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Gœthe et Diderot

rent. C'est comme celles de Balzac, quand l'idée viendra à un éditeur de publier les Femmes de Balzac. Celles-là sont trop bien faites pour que jamais un autre que Shakespeare et que Balzac les fasse comme on peut faire les Femmesde Goethe, que Paul de Saint-Victor a faites... et très bien! Son livre a un sens plus profond qu'on ne croit quand on l'appelle simplement par son titre : LES FEMMES DE GOETHE, par Paul de Saint Victor.

C'est que (du moins pour moi) il n'y a pas, à proprement parler, de femmes de Gœthe! C'est là une rêverie, une rêverie de l'amour dans ceux qui aiment Gœthe. On le croit plus puissant qu'il n'est réellement. Il n'y a point de femmes au pluriel dans Gœthe. Il n'y en a qu'une. Excepté Mignon, cette originalité de la rue, devenue depuis Gœthe aussi lieu commun que la rue, et que Gœthe rencontra dans la rue à Venise et mit dans son Wilhelm Meister telle qu'il la vit, sans creuser cette petite profonde, — car Gœthe n'a jamais rien creusé : c'est un génie de par dehors comme un statuaire, un génie plastique et superficiel, sans

jamais rien de profond et d'interne, tout germain qu'il fût; — excepté donc Mignon, il n'y a dansGœthe qu'une femme unique, et c'est la femme allemande. Il n'y a que celle-là qu'il eut toute sa vie à son coude, cet Extérieur, et hors de laquelle on peut dire qu'il ne voyait rien. Qu'il l'appelle Marguerite ou Claire, Dorothée ou Ottilie, Lily ou Charlotte, c'est elle toujours, la femme allemande, avec la différence que mettent seulement en elle l'âge et l'embonpoint. Les femmes de Goethe ne varient que du gras au maigre ou du maigre au gras. Les unes sont de minces jeunes filles allemandes, les autres de bonnes grosses filles allemandes, mais c'est le type allemand qui, en elles, l'emporte toujours. Ce n'est pas le type humain. Bien avant d'être une créature géographique et topographique, la femme cependant est quelque chose! Elle a déjà son individualité, ses passions complexes, ses caprices mi-partie d'animalité et d'âme, toutes ses diableries enfin, même ses diableries d'innocence ; car l'innocence a ses diableries ! Mais dansGœthe, rien de cette femme-là. Qu'elle soit ignorante ou cultivée, passionnée ou vertueuse, la femme, chez lui, ce n'est jamais que l'éternelle candeur allemande, — cette candeur qui nous plaît, à nous autres Français, parce qu'elle nous change et contraste avec nos faiseuses d'addition et de soustraction en amour! La femme allemande, dans sa simplicité, dans son éternelle facilité à croire, la femme allemande, née plus séduite

que les autres femmes, et qui se rencontre aussi bien dans les ridicules romans d'Auguste Lafontaine que dans les romans et les drames du grand Gœthe, voilà en une seule toutes les femmes de Gœthe, dont Paul de Saint- Victor a fait, lui, des femmes différentes, en exécutant sur le motif monotone de Gœthe de ces prodigieuses variations à faire prendre le change aux plus habiles et leur faire croire que Gœthe a mis dans ses femmes ce que lui, Saint-Victor, seul, y a vu!

C'est pour moi, en effet, — ici seulement, — quelque chose comme un visionnaire que Paul de Saint- Victor, le visionnaire de l'admiration, qui a réalisé, avec quelle puissance,— lisez-le! — le mot de Montesquieu : « Les gens d'esprit font les livres qu'ils lisent ! » Vous vous rappelez le rameau de Stendhal, jeté dans les mines de sel de Salzbourg et qu'on en retirait cristallisé ?... Paul de Saint-Victor a cristallisé Gœthe. Par un procédé qui tient au genre d'imagination de l'auteur des Hommes et Dieux, il a trouvé dans Gœthe des motifs de femme, dont il a fait ses femmes. Ce ne sont pas des femmes apocryphes, en ce sens que c'est bien Gœthe qui a tracé les premiers linéaments de ces figures, auxquelles Saint- Victor a donné le relief coloré de son talent. Gœthe, par la nature du sien, avant tout dramatique, ne montre guères que les extrémités de la personne : c'est par le geste, un mot, une indication, qu'il la révèle. Mais Saint-Victor s'assied devant ces figures à peine

indiquées, et remplit les blancs, prononce leslignes,dessine et ombre, et colorie, et fait tourner avec l'ongle, et arrive enfin par tous les moyens à ces saillies que Gœthe, s'il revenait au monde, admirerait. Le mot de Bélise à Trissotin est bien drôle : « Mais quand vous avez fait ce charmant : Quoi qu'on die! » etc., et, le respect que j'ai pour Gœthe ne m'empêchera point de le citer, vous savez avec quelle fatuité béatifiée Trissotin y répond par son : « Oh! oh ! » ineffable. Je ne sais pas si le grand Gœthe ferait le même : « Oh ! oh ! », mais ce que je sais bien, c'est qu'il n'a jamais mis dans ses femmes (qu'il le crût ou non) tout l'esprit, pour parler comme Bélise, qu'y a mis Paul de Saint- Victor. Il les a désallemandisées, 11 a touché tous ces visages, pâles et vagues, avec l'ardente précision du génie français. Il a fait passer dans ces physionomies, dormantes qui, quand elles se passionnent, rêvent encore, dans ces profils qui se ressemblent tous comme se ressemblent des camées, les différences de l'intensité et l'acharnement de l'analyse. A force de fouiller clans ces êtres indécis indiqués par Gœthe en quelques traits parfois puissants, mais toujours rares, Saint- Victor a fini par les accoucher de la passion et de la vie. G'est en ce sens qu'il a été créateur. Ce que ne pourrait faire Gœthe, puisqu'il 3st mort, les Allemands qui l'admirent le feront pour lui. Ils s'étonneront avec la candeur (aussi) qu'ils tiennent de leurs mères, de tout ce que Paul de Saint- Victor a décou-

vert dans leur Goethe. Le livre de Saint- Victor doit devenir en Allemagne un livre national.

Ce qu'on a dit de Le Tourneur, que sa traduction de Shakespeare fut retraduite en Angleterre, va devenir vrai pour Paul de Saint- Victor, mais pour une raison meilleure et plus haute ; car les Femmes de Gœthe ne sont pas, malgré leur titre, une traduction.

C'est un livre original inspiré par un autre que l'auteur, ce qui paraît presque impossible, mais ce qui est... Le poète, le vrai poète ici est encore plus Saint-Victor que Gœthe. Mais, ô admirateurs que j'indigne peut-être ! si c'est Saint- Victor qui est le poète, c'est Gœthe qui est la Muse, consolez-vous !

En voyant ce titre singulier et piquant sur la couverture de ces deux volumes : Les Ames mortes, les braves gens naïfs qui se prennent au titre des livres, et qui ne sont pas, d'ailleurs, très au courant de la littérature de Russie,, ne se douteront guères, à distance, de ce qu'exprime un titre pareil. Qui sait? Ils rêveront peut-être — s'ils rêvent — de quelque fantastique russe nouvellement découvert, un fantastique froid! Ils croiront que ce Nicolas Gogol, au nom si harmonieusement sauvage, est quelque Edgar Poe... ukrainien ou zaporogue, et ce sera une erreur dont ils s'apercevront bien vite, pour peu qu'ils ouvrent

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