Voyez Les Œuvres et les Hommes, t. XI : Les Poètes
un trésor gardé par un délicieux dragon-femme, comme l'ont été pendant de si longues années les manuscrits de Lord Byron. Les pièces qui composent le livre de Henri Heine ne sont pas absolument inédites. Ce sont des articles, dispersés ici et là, dans des journaux disparus, et qu'il a fallu aller repêcher avec une perche dans cette mer de papiers et d'oubli !. . Comme nous tous, en effet, Henri Heine, malgré son génie, avait été obligé d'être journaliste, de traîner ce boulet de galérien qui déforme les plus belles jambes du talent. Il avait, lui aussi, subi cette nécessité des temps modernes, qui change le cerveau humain, au détriment du grand art littéraire, en une machine de production instantanée, et fait de l'esprit une espèce de locomotive lancée à toute vapeur sur les rails de tous les sujets. Henri Heine, avant et même après les Relsebilder, fit longtemps dans les journaux allemands ce qu'on appelle « de la correspondance », et quelquefois il y aborda la critique littéraire sous une forme moins subjective, mais plus générale et plus profonde. Ce sont les fragments retrouvés de ces correspondances et de ces articles, mêlés à quelques impressions d'un voyage dans les Pyrénées, qu'on a réunis et qu'on a eu raison de recueillir.
Il est des esprits dont tout intéresse, des imagina^ tions dont les moindres miettes sont précieuses. Les miettes de Heine, si pulvérisées soient-elles, sont toujours de la poudre de diamant. Voici un cornet de
cette poudre. Seulement, au milieu du cornet, vous trouverez deux diamants à plusieurs carats: c'est l'article sur le Don Quichotte et celui sur Y Histoire de la littérature allemande, par J\!enzel,que je recommande aux amateurs de critique littéraire non anatomique mais vivante, et qui s'essaient en ce genre dangereusement facile "des comptes rendus dans les journaux.
L'article sur le Bon Quichotte est particulièrement recommandable. A la lettre, c'est une perfection. Il y a là un mouvement d'idées, des ingéniosités d'analogies, des groupements de faits à la Macaulay. Mais quelle imagination supérieure! quelle suavitéetparfois quelle énergie d'images! Quand le poète, le véritable poète estle fond d'un homme, et que cet homme est assez richement doué pour avoir une spécialité en dehors de sa poésie, il est plus fort — et on le comprend bien ! — que quelque spécialiste que ce soit. C'est ce qui est arrivé à Henri Heine dans son splendide article sur le Don Quichotte. Ici, en sa qualité de poète, c'est-àdire de voyant, il a vu et senti des choses qu'aucun critique n'avait jusqu'ici vues ou senties. Don Quichotte et Cervantes, le livre et l'homme, ont été également pénétrés. Dans l'article sur Y Histoire de la littérature allemande, par Menzel, qui finit par une si grande position faite à Gœthe, et qui me plait moins, de toute la différence qu'il y a pour moi entre Gœthe et Cervantes, le critique, très jeune, du reste, quand il
écrivit ce morceau, aie mérite de son article borné par son admiration exagérée de jeune homme pour Goethe, admiration qui s'amortit plus tard dans l'esprit devenu plus mâle de Henri Heine, lequel commença bien partoutes les idolâtries de son temps, mais fut plus fort qu'elles. Goethe, comme Hegel, ces deux idoles de l'Allemagne, ont pâli tous deux dans l'imagination et dans l'amour de Heine à mesure que son imagination s'est passionnée, à mesure qu'elle a plongé davantage dans les réalités et les intensités de la vie. Quant aux autres articles de ces miscellanées, piquants tous à des degrés différents, les plus piquants sont de beaucoup: le Grand Opéra en 1830 ; les Virtuoses des concerts : Berlioz, Liszt et Chopin; la Première représentation des Huguenots, et le Duc de Nemours aux bains de Barège. Mais, tous, ils ont cette couleur inouïe., rose et triste, quoique rose, que Heine met partout et qui est son charme... De telles pages sont signées de cela qu'elles sont écrites. Heine s'y reconnaît à toute ligne, avec cette originale et moqueuse manière qui est la sienne. Dans les Virtuoses des concerts particulièrement, lui, ce virtuose de l'ironie, nous joue un air sur Véron,sur cet homme que,pendantunsi grand nombre d'années, tous les gens d'esprit de France et de Navarre se renvoyèrent comme une balle du jeu de paume de la moquerie, et nous parierions bien que cet air, depuis longtemps exécuté pour la première fois, le bourgeois de Paris, qui doit tamponner ses oreilles avec du co-
ton, selon l'usage de tous les bourgeois, l'entend cependant toujours, de ces jolies oreilles que nous connaissons. C'est inoubliable. Pour mon compte, je ne sais rien de plus exquis.
La maladie même et les plus épouvantables douleurs n'ont pas éteint en Heine le feu sacré du talent et l'ont même grandi, en l'exaspérant... L'Esprit n'a jamais mieux prouvé chez personne qu'il était d'une nature immortelle. Chose sublime et presque incompréhensible, tant elle est le renversement des lois ordinaires qui régissent l'humanité et la vie ! Il faut remonter jusqu'aux Stigmatisées, — ces créatures surnaturelles qui sont aussi des torturées, — pour avoir une idée des souffrances de cet être à qui Dieu n'a mis d'autres stigmates que les stigmates lumineux du génie.
Éclatante réplique au fameux axiome : Mens sana in corpore sano, de l'École de Salerne, qui renvoie si fièrement à l'école cette École... Heine, à travers la sympathique pitié qu'il est impossible de ne pas
sentir pour des maux si grands, inspire pourtant je ne sais quelle joie orgueilleuse à ceux-là qui croient à la spiritualité humaine et qui pensent que, dans la créature de Dieu, les organes ne doivent pas être les maîtres, mais les serviteurs. C'est Bonald, le grand Bonald, àprésent dédaigné, mais qui un jour reprendra d'autorité, si le monde n'est pas irrémédiablement assotti, lerespectimmensequ'on lui doit ; c'est Bonald qui définissait superbement l'homme : « Une intelligence servie par des organes >>. Eh bien, Henri Heine a montré plus superbement encore que Bonald lui-même ne l'avait dit, que l'intelligence pouvait se passer même des organes ! Il a montré que Reine trahie et abandonnée, elle pouvait, à elle seule, faire toute la besogne, et que la besogne était encore mieux faite, par ses royales mains, que par les mains de ses serviteurs.
C'est là un rare et magnifique spectacle ! Mais pour l'admirer comme il convient, il faut en comprendre la très profonde et très particulière beauté. Henri Heine, cette victime de la maladie, ne vous y méprenez pas! n'est pasdutoutunStoïcien, — undeces Stoïciens qui jouent aux petits Prométhées sous le bec de leurs vautours. Non ! Non! Il ne tend pas ses muscles pour faire l'Hercule, et, comme Hercule, il ne se couche pas sur sa massue et dans sa peau de lion avec des airs de demi-dieu, certain de son apothéose, sur le bûcher qui le dévore. Au contraire ! Il est de la race du grand poète,
impie au stoïcisme,, qui disait : « Je les attends, les plus enragés stoïques, à leur première chute de cheval ». Ce n'est qu'un épicurien, sentant trop la douleur pour la nier, — mais un épicurien de la Pensée, un voluptueux de l'Idéal et de la Forme, ayant la sensibilité nerveuse de la femme et l'imagination des poètes qui. s'ajoute à cette sensibilité terrible... Et, dans les livres où il parle de ses souffrances avec une expression tout à la fois délicieuse et cruelle, il ne songe pas une minute à se poser comme un résistant de force morale et de volonté héroïque... En ces livres, parfumés de douleur, il n'est que ce qu'il a été toute sa vie, dans seslivresde bonheur et de jeunesse, — c'està-dire bien moins une créature morale qu'une charmante créature intellectuelle, intellectuelle jusqu'au dernier soupir. Cher et adorable martyr! supérieur peut-être aux martyrs de Dieu par la souffrance ; car les martyrs de Dieu ont l'extase qui les arrache à leurs bourreaux , en leur entr'ouvrant le ciel sur la tête, et qui peut miraculeusement changer leurs brasiers en des lits de roses, tandis que pour ces simples Déchirés de la vie. à l'inspiration éternelle, des roses, de la masse de roses qui fleurissent dans leurs esprits et qu'ils sèmentpour nous dans leurs œuvres, pas une seule ne tombe sur leur lit de douleur pour en atténuer la flamme, et il reste pour eux impitoyablement un lit de feu...
Ouil rare et pathétique spectacle! Cherchez combien
de fois il a été donné dans l'histoire littéraire ? Un jour, Scarron le donna... Mais Scarron n'était pas un grand poète comme Henri Heine. Il ne fut qu'un bouffon à qui l'atrocité de la souffrance n'a jamais fait perdre l'opiniâtreté du rire. Scarron, qui tirait la langue à la Douleur, comme ces polissons de lazzaroni montrent leur derrière au Vésuve, a ri toute sa vie et n'a pleuré qu'une fois et une seule larme, qu'il a enchâssée, comme une perle, dans son épitaphe... Scarron, le rieur comme un satyre ou comme un singe, Scarron, le cynique cul-de-jatte, qui dansait sur sa jatte, ce clown de l'esprit dans un corps brûlé et fricassé par tous les moxas de l'incendie, n'existe plus dans la mémoire des hommes que par les souffrances qu'il a endurées en riant. On ne le lit plus. Sans la Douleur, l'immortalisante Douleur, il sciait oublié... Mais Heine ne rit pas, lui. Il n'a pas le spasme du rire de Scarron. Il sourit, placide et résigné. Mais ses sourires, ce sont des merveilles d'expression et de pensée, qu'on ne lit pas sans attendrissement ou sans cette belle colère de Voltaire, qui disait : « Je donnerais toute une hécatombe de sots, pour épargner un rhume de cerveau à un homme d'esprit ». Et, certes ! ce n'est pas une hécatombe de sots que nous eussions sacrifiée pour racheter les douleurs de Henri Heine, mais ce serait, ma foi ! tous les sots de la création, si Dieu voulait bien nous les prendre...
Et par parenthèse, quel bon débarras cela nous ferait I
Je viens d'e'crire le nom de Voltaire. Voltaire surgit naturellement à la pensée dès qu'on parle de Henri Heine ; car, de tout le xix° siècle, — si différent du xviii0, — Heine est l'esprit qui ressemble le plus à Voltaire.
Il le savait bien, du reste, et un jour il s'en est — modestement et trop modestement — vanté, dans ce dernier volume de la Correspondance. Il s'y appelle : « un pauvre rossignol allemand, qui « a pris pour nid la perruque de M. de Voltaire ». C'est vrai, il eut le caprice de nicher là, ce rossignol dépaysé i Mais il est plus que cela. Il ne reste pas, le rossignol, dans celte diablesse de perruque !... 11 a d'autres nids plus poétiques et plus beaux que cette tignasse qui ne flambait que d'esprit, — mais qui en flambait comme une auréole ! Quand il est le chantre des Nixes et des Ondines, Heine, n'a-t-ilpas le nid de l'Alcyon sur les eaux ? Et quand il écrit tant devers divins, qui ont la beauté des plus cruelles
amertumes humaines, n'a-t-il pas encore, pour nids, son propre cœur saignant, et la nature radieuse et immortelle, à travers laquelle il va semant les gouttes de sang de ce cœur déchiré ? « 0 terre ! — disait le poète grec, — j'ai craché sur toi, et tu es toute empoisonnée !» Nature et cœur, est-ce assez inconnu à Voltaire ? Ah ! Voltaire ! Auscultez-le ! Allez au fond ! Il n'était, après tout, qu'un Fontenelle à sa plus haute puissance, auquel une femme aurait pu très bien dire ce qu'une autre femme disait à Fontenelle, en lui frappant doucement sur la poitrine, un jour qu'il se vantait d'avoir un cœur : « Allons donc ! il n'y a ici que de la cervelle! » Mais Heine, lui, a dans le génie autant de cœur que de cerveau, si même il n'en a davantage. Que de choses ironiques, moqueuses et charmantes, et malheureusement impies, écrites par Voltaire, auraient pu l'être par Henri Heine ! Mais aussi que de choses rêveuses ou pathétiques, adorables de sentiment et de peinture, écrites par Henri Heine et que Voltaire aurait été dans l'impossibilité absolue d'écrire. Il n'eût jamais écrit les Reisebilder.' Heine, aux yeux delà plupart des hommes, ces grossiers! est moins grand que Voltaire parce qu'il a fait moins de train dans le monde, mais ce train ne tenait qu'à l'heure qui sonnait sur la tête de Voltaire. Il tenait aux circonstances et aux passions d'un temps qui s'en allait en guerre, comme Marlborough, contre toutes les grandes et respectables choses établies, et qui ne connais-
sait pas la céleste rêverie que, depuis, nous avons appris à connaître... La gloire de Voltaire, c'est le bruit de toutes les ruines qu'il a faites. Henri Heine fut l'oiseau qui chante sur ces ruines, mais du haut du ciel ou du fond de son cœur amoureux et blessé, — ce qui est plus beau que le ciel ! L'Aigle du génie poétique l'enleva heureusement à la polémique pour laquelle, par ses facultés aiguës et vibrantes, il était fait, cet Apollon Sagittaire, qui aurait pu lancer ses flèches, toutes-puissantes et mortelles.àtoutesles adorations bêtes de la libre pensée et de son époque, depuis Gœthe, qu'il renia, jusqu'à Kant, qu'il traita de Robespierre, et Hegel dont il se moqua ; mais il aima mieux les retourner contre son cœur, ces flèches étincelantes, et jamais elles ne furent plus meurtrières ! Panthéiste enfin dépanthéisé, quand il faisait une bonne action, dans les dernières années de sa vie, il disait qu'il « mettait sa carte chez le bon Dieu », échappant ainsi par l'esprit même à cette impiété qui finit par dégoûter de l'esprit de Voltaire et qui l'a englouti et fait disparaître dans sa blasphématoire fétidité.
Singulières analogies entre ces deux hommes et singulières différences! Un jour, Henri Heine, dans sa floraison de jeunesse, écrivit, comme s'il eût senti les murmures en lui de cet horrible mal sous lequel il devait succomber, que « tout homme de « génie était nécessairement malade et même que
« le génie n'était qu'à ce prix », et les gens qui se portaient bien trouvèrent la chose insolente et lui en firent la guerre. Voltaire était-il de son avis? Mais. né malingre, il prétendit toujours qu'il était né mort et que sa vie n'était que le galvanisme de la volonté et des nerfs. Les nerfs, il en avait, certes ! autant que les chats et les tigres! Les siens, à la moindre impression, se tordaient et résonnaient, comme ces cordes à violon sur lesquelles le Diable semblait jouer des sonates, plus enragées que ce fameux trille qu'il joua, un soir, sur le violon de Tartini ! La bile, dans ce réservoir de fiel toujours plein, qui servait de cœur à Voltaire, lui tombait dans le ventre et y versait ses acre tés brûlantes. Aussi passa-t-il quatre-vingts ans à se droguer, vivant de café, de médecines et de clystères, dont il parlait souvent, comme Scarron, et dont il tirait des effets d'une bonhomie ou d'une hypocrisie comique... Mais ces maux qui ne tuèrent pas Voltaire, tandis que Henri Heine est mort des siens, sont aussi différents des maux de Heine que sa pâle poésie est différente de la poésie du grand poète allemand, lequel reste supérieur à Voltaire autant par la beauté de son génie poétique que par la sincérité tragique de ses douleurs.
C'est de ces effrayantes douleurs que le dernier volume de la Correspondance nous entretient. En ces lettres, écrites de 1844 à 1855, le poète du Romancero
et des Légendes devient le plus terrible des Nosographes. Dans ces lettres, il se regarde, se décrit, s'analyse, prend incessamment l'étiage de l'horrible maladie à laquelle il est en proie, qui grimpe le long de son épine dorsale et va tout à l'heure monter jusqu'au cerveau, et l'appréhender et l'éteindre brutalement, ce cerveau splendide ! ! En vain nous dit-il, entre deux morsures du mal sous lequel il a succombé, que « malgré ses souffrances, il est gai, et que les « pensées joyeuses le hantent », je ne connais, moi, rien de plus navrant que ces lettres dans lesquelles l'enchanteur intellectuel qu'il était, en conversation aussi animé, aussi éclatant, aussi poète que dans ses livres, sent la paralysie lui infliger l'affreux mutisme de l'impuissance, et se peint tête à tête avec sa femme deux heures durant, sans pouvoir rien lui dire, lui qui l'adore ! et écrivant": « Quelle con- « versation allemande ! » avec un accent qui veut être gai et qui n'est qu'une mélancolie. Et; en effet, cloué qu'il fût par la douleur, crispé, raccourci par de hideuses crampes à la colonne vertébrale, presque aveugle, il était — est-ce un bonheur ou un malheur qu'il faut dire? — amoureux, passionnément amoureux de sa jeune femme, et il constatait avec désespoir que ses lèvres, ses pauvres lèvres, frappées comme tout le reste de son corps, n'avaient plus — supplice épargné à Tantale ! — la sensibilité du baiser!... Ah ! ce dut être, cela, son angoisse
suprême ! le plus amer regret de sa longue agonie!... Mais du moins ce fut là une douleur de poète, — et du poète qui avait chanté l'amour avec la poignante ironie des âmes oubliées ou trahies ! Ses ironies avaient été bien cruelles, mais la Destinée, qui est aussi une maîtresse en ironie, les lui payait toutes, en une fois.
Et quand on songe que de tels supplices sont mêlés, dans cette Correspondance, à d'ignobles questions d'argent, à des possibilités ou à des perspectives de misère pour la femme qu'il aime, quand il ne sera plus, à des débats honteux d'affaires et de famille, toute cette prose abjecte jetée à travers la poésie de ces nobles et grandioses souffrances, le cœur se soulève, il semble que toute cette Correspondance soit, par toutes ces basses horreurs, profanée !... Et pour la pardonner aux éditeurs, il faut penser qu'après tout c'est peut-être mieux comme cela, que le monde, si indifférent aux poètes, sache bien ce qu'un grand poète — l'un des plus grands de tous — a pu souffrir pour tout le bonheur qu'il nous a donné !
En principe, on peut louer le genre de livre publié par Champfleury sur Hoffmann. Comme tous les ouvrages qui doivent nous montrer en dedans et sous la peau, intus et in cute, un homme célèbre, comme tout ce qui nous entr'ouvre son cœur et son cerveau et nous livre ses procédés, c'est-à-dire les points d'appui et les leviers de sa vie intellectuelle, cette publication est en soi très intéressante et très utile. La recherche y est courageuse et le renseignement y abonde. Or, tous les livres qui doivent être des documents plus tard pour l'histoire littéraire méritent de la Critique une marque de considération et presque un témoignage de reconnaissance. Seulement, quand nous avons dit cela, nous avons épuisé l'éloge. Il nous est impossible d'aller plus loin... A notre sens, Champfleury tire de son travail en l'honneur d'Hoffmann des conclusions entiè-
(1) Hoffmann et ses Contes posthumes, par Champfleury.
rement contraires à la vérité de cet homme, qui a été exagéré comme tout ce qui nous est venu de l'Allemagne depuis de longues années, et qui passera, quoiqu'il soit un conteur et un fantastique, tout autant que s'il était un philosophe. Hoffmann, l'engouement d'une époque qui aime la fumée du cigare et qui s'est mise à grignoter du hachisch pour se donner des sensations, ne durera pas plus que ces fantastiques d'un autre genre, Fichte et Hegel !
Les faits, d'ailleurs, se chargent déjà de justifier notre opinion. Hoffmann en est présentement à la seconde période de sa renommée. Depuis longtemps on réagit contre lui, même en Allemagne, selon la loi facile à calculer que les esprits réagissent passionnément contre ce qu'ils aimèrent avant de complètement s'en détacher. Henri Heine, ce poète charmant et si digne d'être regretté, Henri Heine a pris acte de cette réaction en termes imposants que nous rappellerons, parce qu'allemand, poète et critique d'instinct, il est sur Hoffmann plus compétent que personne : « Les véritables penseurs — dit-il — et les natures poétiques, ne veulent plus entendre parler d'Hoffmann. Gomme celle de Novalis, sa poésie est une maladie ». Heine ne dit pas quelle est cette maladie. Il n'en énumère pas les symptômes. Il se contente de l'affirmer. Quoique ce jugement soit sévère et presque dédaigneux, HenriHeine condescend pourtantàreconnaître qu'Hoffmann aune certaine puissance quand Use cramponne à la
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réalité. Il le compare au géant Antée, fort dès qu'il touche la terre, mais faible dès qu'il rêve et devient fantastique. Pour notre part, nous n'acceptons plus cette autre moitié de jugement de Heine. Ici ou là, son malade est toujours malade. Danslaréalité intime, élevée et profonde, la seule qui soit littéraire, Hoffmann n'est pas plus fort, ce mot qui implique la fermeté et la droiture, que dans le fantastique, où Heine admet qu'il est inférieur. Éternellement et partout, c'est toujours la même vue brouillée, la même oreille qui tinte, la même main incertaine qui se pose aux objets et les dérange. Il faut bien le dire, l'ivrogne est là-dessous, l'ivrogne titubant et mélancolique. Plus vrai qu'Edgar Poe, le chasseur américain au succès (1), dont le but caché est de terrasser l'imagination de son temps à l'aide de combinaisons enragées etd'excentricités réfléchies, Hoffmann n'a pas cette puissance terrible qu'avait Edgar Poe, et que du fond de ses ivresses il pensait encore à exercer ; Hoffmann, lui, perdait de vue son public comme on perd de vue les convives lorsque l'on glisse sous la table. Edgar Poe gouvernait son ivresse ; Hoffmann était mené par la sienne. Mais, en définitive, c'étaient les deux chinois du même opium. Il fallait une société comme la nôtre pour que les hallucinations de deux hommes mourant
1. La première partie seule du chapitre sur Edgar Poe avait été écrite avant ceci.
de leurs excès, l'un du delirium tremms, l'autre du tabès dorsal, devinssent des lueurs de génie, et pour que l'ivrognerie et ses songes prissent, rang parmi les facultés et les produits de l'esprit humain.
C'est cette société qui a créé tout le succès d'Hoffmann. La Révolution de la fin du siècle, qui précéda la venue de l'auteur des Contes fantastiques, avait, par ses malheurs et ses péripéties, excité jusqu'à la douleur le système nerveux de l'Europe. Elle était mûre pour les littératures visionnaires. Swedenborg avait lancé, comme un météore boréal, les folies de ce mysticisme protestant dont Balzac a tiré un si grand parti dans une de ses plus belles œuvres, mais qui, dans Swedenborg, fait pitié même comme invention poétique, et qui n'en trouva pas moins beaucoup d'esprits disposés à l'accepter. Saint-Martin avait paru en France. En descendant des idées religieuses aux idées littéraires, Cazotte avait publié son Diable amoureux et mouillé la lèvre de l'imagination contemporaine d'un philtre qui n'avait pas, dans la coupe de l'enchanteur français, une bien grande magie, mais dont la saveur excitait et préparait à des saveurs plus pénétrantes... Au Nord comme au Midi, l'Europe, dégoûtée de matérialisme et de littérature positive, avait soif de surnaturel, la vraie poésie. Seulement, pour introduire hardiment et heureusementle surnaturel dans une littérature, il faut des hommes sains, des intelligences bien portantes, des poitrines accoutumées à respirer l'éther,
et Hoffmann n'était pas dans ces conditions d'organisation supérieure. C'était un Allemand, — un musi cien chez qui la musique a toujours bourdonné autour de la pensée, — un peintre qui confondait, comme beaucoup d'autres venus après lui et qui ont élargi son erreur, les procédés de la peinture avec les procédés littéraires, —c'était, enfin, une sensibilitéd'artiste soumise à toutes les variations du baromètre, bien plus qu'une intelligence d'inventeur... L'à-propos de l'heure fit sa fortune. Il écrivit ses Contes et il réussit. Voilà bien des années passées, et on y regarde aujourd'hui, on interroge ce succès... Certes! on a raison.
On ne peut qu'applaudir à cette tentative ; mais ce que nous aurions désiré et ce qui nous manque encore, c'eût été la mesure prise d'Hoffmann — exactement et sans faiblesse — par un esprit entendu à ce genre de Critique qui va de l'homme à l'œuvre et de l'œuvre à l'homme. Champtleury, qui méprise la Critique et qui n'a de formes solennelles et superbes que quand il parle à Courbet (voir la lyrique préface de son volume : « A mon vaillant ami Courbet! »), Champfleury a décliné cette fonction de juge après discussion, qui demandait de l'ascendant et de la force. Ii a décliné la discussion elle-même ; il s'est fait, avec une passion singulière, et dont nous dirons le mot tout à l'heure, le caudataire du soi-disant génie d'Hoffmann, et il l'a suivi ou précédé modestement dans de petites notes, attachées aux documents qu'il a recueillis. Or,
par un de ces tours que les faits jouent parfois aux gens d'esprit, ces documents sont la meilleure réponse qu'on puisse adresser aux opinions de Champfleury sur Hoffmann. Les Contes qu'il ajoute aux Contes publiés n'enrichiront pas la collection. Les détails sur l'homme ne le montreront point sous un jour qui doive intellectuellement beaucoup le grandir. En d'autres termes, l'Hoffmann posthume que Champfleury invoque est bien capable de faire rentrer sous terre l'Hoffmann vivant.
Rien de plus creux, en effet, que ce volume d'Hoffmann ou sur Hoffmann ; et la faute n'en est pas à Champfleury, qui a remué, comme on dit, le ciel et la terre, pour rendre son ouvrage digne de l'attention des curieux et pour augmenter une gloire déjà trop grande et qui ne pouvait plus que diminuer. L'activité et la loyauté du chercheur sont àcouvert. Il n'a point changé le caractère de ce qu'il a trouvé, et voilà l'intérêt du livre. On saura désormais ce que vaut Hoffmann. Les Contes inconnus que Champfleury a traduits et mis en lumière, sont assurément les plus mauvais qu'ait
jamais écrits cette fée de cabaret que l'on appelle la fantaisie d'Hoffmann. Ils ne sont pas nombreux, heureusement, mais ces sept morceaux, d'assez courte haleine, et que l'on croirait composés pour des revues à deux sous, s'il y en avait en Allemagne, ont tous les défauts et toutes les débilités de ce talent qui n'a pas de corps et peu d'âme, et dont les œuvres, sans statique et sans équilibre, forment un Alhambra, ou, pour mieux parler, une Babel de vapeur, que le premier coup de vent un peu franc va dissiper. Une des choses qu'on oublie le plus en littérature, ce sont les filiations et les origines. On a trop oublié celle d'Hoffmann. Hoffmann descend, non par la droite ligne, qu'il ne connut jamais, mais par la spirale, du Neveu de Rameau, d'une part, et de l'autre, du Faust de Gœthe. Le Neveu de Rameau lui donna cette préoccupation de l'effet sensible dans les arts, ce goût de la peinture et de la musique, — de la musique, dans laquelle il voyait tant de choses, comme on les voit dans les nuages : — précisément parce qu'elles n'y sont pas ! — et du Faust lui vient cette obsession du grand fantôme, cette transe du diable dont la queue, disait-il, se fourre partout, et qu'il a, pour cette raison, fourrée partout dans ses œuvres. Esprit de réverbération, système nerveux de harpe éolienne, Hoffmann avait été tellement remué par la main toute-puissante de Gœthe, que l'air terrible resta éternellement vibrant dans ses cordes et qu'il le répéta toujours. Supprimez Gœthe et Diderot
et leurs contre-coups, et Hoffmann ne sera plus qu'un mince dessinateur et un musicien... Il est vrai que Champfleury pose Hoffmann, qui a beaucoup écrit en musique, comme un musicien très considérable, mais nous n'avons pas à examiner la valeur de cette prétention. Pournous, il n'y a d'existant qu'un Hoffmann littéraire, et c'est de celui-là uniquement que nous avons à nous occuper.
Eh bien, dans ses Contes, dans l'ensemble de toutes ses œuvres, nous l'avons dit, cet original qui nous charmait tous quand le romantisme proclamait l'axiome fameux : La liberté dans l'Art ! — lequel axiome devait nous mener en très peu de temps à l'extravagance,— ce fantaisiste éclos de lui-même :prolem sine matre crealam, avait dans la physionomie celle de deux hommes autrement grands que lui, autrement originaux et spirituels ! Le fantastique, qui n'est pas uniquement la sphère de la fantaisie et qu'on n'a jamais nettement défini, Hoffmann l'aborda sous la pression de Goethe, mais il l'aborda comme un être faible dont la tête tournait dans l'émotion, et qui n'avait ni la foi profonde au monde surnaturel que n'aurait pas manqué d'avoir un véritable homme de génie, ni la combinaison froide et comédienne qui produit la terreur, quitte à la déshonorer dans notre âme en montrant par quels moyens on peut la produire. Hoffmann resta toute sa vie clans l'entre-deux, entre cette foi au surnaturel sans laquelle il ne saurait
y avoir de vrai fantastique, et cette comédie de terreur qu'Anne Radcliffe nous a jouée en maître. Ému à la manière des ivrognes, sceptique et larmoyant, Hoffmann ne sort pas de la chambre noire de son cerveau. Chez lui, le fantastique demeure à l'état subjectif et vague, et par là, sans qu'il le sût, la notion s'en trouve altérée; car le fantastique doit être objectif, solide, vivant, réel enfin de sa surhumaine réalité! Grâce à Hoffmann, la notion du fantastique serait faussée dans beaucoup d'esprits, si à côté de lui nous n'avions pas des modèles de ce surnaturel attaqué de front et grandement réussi. Des génies qui se portent bien, et non des malades comme Hoffmann, ont touché à ce côté mystérieux et profond de l'imagination et de la sensibilité. Le Melmoth réconcilié, de Balzac, le Miroir de ma tante Marguerite, et surtout l'admirable histoire du joueur de violon aveugle dans Redgauntlet, font pâlir par la fermeté de leur création et de leur exécution tous ces Contes fantastiques d'Hoffmann, dont l'inspiration et les contours tremblent à la fois, vagues et indistincts. Du reste, lecroira-l-on d'un réaliste comme Champfleury? c'est justement le vague qui fait le fond de la pensée du conteur allemand, soit qu'il raconte des faits merveilleux et extra-terrestres, soit qu'il se perde dans des appréciations d'art plus fantastiques que ces Contes eux-mêmes, c'est ce vague que Champfleury nous donne comme une puissance : « Hoffmann « est — dit-il — de tous les artistes celui qui a le plus
« naïvement greffé — (pourquoi naïvement?) — un art « sur le tronc d'un autre art, sans se rendre compte des « singularités que pouvaient donner ces résultats. Il est « telle de ses pages d'une prose insaisissable et qui res- « semble à une symphonie. La fameuse Correspondarce « entre le baron Walborn et le maître de chapelle Kreiste- « ren est un exemple frappant... On peut rendre le « squelette d'un roman, d'un tableau ; il est impossible « de rendre le squeletted'une symphonie... » — « Je ne « conseillerais à personne — ajoute un peu plus bas « Champfleury — de renouveler ces tentatives, qui ne « peuvent être comprises que par une vingtaine de per- « sonnes dévouées, intelligentes,?? 'dïï&cA\ùnt à toutce qui « sort de la plume d'un auteur et prenant la peine de « l'étudier pendant des années entières». Éloge, en langage négligé, plus singulier encore que les singularités d'Hoffmann lui-même! La littérature tombant dans le logogriphe est-elle dans les conditions vraies et normales de toute littérature, dont les premières conditions, les conditions élémentaires, sont la logique, — car l'imagination a sa logique comme l'intelligence, — le sens humain et la clarté?...
Champfleury s'est beaucoup débattu pour répondre à ceux qui prétendent qu'Hoffmann n'a pas le sens humain, et, par une confusion que nous voulons bien croire sincère, le dévoué raisonneur a cité les lettres plus ou moins sentimentales de l'auteur allemand à ses amis, comme s'il s'agissait de la moralité de la
vie et non pas de la nature du talent ! Malgré ce vaillant effort de la biographie contre la critique, il n'en demeure pas moins certain que les qualités élémentaires en littérature et les plus indispensables à tout homme qui écrit — fantaisiste ou non — manquaient à Hoffmann, et c'est de là, sans aucun doute, que vient le mépris exprimé si nettement par Walter Scott sur l'inventeur des Contes fantastiques, à l'époque où ce dernier jouissait de sa plus grande popularité. L'illustre poète de V Astrologue et de la Dame du lac n'hésita pas à déclarer alors que l'esprit d'Hoffmann lui semblait troublé, et que ses inventions n'étaient rien de plus que de moqueuses extravagances. Jugement plus cruel et descendant de bien plus haut que celui de Heine! Champfleury s'en récrie au point d'accuser de légèreté la vaste tête, calme et rassise du grand écossais. Malheureusement pour lui et pour Hoffmann, l'impartialité littéraire de Walter Scott est connue. D'un autre côté, on sait qu'il est de la même race qu'Hoffmann. On se dit que l'homme des superstitions de l'Ecosse doit toucher de bien près aux superstitions du visionnaire allemand, et toutes ces raisons combinées donnent un poids immense au jugement porté par Walter Scott sur les Contes fantastiques et sur leur auteur.
Mais qu'importe au traducteur et vulgarisateur d'Hoffmann! A ses yeux, le mérite d'Hoffmann, la preuve de son génie, c'est ce qu'il y a d'inexprimé et
d'inexprimable dans ses écrits. C'est l'insaisissable et l'incompréhensible de ces difficiles compositions qu'il faut passer des années entières à étudier I Nous l'avons dit plus haut, Champfleury est un réaliste. Nous nous sommes longtemps demandé comment il avait pu se placer dans de pareilles conditions d'enthousiasme ou de parti vis-à-vis d'un homme si radicalement opposé à sa nature d'inventeur, mais un regard plus assuré sur cette anomalie nous en a donné le secret. Quoi que Champfleury veuille nous persuader ou se persuader à lui-même, son admiration et sa sympathie pour Hoffmann ne lui sont pas inspirées par les qualités plus ou moins distinguées du conteur fantastique, mais par la manière de l'écrivain. Champfleury tient à Hoffmann, non par l'invention, mais par le procédé littéraire, par cette profusion du détail qui fut l'illusion de Heine lui-même et lui fit croire que le fantastique impuissant était puissant dans la réalité. Hoffmann, le caricaturiste en littérature, espèce de Hogarth incertain dont la main tremblait tout en appuyant sur le trait, a surchargé ses personnages de détails mesquins, inutiles ou vulgaires, et cette manie de sa pensée ne nous a jamais plus frappé que dans quelques-uns des Contes posthumes. Les Suites d'une queue de cochon (on n'est pas responsable du titre qu'on est obligé de citer), les Suites d'une queue de cochon, à part le décousu d'intelligence et le délire sans gaieté de ce cauchemar qui veut être gai, et la
Fenêtre du coin de mon cousin, sont des exemples de cette manière de peindre détaillée, sans finesse et sans choix, et qui, par la vulgarité du dessin et de la couleur, arrive souvent jusqu'à la platitude. Champfleury en convient : les grosses plaisanteries d'Hoffmann dégoûtent les Allemands actuels, et le réaliste se moque de cette délicatesse. Il compare Hoffmann à Paul de Kock. Sans cette vulgarité, que l'école à laquelle Champfleury appartient essaye d'élever à la hauteur d'un genre dans la littérature et dans les arts, nous n'aurions peut-être pas le livre que voilà.
Ce livre est donc, en fin de compte, moins désintéressé qu'il n'en a l'air. Outre les sept Contes posthumes dont nous avons parlé, il contient la notice biographique par le conseiller Frédéric Rochlitz, qui fut publiée en 1822 par la Gazette de Leipzig, quelques traits sur la caractéristique d'Hoffmann, une correspondance de sa jeunesse, des extraits de son livre de notes, sa correspondance musicale, enfin des portraits et des dessins de ce singulier tohu-bohu vivant d'artiste, qui avait en lui trois aptitudes auxquelles il se
suspendait tour à tour, ne sachant s'il devait être poète, musicien ou peintre, — embarras que, par parenthèse, n'éprouve point un homme de génie, dont la vocation est l'immaîtrisable élan de ses facultés I Quoique la personnalité deChampfleury pointe partout à travers ces documents, c'est surtout dans l'introduction aux œuvres d'Hofïmann qu'elle se dévoile par des opinions plus... gaies que justes. On y trouve, par exemple, la supériorité posée du romancier sur l'historien, qui procèdent Vun comme l'autre, mais avec cette différence que l'historien compulse et que le romancier crée. Or, on sait que Champfleury est romancier et n'est pas historien. Une des raisons probantes du génie d'Hoffmann que nous donne Champfleury dans cette introduction, est l'effet produit par les Contes fantastiques sur la mémoire des enfants : « Celui de mes lecteurs qui est assez jeune — dit-il — « pour avoir lu Hoffmann étant enfant, doit avoir « dans une des cases de son cerveau quelques per- « sonnages bizarres, quelque souvenir de maisons « étranges », et, pour élever son idée à la majesté d'un axiome et glacer l'objection, qu'il ne glacera pas, il ajoute carrément : « Tout ce qui s'oublie n'est pas « né viable », ce qui peut très bien être une fausseté, si ce n'est pas une simplicité, ce que les Anglais appellent un truism. M. Champfleury dit encore : « On « n'oublie pas les Contes de Perrault : donc les Contes € de Perrault sont une grande œuvre ». La conclusion
n'est pas légitime. Les Contes de Perrault sont une grande œuvre parce qu'il y a réellement de l'invention, malgré le style, dans cet ouvrage, et que le vers du poète est vrai :
Perrault, tout plat qu'il est, pétille de génie.
Mais donnez aux enfants un ouvrage fade et faux comme Nutna Pompilius, ils ne l'oublieront pas plus que Perrault ou tout autre livre piquant et vrai ; car la force des premières impressions de la mémoire ne prouve rien de plus que la fraîcheur de cette faculté. On le voit, ce ne sont pas là des raisons bien concluantes en faveur de la solidité des œuvres d'Hoffmann. Pour nous, nous les avons relues dernièrement, ces œuvres, et nous assurons, au rebours de l'éditeur de ces tronçons et de ces miettes, qu'elle ne dureront dans l'imagination des hommes qu'à la condition qu'on respectera au fond de soi les lointaines impressions qu'elle nous ont laissées, et qu'on ne reviendra pas sur leurs débris. Hoffmann n'est que la fleur d'un jour. Venu par la fantaisie, il s'en retournera par la fantaisie, rien ne pouvant vivre en dehors des lois arrêtées et inflexibles du beau, et l'art, après tout, n'étant pas si grand. Hoffmann, brumeux et maladif (ce sont ses titres, selon Champfleury, au respect des hommes, moi, j'aurais dit à leur pitié), aura le sort des brumes et des maladies. Ni les unes ni les autres ne sont faites pour durer longtemps. La postérité
n'aura pas besoin de briser de sa main sérieuse le verre vide où cet agaçant harmonica aura vibré. Il n'y a pas d'exécution contre les nuées et les fantômes. Naturellement et sans qu'on le cherche, on éprouve, quand on a lu ce dormeur éveillé, un effet analogue à l'effet de ces songes qui sont encore quelque chose au réveil et qui finissent bientôt par se ronger et n'être plus 1
Depuis longtemps aucun livre n'avait aussi vivement frappé l'attention que les quelques lettres inédites publiées par Kestneren Allemagne, quand elles parurent. Tout ce quia plume aux doigts écrivit là-dessus plus ou moins passionnément pour le quart- d'heure. C'était un événement et une découverte. Il n'était pas permis de s'en taire ; il fallait en parler. Bien d'étonnant, du reste, et voici pourquoi. D'abord, ces lettres sont de Gœthe, dont la gloire n'est point encore dans cette période de décroissance que la gloire subit à son tour, comme toutes les choses de ce monde fini. Ensuite, elles sont l'autobiographie d'un grand esprit peu en-
1. Lettres inédites, publiées par Kestner et traduites par M. L. Poley. — Les Origines de Werther, par M. Armand Baschet. — Les Femmes de Gœthe, par Paul de Saint-Victor.
clin — toute sa vie en fait foi — à montrer le fond d'une âme qu'il a toujours beaucoup drapée, comme les femmes couvrent les épaules qu'elles n'ont pas. Enfin, elles éclairent comme d'une lumière intérieure ce type de Werther qui fut Goethe, et marquent bien l'endroit où le marbre- du type expire et devient la chair même de l'auteur. Trois raisons pour expliquer la préoccupation et la fermentation d'alors, dont une seule suffirait : — la renommée de Goethe. Toutes les abeilles et tous les frelons de la littérature ont été enchantés de revenir picorer quelque chose sur l'écorce de ce grand nom.
Quant à nous, l'enchantement a été petit en lisant ces lettres. Elles sont curieuses, il est vrai, comme tout ce qui se rapporte à un homme de l'importance de Gcethe ; mais elles ne nous ont inspiré aucun des enthousiasmes qu'elles excitèrent. Pour les uns, en effet, ces lettres, exhumées d'une correspondance de famille, étaient une occasion excellente de reclasser à nouveau, sans le changer de place, un livre ( Werther qui fut l'engouement de toute une époque, et dont, selon nous, le succès fut plus le fils des circonstances que du génie. Pour les autres, elles ont démontré — mais pour la première fois — qu'il y avait en Gœthe un unisson sublime, et que le talent de l'homme n'était pas plus grand que son âme. Elles ont appris au monde, qui ne s'en doutait pas, que l'amour de Gœthe pour Charlotte Buff, cetamour,maintenanthistorique,futleplusnoble,
le plus admirable des sentiments, couronné par un sacrifice bien plus héroïque et bien plus cruellement volontaire que le coup de pistolet de Werther ! Nous ne plaisantons pas... Il est des gens d'esprit qui sont allés jusque-là par admiration pour le grand Goethe. Certes! il est honorable d'admirer le Génie, mais est-on en droit de lui faire, à si bon marché, des vertus?...
L'histoire qui a donné lieu à cette admiration nouvelle, se levant tout à coup pour allumer une lampe de plus autour du mausolée du grand homme, peut être racontée en très peu de mots. Ce n'est pas, comme on va le voir, une histoire bien nouvelle, quoiqu'elle soit fort triste puisqu'elle prouve, une fois de plus, le peu de durée des plus beaux sentiments de nos âmes ; et elle n'est pas non plus bien particulière à Goethe, car tout le monde, ou à peu près, a de cette cendre froide dans sa vie. En 1772, Gœthe, âgé de vingt -trois ans, habitait Wetzlar, dans les Etats prussiens, et il y était devenu l'ami d'un jeune homme comme lui, nommé Kestner, secrétaire de l'ambassade hanovrienne, lequel était, sinon fiancé, au moins lié de cœur avec mademoiselle Charlotte Buff, de la famille de M. Buff, bailli de l'ordre allemand. Cette jeune fille orpheline, vierge et mère, car elle élevait dix enfants, — ses frères et ses sœurs, — fit éprouver à Wolfgang Gœthe ces deux minutes de passion par lesquelles tout ce qui a une nature complète
doit passer pour devenir un homme. Elle donna à son génie le baptême de feu de l'amour. Tout docteur, philosophe et intellectuel qu'il pût être, Gœthe aima cette j eune fille à l'âme transparente, tran quille et profonde, qui resta fidèle à Kestner et ne donna, en retour, à Gœthe, que sa main fraîche et cette placide amitié qui tue sans croire être cruelle. Accablé par ce sentiment désespérant, Gœthe ne voulut pas être le témoin du bonheur de Kestner et de Charlotte, et il les quitta Il partit. Peu de temps après, ils se marièrent. Assurément Gœthe fit bien de partir, mais s'il était resté pour troubler le ménage de son ami Kestner, il eût été un insensé ou un traître. Il serait odieux. Or, tout le monde n'a pas les vices du cardinal de Retz à dix-huit ans... Lorsqu'on se renferme dans les données d'une passion qui ne pouvait pas aliéner un cerveau de la force de celui de Gœthe au point de le lui faire brûler d'un coup de pistolet, y a-t-il donc réellement, dans son action honorable et prudente, de quoi changer subitement en posthume héros de moralité sensible un homme dont le cœur même fut littéraire, et auquel, cet amour passé qui dura le temps d'une bluette, la plus incroyable prospérité vint donner bientôt toute la dureté d'un caillou?...
En effet, telle est, dépouillée de tout artifice et de toute mise en scène romanesque, l'histoire constatée par la publication du petit-fils de Kestner ; tel est le lieu commun de cœur qui est devenu Werther, ce
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soi-disant chef-d'œuvre auquel la Mode a mis un jour l'estampille de la Gloire, que le Temps saura bien effacer. Le génie de Gœthe est incontestable quoiqu'on ne l'ait pas mesuré, mais la Critique de l'avenir cherchera bien plus à expliquer le succès inouï de Werther qu'elle n'y souscrira. Malgré plusieurs détails naturels et primesautiers de ce roman, qui sont comme les points pourpres de la rose future, la fleur d'un génie en bouton encore, Werther est un livre faux et platement bourgeois. L'effet qu'il produisit quand il parut tint beaucoup aux abominables, malsaines et interminables déclamations de YHéloïse de Rousseau, qui avaient fourbu tous les esprits. On était si las de la rhétorique de ce lâche menteur trop admiré, qu'on trouva d'une sensation délicieuse un livre rapide, de courte haleine, où la passion, la bavarde passion, savait en finir, et avalait ce verre d'eau du suicide, comme dit Stendhal, sans même penser à cette vieillerie de l'enseignement chrétien qui avait été la loi morale de l'Europe.
C'est en sortant de Wetzlar que Gœthe écrivit Werther. Il l'écrivit comme tous les hommes qui écrivent leur histoire, en la mêlant si bien avec le mensonge, qu'eux seuls, l'œuvre faite, sont capables de dire : «Voici l'idéal, et voilà la réalité! » Mais, pour cela, il n'attendit pas que ses larmes — s'il en versa — fussent essuyées, et que la Volonté, cette lente conquérante, eût fait la paix, la paix de la mort, sur les
ruines de son cœur dévasté- De la même plume dont il traçait les Lettres dont nous parlerons tout à l'heure, et dont les mots poignants ont été autant de pièges pour ceux qui devraient connaître le piège des mots, il se posait devant le public, comme il se posait devant Charlotte et Kestner, dans sa correspondance. L'auteur comédien dominait déjà l'amant sincère... Et» qu'on nous comprenne bien 1 nous ne faisons pas un crime à Gœthe d'avoir écrit Werther sur ses impressions personnelles ; car c'est une loi pour ces esprits puissants de boire leur sang, comme le Beaumanoir du combat des Trente, et non pas pour désaltérer, mais pour féconder leur génie. Seulement, nous disons qu'entre la peine du cœur et l'œuvre de l'esprit il y a d'ordinaire, pour les âmes véritablement passionnées, le travail du temps, l'apaisement nerveux, le calme revenu dans l'intelligence, tandis que pour Gœthe, cette grande victime, comme l'appelle undeses éloquents admirateurs, M. Armand Baschet, il ne fut pas besoin de tout cela !
Non ! il allait plus vite en besogne quand il s'agissait de fermer ses blessures. Dans le courant de Mars 1773, Gœthe écrivait à Kestner ces mots qu'il aura pu mettre dans le Divan plus tard, qu'on dirait traduits d'un poète arabe et qui sont superbes, — littérairement parlant : « Je marche à travers des déserts où il n'y a
pas d'eau. Mes cheveux me donnent de l'ombre et « mon sang est ma fontaine ». Et, au mois de novem-
bre 17 74, jour pour jour, Goethe, la victime, est guéri, radicalement guéri de la passion qui avait inspiré à son génie de telles hyperboles. Un an a suffi pour cette guérison ! Il est des maladies physiques dont la convalescence dure davantage. Mais c'est que, pour Gœthe, lacomposition du Werther avait été le suprême remède, — un dictame. En écrivant Werther, il avait entièrement vidé son cœur de son ivresse. Il avait rejeté son amour. Dans la correspondance publiée, il est une lettre datée du 21 Novembre 1774, qui montre amèrement comment la vanité console. L'auteur y dévore tout ce qui restait de Vamant, et il ne s'en porte que mieux. Ce qui va maintenant donner de l'ombre au front de Gœthe, ce seront les plafonds des palais. La fontaine où il ira boire, c'est la fontaine de cette sirène, qui n'eut jamais pour lui d'écueil, la Fortune. «Transition du caractère de Gœthe, — dit M. Bas- « chet, — c'est le passage de sa vie de jeune homme « encore incertaine à sa vie d'auteurtriomphale etolym- « pienne ». Gœthe passait dieu. Pour mon compte, je ne sais pas si ce buste d'Athénée fera un dieu sortable, mais ce dont je suis sûr, c'est que l'évolution par laquelle il s'élançait si agilement à sa divinité prétendue est l'évolution des âmes vulgaires... Les grandes âmes blessées trainent plus longtemps dans la vie cette chaîne brisée dont parle Bossuet.
Et tout cela n'est pas le reproche d'une sentimentalité puérilement indignée. « Tout ce qui est, est », dit
l'ermite de Prague dans Shakespeare. Gœthe ne peut être que lui-même. Pourquoi donc veut-on nous donner un Gœthe inconnu, martyr de son cœur, portant aux mains la palme sanglante du sacrifice? C'est fausser l'histoire littéraire. Une telle peinture de contrebande doit être arrêtée aux frontières. Gœthe est un de ces esprits inventeurs qui sont soumis aux lois d'une organisation despotiquement intellectuelle. Les faits de la sensibilité humaine n'ont jamais existé pour lui que comme un thème intérieur sur lequel son intelligence exécutait ses fantaisies et bâtissait ses créations. La pensée et l'art étaient plus pour lui que l'a vie « On est toujours homme par quelque côté, » dit Pascal; Gœthe était donc un homme, mais il l'était aussi peu que possible. Il mettait tout sous de certaines formes, combinées et convenues, et c'est par là que la Critique, quand elle l'osera, pourra prendre et secouer son génie. Selon nous, l'abondance humaine et cordiale de Fielding et la profonde bonhomie de Walter Scott valent cent fois mieux que cette belle coupe vide et magnifiquement travaillée qui pourrait figurer l'art de Gœthe. La couleur du sang de Gœthe, quelle est-elle? et le sel de ses larmes, où est-il ? On ne le trouve même pas dans ces lettres, qui ne sont plus l'art comme Werther, mais la vie, un fragment de la vie, et qu'un art stérilement littéraire n'a pas manqué de glacer. Lisez-les, ces lettres, et vous verrez si un froid étrange, le froid qui tombe des marbres, ne vous prendra pas en les lisant! En
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vain il souffre par Charlotte, ce jeune homme de vingttrois ans, qui ne souffrira plus demain, mais il n'oublie pas, à chacun de ces coups qui font pousser aux hommes le cri vrai, de pousser le cri de la rhétorique et d'invoquer les dieux immortels,, les génies, les forces, les tourbillons, et toute cette mythologie panthéiste d'un paganisme renouvelé, qui seront un jour les causes de mort de ses écrits et les rendront insupportables. Diderot disait: « Il faut que l'eau soit naïvement de l'eau ». S'il avait raison pour l'eau des fontaines, qu'aurait-il dit de l'eau des larmes?...
Non pourtant qu'il n'y ait une certaine sensibilité dans l'auteur du Werther et l'amant phraseur de Charlotte Buff', mais c'est la sensibilité littéraire, c'est la sensibilité de l'auteur, du poète, de l'avocat, du comédien, del'artiste nerveux; ce n'est pas la vraie, la profonde sensibilité du cœur. Que les êtres irréfléchis confondent ces deux ordres de sensibilité, cela leur est permis; mais le6 écrivains qui se piquent de doubler l'analyse des œuvres par l'analyse de l'homme doivent soigneusement les distinguer. La sensibilité littéraire tient bien plus aux facultés spéciales du cerveau qu'à l'essence même de l'âme. Elle n'exclut point l'autre sensibilité, mais elle ne l'exige pas. Rousseau l'avait au plus haut degré, Rousseau, l'infanticide, qui jetait ses enfants à l'hôpital parce qu'il n'osait les jeter par les fenêtres ! Madame Lafarge, clans ses Mémoires, a prouvé qu'elle en était douée. Lacenaire aussi, dans
quelques-unes de ses chansons... Gœthe n'eut que cellelà, et encore pas longtemps. Il la perdit avant la jeunesse: fleur d'onze heures, à midi passée! Le héraut d'armes de la gloire de Gœthe, qui la sonne dans une trompette d'or, un poète qui a plus fait pour Gœthe que Gœthe lui-même, Henri Heine, n'a pu s'empêcher d'en convenir: « Gœthe — dit-il — traita, en général, l'enthousiasme d'une façon tout historique, comme quelque chose de donné, comme une étoffe qu'il faut travailler, et c'est ainsi que l'esprit devient matière sous ses mains ». L'entendez-vous? Il n'y a pas de mot plus terrible sur ce singulier et tout-puissant Midas littéraire, qui n'avait pas d'oreil'les d'âne, mais qui, devenu pierre lui-même, a changé en pierre tout ce qu'il a touché !
Voilà la vérité sur Gœthe. La voilà rétablie contre cette correspondance de Kestner, dont quelques esprits ardents ont tiré des conclusions si étranges. Chose inouïe! Gœthe, qui a joui d'un bonheur sans égal durant sa vie, ce Polycrate moderne qui aurait pu jeter toutes ses bagues — sans crainte de les perdre — aux carpes du Rhin; Gœthe, qui n'était pas né sur le trône et qui a montré pour la première fois au monde ébahi la poésie aux affaires, qui a été tout ensemble Richelieu et Corneille; son Excellence M. de Gœthe, qui avait été un beau jeune homme, puis un beau vieillard; qui fut aimé d'amour dans sa vieillesse comme Ninon de l'Enclos dans la sienne; qui mourut tard, en
pleine gloire, en pleine puissance, que dis-je? en pleine divinité; — ■ oui! ce M. de Gœthe n'avait pas encore été assez heureux. Il lui manquait une chose, — de peu, il est vrai, pour un dieu comme lui, — mais elle lui manquait. C'était la beauté de la souffrance, cette ombre qui accomplit la physionomie des hommes en y versant sa fière tristesse ! C'était la cicatrice de la douleur. On ne la trouvait pas dans son visage, uni et radieux. Eh bien, on prétend l'y voir maintenant, on l'y dessine ! On prétend retrouver dans ce visage — médaille invulnérée — le signe des fronts qui souffrirent et qui les marque, en les défigurant d'une manière sublime, comme le fer à cheval de Redgauntlet! Ainsi, après la mort, le bonheur de cet homme ne cesse pas. LaFortune, qui pour lui, de son vivant, brisa sa roue, s'acharne à rester assise sur le marbre de son tombeau. Au bonheur d'une félicité non interrompue il fallait ajouter l'honneur d'avoir souffert quelques jours, et on a inventé cette gloire du malheur pour que le bonheur de Gœthe fût plus grand, son illustration plus complète, et que tous les genres d'intérêt, cet enfant gâté de la destinée les inspirât... Après cela, dira-t-on que la Fortune n'est pas une chienne fidèle, — et qu'elle n'a pas payé dans les mains de Gœthe tout ce qu'elle doit depuis des siècles aux hommes de génie malheureux ?
C'est un livre magnifique d'art matériel, mais aussi d'art intellectuel profond et littéraire, que le livre de Paul de Saint-Victor sur les Femmes de Gœthe. Cette publication illustrée n'avait besoin ni du luxe d'impression, ni des beaux dessins de Kaulbach, ni de tout l'éclat extérieur dont les éditeurs l'ont ornée, pour être un livre de haute et vaste prise sur le public. Sous une forme moins brillante, sous une forme modeste, sous une forme quelconque, ce serait encore un livre d'un succès certain et avec lequel la Critique devrait compter. En soi, c'est une œuvre. Ce n'est pas ce que j'ai appelé souvent, avec un dédain mérité, une de ces paraphrases que nous donnent perpétuellement sur de grands esprits et leurs chefs-d'œuvre, à la gloire desquels ils n'ajoutent pas un iota, ces critiques secs et sans idées qu'on pourrait appeler les Scholiastes de la médiocrité. Non ! les Femmes de Gœthe ne sont pas un commentaire sur les femmes de Gœthe, une classe faite, sur les beautés d'un auteur, par un de ces pédants élevés pour faire la classe dans les écoles et qui la font encore dans leurs écrits. Paul de
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Saint-Victor est d'une autre race que ces sortes d'esprits et de talents, et ses Femmes de Gœthe sont une création.
Mais c'est ici que je me sens un peu embarrassé, je l'avoue... Gœthe, cet homme dont on a fait le plus grand poète et le plus grand inventeur de notre temps, ne m'a jamais, à moi, paru si grand que cela, et j'ai dit ailleurs (1) la mesure exacte dans laquelle je reconnais son génie et admets sa sincérité... Or, c'est au milieu de ce travail que le livre de Paul de Saint- Vie lor m'est tombé sur la tête comme une tuile. C'est une tuile d'or, je le veux bien, mais l'or n'allège pas le poids de la tuile. Je crois même qu'il l'augmente. Paul de Saint- Victor a cet avantage pour le public d'avoir sur Gœthe les opinions admises en Europe, et son livre est plus qu'un jugement littéraire sur le talent ou le génie de Gœthe. C'est l'extraction même de son génie, tiré des entrailles ouvertes de ses œuvres. C'est, par le fait, l'expression la plus glorifiante de cette opinion européenne que Gœthe (j'en demande bien pardon à Shakespeare!) est le Shakespeare du xixe siècle et le premier de nos grands hommes... Je doute fort pourtant que Saint-Victor, malgré la fécondité de son admiration et l'éblouissante beauté de son talent, eût fait jamais ou songé même à faire les Femmes de Shakespeare. Il aurait publié le texte dans lequel elles respi-