdis de les habiter, de les cultiver, d'en retirer aucun fruit. Je les interdis à toi, Onundr, et à tous les autres hommes iudigènes ou étrangers, nobles ou non nobles; et quiconque agira à l'encontre , je déclare qu'il a violâla toi, rompu la paix^ et j'appelle sur lui la colère des dieux. ■

Ainsi se termine cette séance du Thing , orageuse comme elles l'étaient souvent ; dans laquelle on voit la marche des actions judiciaires, le serment des douze, d'où naquit le jury, le pouvoir royal en présence de la loi, l'appel à la force répondant au refus de se soumettre à la justice, la violence troublant l'exercice de cette justice sans garantie , et enfin une protestation contre l'illégalité. Dans tout cela se montre le sentiment du juste cherchant à se faire jour à travers l'emploi de la force , et le principe social aux prises avec l'élément barbare.

Le roi fait poursuivre Egill , mais celui-ci échappe et parvient à tuer un homme sur un vaisseau du roi. Mis hors la loi , Egill surprend son ennemi Onundr et le tue avec un fils du roi Erik,

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âgé de 11 ans. C'est alors qu'il dit ces paroles remarquables : Conduisonê-nous en guerrière (hermanliga) , tuons tous les hommes, ei prenons tout V argent que nous trouverons. Avant de s'embarquer pour fuir, Ëgillprit un bâton, plaça au sommet uife tête de cheval , et dit en le plantant dans la terre : J'élève ce bâton de mépris contre le roi Erik et la reine Gunhilda. Il tourna la tète du cheval du côté de la terre et dit : Je dirige cette malédiction contre les génies de la terre qui habitent ce lieu, afin qu'ils soient errans, et qu'aucun ne trouve de demeure jusqu'à ce qu'ils aient chassé du pays le roi £rik et Gunhilda. Alors il planta en terre le bâton de mépris , et il y traça des caractères (runar) qui contenaient la formule tout entière de l'imprécation.

Ensuite Ëgill se rend en Islande, où meurt cette année (9S4) son vieux père Grimm. Bientôt il part pour l'Angleterre. Ce voyage est représenté comme l'effet d'une opération magique (seida)par laquelle la reine Gunhilda rendait impossible à Egill de jouir d'aucun repos en Islande, avant d'avoir été la trouver. Cette action sur la volonté à distance , est un des faits les plus curieux qu'on ait attribués au magnétisme. La reine Gunhilda était en Angleterre avec le roi £rik, qui avait été obligé de fuir son royaume, et avait été investi du Northumberland par Adalstein , à la charge de le défendre contre les Ecossais. Egill, surpris par une

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lempéte près de la côte, aborde d'une manière toute scandinaTe, en dirigeant son yaisseau vers^ la rîve, de manière à ce qu'il échoue et soit brisé. £n mettant pied à terre , il apprend que le roi £rik est en Angleterre; il réfléchit qu'il sera difficile de lui échapper, et prend le parti de l'aller trouTer. Par le cooseil de son ami Arinbiorn , qui avait abandonné ses possessions en Norwège pour s'associer i^u roi fugitif , ils vont ensemble chez Erik; ils le trouvent à table. Arinbiorn lui dit : « Je t'amène un homme qui a fait un long voyage pour venir se réconcilier avec toi ; il est glorieux pour toit Seigneur» que tesennemis viennent d'euxmêmes des terres' lointaines, et semblent, malgré leur éloignemênt, ne pouvoir supporter ta colère » Après Gcj» paroles, et quelques autres

qui montrent l'art du courtisan commençant à s'élever autour de ces petits souverains à demi>sauvages, £rik promenant ses yeux autour de lui., aperçut £gili, qui surpassait de toute la tête ceux qui l'environnaient. 11 s'emporte et le menace. Egill embrasse le pied du roi en signe d'hommage , et chante quelques vers qui ne l'adoucissent point, c Tu n'as r?en à espérer, lui dit le roi, que la mort. Tu devais savoir que tu ne trouverais aucune grâce auprès de moi. » La reine demande immédiatement le supplice d'Ëgill. Arîn* biorn dit : « Si Egill a mal parlé du roi , il peut racheter cela pat des louanges qui dureront ton- 2. ^ i«

jours. Gunhilda dit: > lious ne TOaloiû écmiieat ancjune louange de sa part : Roi, ordonne qu'on emmène KgîU et qu'on lui.;^upe la tête, je ne yenx ni supporter ses paroles, ni le voir. » Mais Arinbiorn obtient du roi que le supplice d'Egill soit différé jusqu'au lendemain matin, et promet de le rame^ uer. Rentré dans sa demeure , il conseille à £gtll de composer un chant (drapa) en l'honneur da roi ; puis il le laisse seul et va preaidce avec ses gens le repas du soir. Avant de se coucher , il rétourne près d'£gill • et lui demande où en est le chant ; Egill répond qu'il n'a rien composé ; une hirondelle placée en dehors de la fenêtre l'avait sans cesse troublé par son chant. Arinbiorn va regarder derrière la fenêtre et voit s'envoler un fantôme; alors il demeura là jusqu'au jour, et £gill termina son poème. Ensuite ils vont ensemble trouver le roi avec une grande multitude de gens armés. Arinbiorn lui demande de laisser aller Egill en paix ; et comme Cunhilda cherchait encore à exciter le roi contre lui, Grinbioïn ajoute que lui et les siens défendront Egill jusqu'à la dernière extrémité. Le roi s'adoucit, et Egill coinlaence à chanter des vers à haute voix , et aussitôt on se mit à l'écouter.

Ce poème offre, à un degré frappant, ce mélange d'emportement et de recherdie, de verve et d'obscurité , qui caractérise la poésie lyrique des Scaldes. Egill y accumule toutes les beau-

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té» réelles, Moimservd toutes les difficultés de rime et ^'allitération. On conçoit qu*on ne néfçlige rien pour un succès quand la tête en dépend.

Tandis qu'ECU chantait , le roi était debout , fixant sur lui des yeux farouches : quand il eut fini de chanter,' le roi lui permit de se retirer, mais lui recommanda de se garder de paraître jamais devant ses yeux ou ceux de ses eu" fans.

A cette époque régnait en Norwège Ilakon , fils d'Adalstèîn, roi aussi juste qu'Harald et son fils £rik avaient été tyranniqaes.

Egill va lui demander la permission de réclamer encore une fois l'héritage de sa femme. Celui qui en était ie détenteur amène au Thing doute hommes prêts à jurer qu'il n'avait rien qui appartînt àEgil). Egill répondà ce singulier acte de procédure par un autre également étrange pour nous : il propose le duel comme moyen d'éclaircir la question de droit. Le vainqueur devait immoler un bœuf qui était amené sur le lieu du combat. Egill jette tout-à-coup ses armes, saisit son ennemi dans ses bras , le renverse , le tue en le mordant à la gorge , s'élance vers le bœuf, le prend d'une main par les naseaux , de l'autre par une corne , et le renverse en lui brisant le cou. Puis, selon son ordinaire, chante quelques vers sur Texploit qu'il vient d'accomplir.

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Après pluiieurs autres duels* tvetttares et pro^ cès« Egill déjà Tieux perd saa fila diéri^Bodvar. La douleur de cet homme farouche, adouci » et en quelque sorte dompté par la vieillesse, est peinte dans la Saga en traits énergiques. Quand il eut trouvé le corps sur le rivage , il le mit sur son cheval , s'en fut avec lui vers le tertre funèbre de son père Grimm , et l'y plaça. Le trouble de son â|Qe gonflait tellement sa forte poitrine^ dit la Saga, qu'elle rompit son vêtement. De retour dans sa maison , il se retira dans le réduit où il avait coutume de dormir, se coucha et ferma la porte.

Personne n'osait aller lui parler : il resta là cou* ché pendant trois jours , et ne but ni ne mangea. Le troisième jour au matin, sa femme envoya un de ses serviteurs chercher Thorgerda , celle de ses filles qu'Egill chérissait le plus : en arrivant, elle dit à sa mère qu'elle n'avait pas pris de repas du soir, parce qu'elle voulait aller chez Freya (mourir). Ensuite elle fut à la porte de la chambre de son père , l'appela, et le pria de lui ouvrir. Je veux, dit-elle, que nous fassions tous deux le même chemin. Egill ouvrit , et Thorgerda se coucha sur un autre lit. Tu fais bien , ma fille , dit Egill , de vouloir suivre ton père ; tu m'as montré beaucoup d'amitié. Gomment , répondit-elle , aurais-je pu vouloir survivre à cette p^ne ? Ensuite tous deux se turent pendant une heure ; sur quoi Egill dit : Qu'y a-t-il , ma fille ?.nâ màches-tu pas

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quelqae chose ? Je mâche del'algue (1) , dit-elle; car je pense que cela me fera mal : aatrement je craindrais de vivre trop long-temps. Est-ce mauvais pour r homme ? dit Ëgill. Très -mauvais , ditelle ; veux-tu en manger ? — Pourquoi pas ? dit-iL Un peu de temps après , elle appela et demanda à boire ; on lui donna de l'eau. Alors ËgiU dit : Gela vient de l'algue que tu as mangée; cela augmente la soif. Père , veui tu boire ? dit-elle. Il prit ce qu'on lui offrait dans une corne , et but à longs traits. Thorgerda dit : Nous sommes trompés, c'est du lait! Alors Ëgill enleva de la corne tout ce qu'il tenait avec ses dents , et jeta la corne de côté. Thorgerda dit : Quel parti prendrons-nous , maintenant? notre plan est renversé! à cette heure je voudrais , mon père , que nous prolongea$«9ions notre vie , afin que tu fisses un chant de deuil sur Bodvar^ et moi je le graverai sur un bâton. Ensuite nous mourrons si bon nous semble.

Egill commençait à reprendre ses forces à mesure qu'il avançait dans le poème ; quand il l'eut terminé , il le chanta à sa femme, à sa fille , à toute sa famille ; et , alors , se levant de son lit , il fut se rasseoir à sa place accoutumée.

Depuis ce temps , Egill ne sortit plus de son pays, où la Saga remarque qu'il n'eut de querelle

(i) AJga saticbarUerai en isl.i saul.

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