‹ Littérature étrangèreChapitre 8 sur 20 · HEBEL · texte numérisé non relu

HEBEL

Il faut être juste, la traduction qui a été faite par M. Maximilien Buchon de ces poésies de Hebel, qui répugnent même à passer dans le haut allemand, tant elles sont d'une localité et d'une originalité profondes, atteste beaucoup de talent et un sentiment très animé des beautés sincères qu'elle s'efforce de reproduire. On sent tout de suite, en l'ouvrant, à la nouveauté de la couleur, à l'exactitude de certains détails de costumes et de mœurs, et presque à l'air qu'on y respire, que cette traduction doit être fidèle autant que peut l'être cette chose impossible : une traduction en vers ! Si réussie que soit donc relativement celle de M. Buchon, et puisque selon nous il n'y a pas plus moyen de transfuser la poésie dans une langue étrangère que le sang d'un être vivant dans les veines taries d'un homme mort, nous aurions mieux aimé le mot à mot français plaqué tout uniment sur le texte allemand que tous les à peu près du traducteur-poète, de ce lutteur contre un Protée, qui veut saisir et reproduire le rhythme par le rhythme,le tour par le tour. A notre sens, il n'y a que le mot à mot de la traduction interlinéaire qui donne l'idée juste de l'œuvre poétique qu'on veut faire juger à ceux-là qui ne savent pas la langue dans laquelle cette œuvre a été pensée. Procédé grossier et barbare, diront les académies, mais loyal et le seul que rechercheront toujours les artistes profonds, les vrais connaisseurs, qui savent reconstituer une poésie avec les mots qui

l'ont exprimée, comme on imagine l'effet d'ensemble du collier dont on tient les perles défilées dans sa main. M. Buchon sait maintenant à quoi s'en tenir sur les empêchements d'une traduction comme la sienne. Versificateur exercé, il a peut-être moins souffert qu'un autre de ces liens terribles de la langue qu'il a voulu parler, mais il lésa sentis, et, quoi qu'il ait fait, il en porte la marque encore. C'est en vain qu'à toute page de son livre il les a relâchés d'une main habile ou forcés d'un muscle puissant. Pour être plus libre dans sa lutte contre les difficultés de l'original, il a brisé son rhythme par l'enjambement, par la césure, par tous les coups qu'il pouvait, hélas ! lui porter. Il l'a assoupli, mais à quelles conditions ! Disons mieux : il l'a désossé. Mais le résultat de cette méthode est que rien ne se tient plus debout dans cette poésie fracturée, où de temps en temps, pourtant, passent des strophes charmantes et des vers étonnants de sentiment et de coloris !

VÀLMIRI

Si la littérature en avait été aux questions d'Orient comme la politique, voici un livre qui eût réveillé tout à coup un intérêt colossal. C'est la traduction du Ramayàna, par M. Valentin Parisot. Malheureusement le temps est un peu passé où l'imagination occidentale voyait en Orient les splendeurs amoncelées de je ne sais combien de civilisations finies, mais qui avaient laissé derrière elles aux chercheurs de trésors trois ou quatre terrains d'alluvions de poudre de perles et de fragments d'escarboucles.

On se rappelle qu il n'y a pas encore bien longtemps,l'Allemagne s'éprit de l'Inde avec cette candeur de passion, cette facilité d'abusement, cette bonne volonté d'être trompée qui distingue aussi bien ses critiques et ses savants que l'âme charmante prêtée

\. Le Ramaydna, traduit pour la première fois du sanscrit en français, par M. Valentin Paiùsot. — Tome 1er, Adikânda.

si 'généreusement à ses jeunes filles. Nous, dans ce temps-là, nous étions à notre tour épris de l'Allemagne. Habitués, depuis des siècles, à promener de porte en porte notre individualité littéraire, nous avions pris pour nous conduire cette accorte femme, madame de Staël, et nous nous tenions à la porte du pays de Lessing et de Schiller, lui demandant la charité d'une littérature et d'une philosophie. Nous avions lu Humboldt; nous avions l'esprit plein de tous les mirages des Schlegel; nous nous asseyions sur « le Divan » de Gœthe. Rien donc de bien étonnant à ce que notre amour pour l'Allemagne allât ricocher jusqu'aux Indes!

A cette époque, un homme qui cachait parfois la critique de son temps sous de la critique littéraire, un homme qui en contait souvent aux autres, mais qui ne s'en laissait jamais conter, écrivait, de sa plume la plus moqueuse, de ces choses inouïes sur les Indes que les préoccupations du moment acceptaient, la bouche ouverte. Les Indes! tout est là... disait-il : «Dans son seul âge d'or, on y compte trente-deux générations de patriarches de dix mille ans ». Ainsi, la Chine, cette Pagode de la philosophie du xvm° siècle, était vaincue en antiquité. Le railleur continuait : « Il n'y a pas d'histoire humaine qui ne s'arrête à une époque où l'Inde florissante jouissait de tout le superflu de la société perfectionnée. Quand les Grecs visitèrent ces climats, il y a vingt ou vingt-cinq siècles, ils y trouvèrent les

ruines du monde entier. Il n'y avait que des débris et d'habité que des tombeaux ». Et, comme s'il eût craint d'être compromis par sa propre raillerie, Charles Nodier (car c'était lui) ajoutait : « L'Inde, c'est le pays de l'hyperbole gigantesque », et il avait raison. Seulement, s'il y avait quelque chose déplus hyperbolique que l'Inde elle-même, avouons-le maintenant ! c'était le genre d'amour qu'elle nous avait inspiré.

Toute cette furie est bien tombée. Excepté peut-être clans la tête de Méry, qui faisait avec un esprit qu'on ne peut malheureusement pas importer en ballots, ce que font les Chinois avec leur opium ; excepté dans les romans de cet Hoffmann de la lumière... et des Indes, l'Inde est regardée maintenant avec des yeux calmes, et on ne voit plus dans les horizons de cet étincelant pays ce qu'on y voyait. C'est bien assez d'ailleurs d'y voir... ce qu'il y a, sans exagérer. Arriver au point juste en toutes choses, diminuer l'hyperbole, diminuer le quelque chose d'énorme que Diderot nous donnait pour la définition de la poésie, et qui n'est la poésie que pour des enfants ou pour Diderot tombé en enfance sous la pression de son matérialisme grossier; voir clair, — expression charmante pour dire la seule chose utile et cligne de l'esprit humain, — tout cela n'est, certes! pas diminuer la poésie, s'il y en a réellement dans l'Inde, et si ce n'est pas nous qui la créons, pauvres éblouis que nous sommes par les reflets de ces boules d'or tournant au soleil, avec les-

quelles, comme de vrais Indiens, nous nous sommes mis à jongler!

Mais, disons-le : il n'y en a pas. Malgré tout ce qu'on en a écrit, il n'y a pas, selon nous, de vraie poésie pour les eonnaisseurs dans le chaos de la littérature indienne, ou, s'il y en a, c'est de la poésie de seconde main. Il serait curieux de rechercher ce qu'on prend pour elle. On verrait que l'illusion vient des perspectives de l'éloignement, de l'étrangeté des spectacles, de la différence de nature et de climat, de la magnificence physique, de tout ce qui peut, en passant, effleurer notre âme, mais ne pourrait pas l'entamer! On verrait que quand on a vécu dans la pensée occidentale, quand on a senti le puissant et sobre génie de la forme qui la contient, comme la mer est contenue par les arêtes de son rivage, quand enfin sur les belles lignes du front caucasien qui révèle si bien la supériorité de la race, on a reçu ce torrent miraculeux qu'on appelle le baptême et qui, nos littératures l'attestent! nous tombe à travers le cerveau et le cœur pour y faire lever tant de sentiments et de pensées inconnues aux civilisations qui ne sont pas chrétiennes, la poésie de l'Inde n'apparaît plus que comme un paganisme grossier, un joujou pour les yeux et pour les oreilles, une fantasmagorie, une inanité. Croyez-le bien 1 il nous en a assez coûté pour découronner cette Aimée au teint de topaze du poétique bandeau que l'imagination roule autour de sa tête

avec les plis du cachemire... Les choses pittoresques et aimées du regard, les choses lointaines et naturelles ont tant de force et de prestige! A nous aussi, le préjugé traditionnel avait passé au cou le nœud de pourpre et de soie — doux et éclatant — dans lequel il étrangle la Vérité, contente d'être étranglée comme un Turc soumis au kalife, et si nous nous sommes débarrassés du lacet fascinateur et terrible, si nous l'avons rejeté et rompu, grâces en soient rendues surtout à ce grand poème du Ramayâna, — l'un des plus beaux (disent les savants) de la littérature sanscrite, — et qu'on vient de traduire tout exprès pour nous qui ne serions, certes! pas allés le chercher sous les pétales fermés de l'idiome fleuri qui le renferme. Avant cette traduction, en effet, le Ramayâna complet n'existait pas plus dans la langue française que dans les autres langues de l'Europe. Gaspar Gorresio, de l'Académie royale des sciences de Turin, en avait donné, de 1841 à 1849, une traduction italienne à laquelle il manque, dit M. Parisot, des milliers de vers. Schlegel, mourant, n'avait pu terminer la sienne. Seuls, Carey et Marshman avaient achevé la leur dans cette langue anglaise qui, bronzée depuis un siècle au soleil de Lahore et polie parles dialectes auxquels elle a été mêlée, semble mieux faite qu'une autre pour recevoir la pensée indienne sans trop visiblement l'altérer.

C'était donc, quel que soit le poème en lui-même.

un grand service rendu aux lettres qu'une traduction intégrale du Ramayâna en français. Nous avons tant de mal à dire de ce poème, que nous commencerons par le bien que nous avons à dire aussi du traducteur. Ce n'est pas là une simple politesse. M. Valentin Parisot est un homme d'une haute valeur scientifique, avec lequel on est obligé de compter. Ses opinions sur le poème qu'il a traduit sont naturellement empreintes de cet enthousiasme nécessaire sans lequel nul homme, nul Sisyphe, n'aurait la force ni l'envié de rouler jusqu'au sommet de l'Himalaya cette pierre énorme d'une traduction d'un poème sanscrit; mais cet enthousiasme ne peut pas beaucoup influer sur la Critique, qui prend les idées et les sentiments pour ce qu'ils valent, et non pour ce qu'ils ont coûté de peines à ceux qui les ont exprimés. M. Parisot, comme Burnouf, comme presque tous les indianistes par état, voit dans la littérature orientale des beautés qui ne sont perceptibles qu'à lui seul et qu'on pourrait appeler les bénéfices de la profession. EL cependant, M. Valentin Parisot n'est pas exclusivement indianiste. Versé dans la connaissance de cinq langues et de cinq littératures en dehors de la langue et de la littérature maternelles; d'un autre côté, helléniste à la manière des Boissonade et des Hase, ayant prouvé par des publications de manuscrits qu'il a vécu longtemps avec les philologues et les paléontographes, il a pu aiguiser son sens esthétique sur plus d'un chef-d'œuvre.

Comme d'autres esprits moins richement et moins profondément cultivés, il n'a pu être dupe de cette adoration pour les choses médiocres qui prend fatalement le cœur ou l'esprit de l'homme quand il vit dans l'isolement du Beau. Burnouf lui écrivait un jour : « Les uns savent interpréter Homère, les autres savent interpréter Valmiki : vous savez également interpréter Valmiki et Homère » ; et tout en lui rendant cet hommage, Burnouf semblait se ranger à l'opinion de M. Parisot, qui met Valmiki, le rhapsode hindou, bien au-dessus du rhapsode grec. Opinion aussi étrange, si le fanatisme du traducteur ne l'expliquait pas, que celle qui placerait comme œuvre d'art l'idole de Jagrenat au-dessus du Jupiter de Phidias! Du reste, si la traduction de M. Parisot a, comme nous le croyons, les grands mérites de l'exactitude et de la fidélité, elle est la meilleure réponse aux opinions de M. Parisot lui-même sur la valeur d'une épopée qu'il pose carrément comme la plus grande et la plus belle production qu'il y ait dans les littératures connues. L'Admiration prend quelquefois un télescope pour regarder les choses de la terre, mais elle n'en fait pas des astres pour cela !

Encore une fois, nous le répétons, on peut passer beaucoup à un traducteur, comme à un voyageur qui revient de fort loin, mais il est des bornes pourtant à l'affirmation et à l'enthousiasme, surtout quand le traducteur est un homme de science et d'esprit qui,

s'il ne s'agissait pas de son fétiche hindou, aurait le sentiment des choses poétiques tout aussi sûr et aussi net que nous qui le jugeons. Le Ramaydna, dont l'auteur n'est connu que par son nom et sur lequel, par parenthèse, M. Parisot ne nous donne aucun détail, ce qui est regrettable, — car si le poème n'est rien moins qu'un chef-d'œuvre, s'il intéresse assez peu la Critique littéraire, qui cherche des émotions et des modèles, il intéresse au moins l'Archéologie et l'Histoire, il est une date, un jalon, et il pourrait être un phare dans les brillantes ténèbres de ia civilisation asiatique ; — le Ramaydna est un poème mythologique vaste et confus, très digne enfin de la société tour à tour hallucinée et endormie dont il est l'expression à la fois ivre et rêveuse. On ne l'a pas assez remarqué : les Indiens sont, dans l'ordre intellectuel, des espèces de somnambules sans lucidité, des cataleptiques aux, yeux retournés, tombés, depuis des siècles, dans la contemplation de leur moi imbécille,mais des cataleptiques qui sentent les coups malgré leur extase ; car ils tremblent devant le bambou qui les a toujours menés, dans quelque main de conquérant qu'il ait passé, depuis Alexandre jusqu'àClive. Le poème dont il est question, ou, pour mieux parler, les poésies en général comme les philosophies des Indiens, en d'autres termes toutes les manifestations de leur pensée, sont marquées des caractères qui doivent distinguer un pareil peuple, et ces caractères sont tous inférieurs.

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Le liamai/âna n'a ni action, ni drame, ni individualité, ni génération d'événements, ni rien enfin de ce qui constitue, chez les peuples qui possèdent la notion de l'ordre et de la liberté, une épopée. Les détails mêmes, les arabesques si chères à la Fantaisie, à cette Belle au Bois dormant qui s'est assoupie au branle monotone de la littérature de Louis XIV et que la gloire du xixe siècle sera d'avoir réveillée, toutes ces choses qui ne sont pas la poésie elle-même, mais qui y touchent, ne paraissent point là en réalité ce qu'on les croyait à distance : « Pour faire un paradis persan, — disait Lord Byron en plaisantant, — il faut beaucoup de ruisseaux de limonade et des milliers de longs yeux noirs ». Pour faire un poème indien, la méthode ne serait peut-être pas beaucoup plus compliquée...Les fragments de Colbrooke et la Sacountala, quoique traduite avec la bégueulerie française par M. de Chézy (un homme qui aurait appris la Trénis aux Bayadères), ont suffisamment montré que la métaphore indienne était vite épuisée, comme il doit arriver toujours chez les peuples immobiles, qui n'observent pas, qui n'agissent point, et qui vivent de la vie végétale de l'humanité.

Mais, pour en revenir au Ramayâna, l'analyse ellemême ne saurait en donner une juste idée. L'analyse, ce procédé européen qui mordrait sur l'acier, mais qui ne peut étreindre la vague fumée des inventions orientales, ne saurait comment saisir cette fuyante et

incohérente composition. Tout ce qu'on y discerne, c'est que Rama est une mystique incarnation de Vichnou qui doit passer par toute une longue série d'épreuves, selon le dogme de cette métempsycose expiatoire, la puérile philosophie des Orientaux. Les mortifications de Rama, son ascétisme, ses tentations, ses luttes, sa victoire, toute cette partie morale et religieuse du livre, que M. Parisot vante beaucoup trop pour un chrétien (car nous avons mieux que tout cela, nous, et non pas dans des poèmes aux idéalités menteuses , mais en pleine réalité, en pleine histoire), n'est guères,il faut bien en convenir, que débris épars de traditions antérieures, membres coupés d'une vérité primitive, de la grande Massacrée dont les lambeaux ont été semés dans tous les pays du monde pour qu'on sut partout qu'elle avait existé, complète, quelque part ! Si donc un reflet troublé ou affaibli d'une poésie quelconque pénètre à travers l'inextricable fourré d'un poème où la plus forte attention peut s'égarer comme un éléphant dans les jungles, cette poésie n'appartient ni à la pensée de Valmiki, ni à l'esprit de sa race. Elle n'est point sortie, qu'on le sache ! du propre génie de l'Indoustan. Elle ne vient point de cette terre d'un panthéisme idolâtre, béant, pantelant, noyé dans sa rêverie sans fond. Trouvée là comme une goutte de rosée, oubliée par le soleil, dans les feuilles brûlantes de quelque lotus desséché, cette poésie tranche sur l'esprit indien et s'en sépare tout

en s'y unissant. On sent bien en elle quelque ehose de dépaysé, d'étranger, quelque chose qui n'est pas de l'Inde, mais qui serl à faire mieux comprendre que sans remonter jusqu'aux chefs-d'œuvre enfantés par la civilisation chrétienne, le premier poème venu de nos climats, imprégné de Christianisme, la première vie des Saints de nos plus humbles légendes, sont plus purement et plus profondément poétiques que tous les épisodes mis ensemble delà singulière épopée que l'on nous donne pour la gloire de l'esprit humain ! Et voilà ce dont M. Parisot n'a pas eu l'air de se douter. Dans le poème dont il a commencé la traduction, et qui, nous le reconnaissons, est un travail cyclopéen de philologie et de difficulté d'expression, il n'a pas su distinguer ce qui appartenait à l'esprit hindou de ce qui ne lui appartenait pas, et, cette distinction faite, combien il restait peu à Valmiki de puissance réelle, de sens des choses de l'âme, de vrai génie ! Au point de vue exclusivement littéraire, le Ramaydna ne peut pas même être comparé au Koran, qui, si vous écartez l'entente immense du législateur et du fondateur d'empire religieux, n'est esthétiquement, dans ses endroits les plus frappants, qu'un pastiche audacieux de la Bible, interprétée par l'esprit grossier d'un idolâtre. Des deux poètes, de l'indien et de l'arabe, chez lesquels ce que nous appelons l'individualité de l'inspiration manque également, le plus original, le plus remarquable, c'est encore Mahomet,

même pour nous qui avons lu des poètes comme Shakespeare et Dante, et qui savons ce que c'est que cette chose inconnue en Orient : la Profondeur. Vous pouvez tourner les pages du Ramayâna les unes après les autres, et vous n'en trouverez pas une seule qui rappelle en énergie et en vérité l'épisode du Koran, par exemple, où les amies de la femme de Putiphar, qui ont commencé à blâmer l'amour honteux de la belle égyptienne pour son esclave, ne s'aperçoivent pas qu'elles se coupent les doigts avec leurs couteaux, dans leurs rêveries, en le regardant servir à. table, affolées qu'elles sont déjà de l'éclatante beauté de Joseph. Non ! de passag3 pareil, pour l'émotion, la main plongée au cœur, le secret de la passion, l'empire enfin sur la sensibilité humaine, vous n'en trouverez pas dans tout le long poème de Valniiki, lequel peut bien être un mystagogue, un fakir, un thériaki, tout ce qu'il y a déplus prisé et de plus estimé aux Indes, mais qui n'est pas un poète, du moins dans le sens inspiré que les hommes, depuis qu'on chante leur bonheur, leur gloire et leur misère, ont donné à ce titre-là. Quant à la langue parlée par Valniiki, M. Parisot, qui s'est mesuré avec elle, en serait un excellent juge, s'il était réellement de sang-froid. Il pourrait nous dire mieux qu'un autre les qualités ou les défauts du styliste, du versificateur, de l'écrivain. Mais nous ne les lui demandons pas. Et que nous importe, d'ailleurs! Esprits d'une civilisation si complètement différente

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avec des habitudes et des mœurs qui pénètrent jusque dans ce que l'intelligence a de plus impersonnel et de plus intime, nous ne pouvons chercher dans les livres comme celui-ci que ce qui est universel par le sentiment humain et par la beauté. Eh bien, le Ramayâna n'offre rien de tel ! Traduit par un homme de grand talent avec la piété d'un Fidèle, avec le soin que mettaient les moines copieurs du Moyen Age à transcrire leurs plus précieux manuscrits, le vaste livre de Valmiki restera comme un renseignement très curieux et infaillible de l'état cérébral d'un peuple dont jusqu'ici on a forcé les proportions. Ce sera la vraie utilité de ce monument littéraire. Pris autrement et comme un livre ayant ses agréments et ses mérites particuliers, il accablera la tête européenne d'un ennui profond et d'une fatigue immense. On sortira de sa lecture l'esprit fourbu. Pour s'y complaire, il faudrait déjà un commencement de fakirisme. Il faudrait s'indianiser par l'étude, perdre de la netteté de sa pensée, s'émousser et s'abaisser au niveau de l'engourdissement d'un peuple qui s'est peint tout entier dans le cadre de cet axiome : « Il vaut mieux être assis que debout, couché qu'assis, mort que vivant! » Cependant, tel que le voilà traduit, ce livre bizarre, c'est un événement, et non pas seulement pour l'Académie des inscriptions et belles-lettres; car il atteste, ce que l'on commençait bien d'entrevoir, il est vrai, et ce qu'il faudra bien finir par proclamer tout haut, que

les païens de toute espèce, battus par les doctrines chrétiennes, qui voulaient faire sortir de l'Inde une poésie et une philosophie pour les opposer à tout ce que le Christianisme a créé dans l'ordre du beau et du vrai parmi nous, n'ont trouvé, en somme, ni l'une ni l'autre. En imagination, en invention poétique, comme en raison, en aperçus, en déductions, le génie oriental arrive au nihilisme de tous les côtés à. la fois, et le ballon de la supériorité indienne crève enfin jusque sous les lèvres qui avaient le plus d'intérêt à le gonfler!

Qu'on nous permette de poser une grave question de moralité littéraire.

De quel droit un traducteur change-t-il le titre du livre qu'il s'est donné pour mission de traduire ? Est-ce de ce droit de trahison (traduttore traditore !) dont les traducteurs sont en possession depuis si longtemps?... Le titre d'un livre, pour peu qu'il ne soit pas, comme nous en avons tant vu, une mystification impertinente, c'est l'idée même que le livre doit développer. Eh bien, nous demandons s'il est permis de toucher à cette idée, de la modifier, de la changer, de la remplacer par une autre au gré de son intérêt, de son caprice ou des besoins quelconques de sa person-

\. Mémoires d'un seigneur russe, ou Tab!eau de la situation actuelle des nobles et des paysans dans les provinces russes, traduction de M. Ernest Ghan-ière.

nalité de traducteur? Telle est la question qui s'est naturellement présentée à notre esprit quand nous avons ouvert le livre d'Yvan Tourgueneff, intitulé par l'auteur russe, qui savait probablement ce qu'il voulait dire : Journal d'un chasseur, et que M. Ernest Charrière, le traducteur français, a changé, de son autorité privée, en : Mémoires d'un seigneur, ou Tableau de la situation actuelle des nobles et des paysans dans les provinces russes, — ce qui est, on en conviendra, un peu différent.

Assurément, nous ne ferons point à M. Ernest Charrière l'injure de penser qu'il n'a compris que le mot à mot de l'auteur russe qu'il vient de traduire et que le sens et le caractère de l'ouvrage d'Yvan Tourgueneff lui ont complètement échappé. M. Charrière, que nous ne connaissons pas, est probablement un homme d'esprit, et d'ailleurs il a trop vécu en tête à tête de son auteur dans le vis-à-vis d'une traduction, pour ne pas savoir la différence qu'il y a entre les tablettes d'un humouriste, écrites au courant de celte plume, mi-partie d'imagination et de réalité, qui est la plume des humouristes, et des Mémoires d'un seigneur russe, daguerréotypant, pour le compte de l'Histoire, avec une inflexible exactitude, les institutions et les mœurs politiques de son pays.

En soi, des choses si opposées ne sauraient être confondues, et sans aucun doute, M. Ernest Charrière ne les confond pas. Nous le disons même à sa louange,

il y a, dans l'introduction qui précède le volume de sa traduction,, les gênes d'un esprit honnête qui comprend au fond ce qu'il fait et qui s'inquiète avec raison de la transparence d'un procédé sur lequel il est impossible de s'aveugler : « Si le Journal d'un chasseur — dit « M. Charrière — est devenu dans notre traduction les « Mémoires d'un seigneur russe, c'est pour prendre avec « ce titre le caractère du témoignage de l'aristocratie « russe sur la situation du pays qu'elle domine ». Aveu plus forcé que naïf, et qu'il fallait bien faire tout d'abord pour expliquer ce changement de titre qu'on ose se permettre, mais qu'on expie presque immédiatement par un embarras qui commence : « Quelques « fragments de cet ouvrage — ajoute le traducteur — « avaient paru dans un journal de Moscou et frappé « l'attention, quoique venant d'une plume inconnue et « qui n'avait pas fait ses preuves devant le public, « On était loin de prévoir l'impression que devait « produire la réunion de ces morceaux, lorsque ayant « été mis en volume et complétés dans leur ensemble, « on put saisir la donnée supérieure qui s'en dégageait « et qu'on vit s'y manifester la pensée intime de l'auteur ou plutôt l'inspiration sociale à laquelle il « avait involontairement cédé... » Certes! nous ne savons pas ce que ce petit galimatias d'une donnée qui se dégage d'un livre et qui en fait changer le titre et le caractère,, malgré le genre de talent, la fonction, l'idée et le but de l'auteur, exprimés clairement dans

un autre titre approprié et lucide, a dû coûter à la sincérité de M. Charrière et à la netteté de son bon sens, mais, quant à nous, il nous est impossible d'admettre de pareilles interprétations.

Et d'autant que M. Charrière n'a point fait, en définitive, ce qu'il a voulu faire; car le livre proteste par sa teneur tout entière contre le sens et la portée qu'il a essayé de lui donner. Le livre en question, ce Journal d'un chasseur, métamorphosé en Mémoires d'un seigneur russe, n'est pas cependant, malgré les arrangements de la traduction, s'il y en a, le livre que M. Charrière nous signale dans l'annonce de l'introduction assez gauche dont nous avons déjà parlé. Ces Mémoires qui révèlent la Russie à elle-même, et qui sont, dit l'introduction avec l'enflure des joues d'un sonneur de trompe, un de ces ouvrages hardis et venus à propos qui agissent fortement sur les idées d'un peuple et prennent date dans son histoire, méritent fort peu ce grand fracas, et s'ils prennent date quelque part, ce ne sera pas dans l'histoire des mœurs et des institutions de la Russie, mais dans la belle histoire aux pages vastes et vides de la littérature Russe ; car ces Mémoires étincellent d'un talent très vif, et le talent littéraire, comme on le sait, ne neige point là-bas (1)... Seulement, hors cela, — le talent littéraire que nous allons tout à l'heure mesurer, — il n'y a réellement pas

i. Ceci a été écrit en 1854.

dans le livre d'Yvan Tourgueneff de quoi justifier les illusions de son enthousiaste traducteur. Vous vous rappelez cette lunette d'approche de certaine fable qui avait une souris entre ses deux verres, ce qui faisait croire au philosophe observateur qu'il voyait une bête dans la lune ? Il y a certainement quelque chose comme cette souris-là dans la longue-vue politique à travers laquelle M. Charrière regarde les Mémoires dun seigneur russe et l'avenir de leur succès !

C'est vraiment un fort joli livre, mais en fin de compte, ce n'est que cela. Que disons-nous? ce n'est pas même un livre... Ce sont des esquisses jetées d'une main vibrante et rapide sur les feuillets d'un album emporté à la chasse, et qu'on en rapporte tout parfumé de la senteur des fleurs sauvages cueillies dans les bois, des fumets du gibier et de l'odeur de cuir du carnier au fond duquel l'auteur a l'habitude de le porter. C'est de l'observation à bâtons rompus, de l'observation de nature et d'aventure, relevée par de la fantaisie, et avec ces deux mots-là, vous avez tout! L'auteur du Journal d'un chasseur n'est point un flâneur au fusil sous le bras; car la flânerie comporte une indolence et une langueur qui est le contraire de l'alacrité preste d'Yvan Tourgueneff. Lui est un chasseur, un vrai chasseur, mais il ne tire pas que la grosse ou que lafine bête, et son observation, — quand elle s'égaille. comme disaient les Chouans, des chasseurs aussi, mais terribles ! — son observation porte crânement le képi

sur l'oreille et joue à merveille de sa carabine à quatre coups ! Nous ne savons pas si c'est un seigneur, grand ou petit, comme l'insinue M. Charrière, un seigneur antiféodal comme un philosophe, et qui vient dire à l'Europe, dans la sarbacane de la traduction de M. Charrière, le secret politique ou social de son pays :

Le voilà donc connu, ce secret, plein d'horreur !

Mais, quel qu'il soit, ce gentilhomme de bon goût qui n'a pas une prétention, pas un pédantisme, et dont le talent est franc. . . comme un Russe ne l'est pas toujours, il est aussi éloigné de ce qu'on appelle l'observation à la loupe de madame Beecher-Stowe, à laquelle, le croira-t-on? M. Charrière le compare, que le naturel et le vrai sont éloignés du déclamatoire et du faux. M. Tourgueneff est exclusivement un moraliste-paysagiste, à travers les préoccupations de carnassière qui sont toute sa vie! une espèce d'Alphonse Karr, — chasseur, comme l'autre est pêcheur, — oui! un Alphonse Karr au front moins .soucieux que l'auteur des Guêpes, dont les cheveux ne sont pas coupés à la malcontent, comme ceux de notre spirituel misanthrope, mais bouclent légèrement au vent des halliers ! C'est un Fielding à courte haleine, alternant avecun Topffer plus profond et moins pur, un Bas-de-Cuir élégant et civilisé; sans la mélancolie du désert et de

la vieillesse, qui parle beaucoup, et, au lieu de rire tout bas, rit tout haut, mais qui rirait bien plus haut encore si le hasard apportait sous son regard, à la fois positif et sceptique, l'introduction faite à son livre et les énormes visées de son traducteur !

Telles sont les qualités d'Yvan Tourgueneff. Elles ne ressemblent en rien, comme on voit, à celles qu'on veut lui reconnaître, et ses défauts, qu'il est bon de signaler aussi, pour être juste, ne cadrent pas plus que ses qualités avec les conclusions que M. Charrière s'efforce de tirer d'un livre qui n'en est pas un. Parcourez, en effet, ces feuilles légères ! Dans ces fragments sans lien entre eux, si ce n'est l'humour qui les anime et qui les colore, dans ces trente-deux cartes d'un jeu de piquet, toujours coupées de la même manière, cherchez si les enluminures rapides, échappées à la verve insouciante de l'auteur, sont des catégories sociales ou des portraits individuels. La seule chose qui soit évidente, c'est que, fantaisiste d'occasion plus encore que de nature, il incline vers les détails et les entortillements de la vignette bien plus sympathique ment que vers les généralités types, et que la longue galerie de petits tableaux de genre qu'il nous dresse n'est rien de plus, en dernière analyse, que les mille hasards de ses rencontres et de ses coureuses observations. Une telle évidence est cependant perdue pour M. Ernest Charrière. Quand M. Tourgueneff raconte quelque touchante histoire, saisie

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au vol ou ramassée à l'affût, quand il nous peint, comme Sterne le fait souvent avec une perfection si divinement désespérante, et comme tous les humouristes le font avec plus ou moins de talent, ces têtes étranges dans lesquelles l'humanité] prend des plis et des creux que l'on n'oublie plus dans les physionomies humaines, une fois qu'on les a contemplées, M.Tourgueneff n'est pas plus Russe que Sterne n'est Anglais. L'Anglais, c'est Bulwer, intitulant nettement un livre : De V Angleterre et des Anglais. Si Tourgueneff avait eu l'idée du livre de Bulwer, il aurait appelé son livre : De la Russie et des Russes, ou de quelque autre titre approchant ; mais il s'en est soigneusement gardé. Pour ce Sterne du Nord, qui ne vaut, certes ! pas son modèle (car il pense à Sterne, notre russe imitateur, il y pense d'autant plus qu'il n'en dit rien, le fin compère!), il s'agit bien delà Russie politique et sociale! C'est delà chose humaine qu'il se préoccupe. Seulement, il est bien obligé de la prendre, cette chose, où elle se trouve, pour lui qui n'est pas un voyageur, c'est-à-dire de la prendre clans le milieu où Dieu l'a placé. Voir plus que cela dans l'auteur des Mémoires d'un chasseur, peintre de nature plus que de costume, c'est une erreur du genre de celle qui verrait dans Tris tram Shandy et le Sentimental Journey des révélations politiques et sociales sur l'Angleterre et sur la France. Et que sait-on ? Par le temps qui court* si le pauvre Yorick était moins

connu de tous ceux qui recherchent les livres exquis, peut-être en ferait-on, avec deux ou trois raisonnements et une préface, quelque mamamouchi de grand seigneur et d'observateur politique... absolument comme on vient de le faire de ce svelte et nerveux chasseur, qui se soucie autant de toutes les conséquences qu'on tire de son livre que du bout de cigare qu'il jette de son troïka dans le chemin!

En vérité, quand on a sous les yeux de tels spectacles, on se demande par quel prodige de préoccupation obstinée un homme de talent — car M. Charrière a beaucoup de talent — se méprend si profondément sur le genre de talent d'un autre, lequel ne pense pas plus à dévoiler et à flétrir les institutions d'un peuple, dont il croque en passant les vices, que Téniers, en peignant ses ivrognes, ne songeait à peindre l'état social de la Flandre et la situation politique des Provinces-Unies. On se demande pour les besoins de quelle idée fausser ainsi son sens critique, et, après avoir méconnu le vrai, braver, pardessus le marché, les contradictions: « S'il est un « trait distinctif de l'auteur de ces Mémoires, — dit « M. Charrière, — c'est de ne jamais laisser paraître « sa personnalité d'écrivain », comme si l'humour que M. Charrière accorde avec raison à notre écrivain russe pouvait jamais s'effacer, comme si les humouristes n'étaient pas tous, de constitution physiologique ou cérébrale, essentiellement personnels, et

si enfin, dans ce livre, Tourgneneff ne se mouvait pas toujours sur le premier plan, dans sa piquante et fringante personnalité ! Avoir oublié une chose si aisée à prouver, s'enferrer soi-même sur une contradiction si évidente, c'est une grâce d'état d'aveuglement. Mais telle est la raison, sans doute, qui a décidé M. Charrière à travestir le chasseur invisible en seigneur russe écrivant visiblement ses Mémoires, et à faire prendre à son livre, sans'craindre la réfutation par le livre lui-même, « ce caractère de « témoignage de l'aristocratie russe sur la situation « du pays qu'elle domine », qui semble être toute la question du livre à Paris, pour le traducteur!

Assurément, nous ne sommes ni le défenseur ni le partisan de la Russie. Nous ne nous sommes jamais soucié de ce pays, fait avec le bric-à-brac de Pierre le Grand, couvé par la philosophie et qui traîne encore par un bout (le bout le plus long!) dans les cruautés de la barbarie et de l'esclavage. Mais ici, qu'on se le dise bien! il ne s'agit que de vérité littéraire... Or, très certainement, on n'avait pas besoin de s'adresser au sentiment public, blessé en ce moment par la Russie, pour provoquer un succès qui se serait naturellement fait tout seul. Les esquisses de M. Tourgueneff sont charmantes, et son traducteur a montré un tel talent d'expression qu'on dirait le livre écrit primitivement en français, tant on y sent bien l'originalité de l'auteur. A ce point de vue, M. Charrière

mérite certainement beaucoup d'applaudissements et d'éloges. Si, pour une raison ou pour une autre, involontairement ou à dessein, il se trompe sur la portée du livre qu'il offre au public, il n'en a pas moins, dès qu'il le traduit, le sentiment profond et juste. A juger M. Gharrière par son introduction aux Mémoires d'un seigneur russe, il n'est pas un de ces esprits ardents qui font tout ployer sous la violence de leur entrain. Il y a plus : quand il écrit pour son propre compte, c'est un esprit froid, dont le style est pâle et manque de relief. Mais quand on se prend dans sa traduction même, on trouve tout à coup un artiste de style extrêmement souple et fort, et dont la plume est un burin qui fait gravure à l'auteur traduit. Étrange dualité de vigueur et de faiblesse! Il comprend et rend merveilleusement son auteur, et il ne sait pas le juger. La meilleure preuve de cette impuissance critique, c'est cette comparaison qu'il fait, et dont nous avons déjà parlé, du livre de Tourgueneff et du célèbre roman de madame Beecher-Stowe, dont les lauriers d'or empêchent, peut-être, bien des éditeurs de dormir. Lui qui devrait plus que personne apprécier les qualités de l'artiste russe qu'il a si habilement reproduites, il ne voit pas que le livre de Tourgueneff ne saurait avoir, quoi qu'on fasse, le genre de succès de V Oncle 7bw,et justement en raison même de son incontestable supériorité. En effet, qu'y a-t-il de commun entre un grand tableau à la

détrempe, vrai de couleur, de dessin et de perspective comme une enseigne, fait pour les myopes ou les organes grossiers, et les petits chefs-d'œuvre à la sanguine,, grands comme l'ongle, où le sentiment, malgré l'exiguïté du cadre, a une puissance infinie, et qui rappellent ces noyaux de pêche que Properzia di Rossi a ciselés avec tant de passion dans la fantaisie et tant de précision dans la main !

Malheureusement, la Critique ne saurait donner une idée de ces esquisses d'Yvan Tourgueneff ; car on ne décompose pas des esquisses. Quand un livre n'est qu'impressions et détails, quelques hachures inspirées, quelques morsures d'une plume métallique qui sait enlever un profil d'horizon ou un profil de visage, quand il manque, enfin, comme celui-ci, de plan, d'ordonnance et d'architecture, l'analyse devient impossible. La seule ressource qui reste alors à la Critique, c'est de renvoyer le lecteur au livre dont il est question, après avoir caractérisé vivement, comme nous avons essayé de le faire, la manière et les procédés de l'auteur.

La maison Lévy a commencé par les deux volumes : De V Allemagne, la publication des œuvres complètes de Henri Heine, si impatiemment désirée de tous ceux qui, dans ce temps de prose, ont le courage et l'esprit d'aimer la poésie. On se rappelle l'impression animée et profonde que fit autrefois cet ouvrage sur l'Allemagne, qui continuait, en le persiflant, le livre de madame de Staël. Tout en était nouveau, ardent de jeunesse et de génie, enivrant, enivré, audacieux d'une immense audace, cette herbe si rare que les honnêtes moutons de Dindenaut ne broutent pas, mais qu'ils aiment assez à voir brouter. Après des années, c'est par cet ouvrage sur son pays, sur l'Allemagne, que

1. De V Allemagne. — De tout un peu. — Correspondance (dernier volume).

Henri Heine, mûri par la réflexion et par la souffrance, nous introduit à ses œuvres complètes, à l'ensemble de ses pensées, et voilà que nous trouvons, mêlés à un talent suprême, de telles modifications, de tels changements clans le fond même des choses et de l'intelligence, que la Critique — cette jaugeuse des forces spirituelles, qui met la main sur la tête et le cœur des hommes à travers les œuvres, — est obligée de s'y arrêter.

Et, en effet, c'est une conversion de la pensée de son auteur, ou une transformation, — comme on voudra,— que ce livre de Heine, repris en sous-œuvre, diminué par un côté, augmenté par l'autre, démenti par un troisième, et portant la trace, l'enrichissante trace de tous les atterrissements et de toutes les alluvions de la vie! C'est un jalon, planté magnifiquement et avec une franchise d'une noblesse plus haute que le talent, à nos yeux, dans un champ où, pour sa récompense et pour sa gloire, Heine trouvé le genre d'inspiration qui convient le mieux à son génie, — à son génie qu'il a pris jusqu'ici à contre-sens de sa nature, comme bien des poètes, du reste, ces enfants gâtés et terribles, si souvent inconscients de leurs facultés et capricieux comme la puissance!

Lui seul peut-être pouvait s'y tromper à ce point et nous faire illusion encore. Lui seul, en sa qualité de grand poète, pouvait renverser ses facultés sans les briser, — comme cette Hérodiade du portail de la ca-

H E MU H E 1 iN E 15 5

thédrale de Rouen, qui danse sur la tête et qui n'en paraît aux yeux d'Hérode qu'une plus grande danseuse ! Henri Heine est un génie éminemment tendre, nuancé des plus ravissantes et (dans le sens religieux) des plus divines mélancolies, chez qui le sourire et même le rire trempent dans les larmes, et les larmes se rosent de sang... C'est une âme d'une si grande puissance de rêverie et d'un désir si amoureux du bonheur, que l'on peut dire qu'elle est faite pour le Paradis tel que les chrétiens le conçoivent, comme les fleurs sont faites pour habiter l'air et la lumière. C'est une nature moderne, une de ces natures de nos derniers temps, malades, tant elles sont spirituelles! (Car c'est encore Heine qui a dit le premier que tous les grands spirituels étaient malades, qu'ils avaient tous au flanc — plus ou moins - la plaie éternelle.) C'est enfin un de ces sublimes Ennuyés de la vie, un de ces Antées de la jouissance humaine qui ont touché et mordu cette poussière, et, à cause de cela, doivent un jour remonter vers Dieu! Oui! voilà certainement, pour qui le connaît bien, Henri Heine tel qu'il a été dès sa jeunesse, tel qu'il est de constitution et d'essence, malgré lui-même, malgré l'Allemagne, malgré les Universités, malgré Hegel, malgré tous les milieux qu'il a traversés et qui l'ont dominé, quoiqu'ils lui fussent très inférieurs. Et cependant ce tendre génie, ce rêveur épris jusqu'à l'angoisse de toutes les béatitudes, ce poète aussi intimement religieux de tempérament

que Klopstock, nous l'avons vu, pendant vingt ans, navrant spectacle ! siffler dans la clef forée et rouillée de Voltaire, avec des lèvres lumineuses, plus dignes que celles d'Alain Chartier de recevoir le baiser des reines! Cet Hamlet de la poésie douloureuse du xixe siècle a eu le cœur d'abandonner sa pâle Ophélie, qui n'était malade et un peu folle que d'amour, pour une folle complète, la Philosophie athée des universités allemandes, pour l'affreux squelette vide de la logique d'Hegel le Fossoyeur! Au lieu de rester ce qu'il était, un délicieux poète, d'une puissante suavité, un filleul des fées, une voix mystérieuse planant sur le monde comme la voix de la symphonie pastorale de Beethoven, il n'a plus été que l'écho d'inspirations grotesquement hideuses, un carbonaro germanique à tu et à toi avec les carbonari de tous les pays, un jacobin de littérature, par désespoir de n'être pas un jacobin politique, un vulgaire étudiant à béret rouge, en attendant que le béret fût un bonnet de même couleur!

Vieille, triste et presque ridicule histoire I Elle a beau se renouveler chaque jour, elle n'est pas pour cela plus compréhensible... Pourquoi le Génie ne se juge-t-il pas? pourquoi ne sait-il pas s'employer dans toute la largeur de son étoffe?... Le Génie voit tout, excepté lui, et c'est ainsi qu'il préfère tant de choses inférieures à son trésor, pour lui seul invisible. Dans son temps, Milton, l'Homère anglais, fut le scribe de

ce grossier brasseur qui brassa si bien l'Angleterre î Byron se fit dandy. Heiffe, lui, s'est fait jacobin, voltairien, hégélien, radical, philosophe. C'est philosophe qu'il s'est préféré. Gomme ce jeune Jérusalem dont il nous parle quelque part, et sans lequel (j'en demande bien pardon à Goethe!) le pistolet de Werther aurait probablement raté, il s'est tiré ce coup de pistolet dans la tête, mais la balle de la philosophie était si creuse qu'elle ne l'a pas tué, Dieu merci! et que nous avons encore de beaux fragments de ce grand poète, qui s'est manqué, en recommençant trente-six fois. Ah! certes! il fallait qu'il eût, comme on dit, la poésie bien furieusement chevillée dans l'âme, pour que l'effroyable philosophie à laquelle il s'est livré ne l'en ait pas arrachée; car, de toutes les philosophies,il s'est donné à la plus aride, à la plus horrible, à la plus vaine ! à celle qui devait le plus épouvanter et dégoûter tous ses instincts. Il n'a pas cherché le corsage de la femme dans la syrène ; les écailles de la bête lui ont suffi. Il y a des philosophies qui sont presque des poésies sans rhythme,il y a des métaphysiques qui ont un côté idéal, grandiose, religieux, et ce n'est pas pour rien sans doute qu'on parle des ailes d'or de la pensée de Platon. Oui! il y a toujours eu de ces philosophies dans le monde ; il y en avait, même en Allemagne, du temps de la jeunesse de Heine. Schelling existait, — un grand poète en métaphysique ! — un panthéiste aussi comme les autres, mais un

panthéiste auquel les Imaginations puissantes sont tentées de tout pardonner. Cl'est lui, Schelling, qui écrivait, tout philosophe qu'il fût, cette réserve sublime : « Il est impossible de se tirer de l'explication du monde sans la chute. L'univers n'est pas issu de l'absolu, comme un fleuve sort de sa source ou comme une plante de son germe ; il s'en est détaché et tombé... ■» Et il symbolisa son idée par l'enlèvement de Proserpine. C'est lui qui disait encore : « Tel que l'éclair sort d'une nuée sombre et éclate par sa propre force, éclate du sein de Dieu une Affirmation infinie... » Certes! puisque Henri Heine voulait désaltérer un esprit, divinement souffrant, qui n'aurait dû boire que ses larmes, dans les eaux troubles et courantes de ces philosophies qui passent si vite en Allemagne et tout à coup y tarissent, on peut se demander pourquoi il n'est pas allé à M. de Schelling, attiré par la sympathie des grandes facultés fraternelles? Comme ce doux Hylas, aimé d'Hercule, dont il avait alors spirituellement la beauté vierge, s'il eût été entraîné au sein du torrent amer, il fût tombé au moins dans une onde que le soleil aurait tiédie, et la Nature, glorifiée par Schelling, l'aurait reçu dans ses bras de déesse, comme les nymphes y reçurent Hylas. Mais non! ce n'est point à M. de Schelling qu'il est allé, ce n'est pas vers les flots fascinants d'une rayonnante philosophie qu'il a incliné son amphore !

Par un contraste inexplicable, il a choisi HegeL le

triste Hegel et son monstrueux prosaïsme, — Hegel l'antipoète, l'antechrist de toute poésie, qui a osé écrire que « la nature n'est rien en soi, qu'il n'y a rien de réel en elle que le mouvement de l'idée », et qui, répliquant à Kant préoccupé d'un soleil central pour les étoiles que l'astronomie devait un jour découvrir, ne craignit pas de répondre :« 11 n'y a point de raison dans les rapports des étoiles entre elles ; elles appartiennent à la répulsion formelle. Figurations brillantes qui ne sont pas plus admirables qu'une éruption cutanée ou que la multitude des mouches ! » Yoilà, le croira-t-on ? le philosophe et la philosophie auxquels le poète a suspendu sa liane amoureuse. Phénomène qui touche à la dépravation ! Ce n'est pas même l'amour de la mort; car la mort peut tenter un poète, la mort est quelque chose encore de la vie : elle en est l'image silencieuse, immobile et glacée, et un grand poète peut vouloir être le Pygmalion de cette Galathée funèbre. Mais la philosophie de Hegel n'est pas même la mort de la vie : elle en est la négation, l'absence, le néant, l'impossibilité !

En vérité, on ne le répétera jamais assez : qu'était donc Heine à l'origine pour avoir résisté vingt-cinq ans à la philosophie hégélienne, pour être resté si longtemps dans les bras de cette Goule du Néant et n'y avoir pas été dévoré jusqu'à la dernière fibre, — la fibre harmonieuse de ce cœur de poète qui sait chanter sous la morsure de tous les vautours de la

vie ? Ce qu'il était ? Il était vraiment de race immortelle ! Selon nous, c'est incontestablement le premier poète allemand depuis la mort de Gœthe ; c'est le premier poète européen depuis Byron. Seulement, lorsque la Critique a dit cela, elle n'a pas tout dit ; elle n'est pas consolée. Elle sait qu'elle a un deuil à porter ... La Critique, — qui voit le ravage fait par les idées fausses et les négations infécondes dans une de ces merveilleuses organisations, une de ces lyres humaines accordées pour vibrer sous Y Affirmation infinie, comme dit M. de Schelling, — la Critique a le droit de demander compte à Heine des dons exquis d'originalité profonde et souveraine qu'il a sacrifiés à des idées, des théories et des passions parfaitement indignes de son génie. Elle a le droit de dire au polémiste, au journaliste, à l'hégélien, à l'athée qui met son athéisme sur l'oreille avec une crânerie de si mauvais ton : « Qu'as-tu fait du poète ? » au radical, qui s'est roulé dans l'ivresse de son capiteux libéralisme à travers tous les escaliers de la démagogie : « Qu'as-tu fait de l'aristocrate d'esprit, de facultés, de naissance intellectuelle que tu étais?... » Elle a le droit de reprocher à Heine le gaspillage de son trésor et l'aveuglement des préoccupations volontaires sous lesquelles il a abaissé tellement sa pensée, que, même àtèe de dessous ces jougs, elle pourrait bien en porter la marque éternelle.

En effet, et pour ne pas toucher à la question mo-

raie qui, pourtant, double toutes autres questions littérairement, et au point de vue du talent seul, Heine a frappé et diminué le sien avec les opinions qu'il a fait régner sur sa vie. Le livre De l'Allemagne l'atteste. Oui! même ce livre remanié, modifié, changé. Essai de critique, écrit par un poète, on y chercherait en vain la fermeté de jugement et la profondeur d'aperçu qui doivent, avant tout, distinguer un livre d'appréciation philosophique ou littéraire. On n'y rencontre rien de pareil. C'est un livre éblouissant d'épigrammes et de sensations, — mais, puisqu'il s'agissait d'être historien et même juge dans ce coup d'œil jeté sur l'Allemagne, il fallait autre chose, on en conviendra, que des épigrammes au phosphore, pour faire oublier le livre de madame de Staël !

D'ailleurs, dans ce livre : De l'Allemagne, comme dans la tête de l'auteur, il résulte du mélange de poésie très vraie et de philosophie très fausse qui s'y combinent, je ne sais quoi d'hermaphrodite et de bâtard qui n'est ni la poésie qu'on pouvait espérer, ni laphilosophie qu'on devaitattendre. Deux négations valent une affirmation en grammaire, mais, métaphysiquement parlant, une affirmation et une négation combinées ne peuvent guère donner pour résultat que du scepticisme, et effectivement, sous les girandoles allumées de la brillante imagination de Heine et sous les sensations très vives qu'il exprime, on n'a

conscience que d'un scepticisme de poète qui s'agite dans l'image et ne creuse pas jusqu'à l'idée. Le livre en question n'est qu'une suite de boutades et de coups de boutoir contre l'état politique de l'Allemagne, ses gouvernements, le catholicisme, etc., etc. ; mais la boutade la plus piquante, le coup de boutoir le mieux appliqué, ne valent pas la pleine main, douce et forte, d'une conviction réfléchie. Heine n'est ni réfléchi, ni convaincu. Il a pour cela trop de vif argent dans les veines.

C'est par amour de la boutade et de la polémique que Heine, le plus naturellement romantique des poètes allemands, se moque perpétuellement de la poésie romantique. Il manque à sa mère... Et ce n'est pas tout ! ce svelte archer, ce Robin Hood des forêts de la Germanie, a toujours une flèche empoisonnée de plaisanterie française pour le noble cœur du Moyen Age... Ceci est parricide à Heine; car il est du Moyen Age comme il est chrétien, malgré son horreur affectée pour le Christianisme et son Dieu saignant, comme il l'appelle, — horreur inconcevable dans un homme dont le cœur aussi a saigné ! Nous pourrions citer bien d'autres contradictions qui font du livre de Heine un modèle d'inconsistance dans le fond des choses, et qui altèrent jusqu'à sa forme de grand artiste. Si supérieure qu'elle puisse être, en réalité, cette forme non plus n'a pas échappé à la double influence qui lutte dans le poète, — la spontanéité et le parti pris.

L'ironie, la plaisanterie française, l'esprit voltairien qu'on lui a trop dit qu'il avait, et qu'il a imité au point de nous étonner, nous autres Français, ont été les idoles étrangères auxquelles il a sacrifié la candeur naïve et nationale de son génie. Comme Lord Byron, le Byrondu Childe-Harold, qui échangea la sublime rêverie de son front contre le rire gastralgique et nerveux de Juan et de Beppo, l'auteur de l'Allemagne a voulu rire aussi de ce rire funeste. Il ne s'est pas rappelé les paroles si étrangement sérieuses de Vîco : « Les esprits vigoureux ne rient point, parce qu'ils considèrent fortement une chose et ne s'en laissent point détourner. Les bêtes non plus, parce qu'elles ne font aussi attention qu'à une seule chose, et quand une autre les en détourne, elles s'y tournent tout entières... Mais les rieurs ne considérant les choses qu'avec légèreté et s'en laissant détourner facilement, pour nous montrer que ces gens-là sont intermédiaires entre l'homme et la bête, on a imaginé les satyres rieurs... » Classification profonde! Seulement, qui l'eût pensé jamais ? c'est pour ce rire de satyre rieur — signe d'infirmité intellectuelle — que Henri Heine, l'un des plus grands poètes de ce temps, a été infidèle au génie de la poésie et des larmes ! Était-ce bien la peine, en vérité?...

L'infidélité cessera-t-elle ? L'auteur de l'Allemagne reviendra-t-il à la vérité de sa nature naïve et profonde, à cette inspiration primitive et pure

qu'il a travestie avec puissance, mais enfin qu'il a travestie ?... Richard — comme dit Shakespeare ■ — redeviendra-t-il lui-même ?... Et quelle meilleure raison de le croire et de l'espérer que de le voir fouler aux pieds avec un mépris presque joyeux toutes les idées, les opinions et les passions de sa jeunesse ?... Nous l'annonçons avec bonheur, Henri Heine en a fini avec l'hégélien, l'athée, la philosophie l avec tout ce qu'il fut pendant si longtemps ! Un fragment, tour à tour charmant et superbe, et qu'il intitule les Aveux dhin poète, ferme comme d'un jugement définitif ces deux volumes sur l'Allemagne et date avec éclat une ère nouvelle dans la pensée de Henri Heine. Jamais moquerie d'un sens plus profond et d'une grâce plus humoristique n'a fait plus amusante main basse sur cette philosophie si populaire en Allemagne qui tue Dieu au profit de l'homme, et fait de Nabuchodonosor, avant l'herbe, la seule réelle divinité.

« C'est à la fin du mois de Février 1848 — dit « inimitablement Heine — que ma divinité fut ébran- « lée. Les événements de cesfollesjournées,oùron vit 4. les élus du crétinisme portés en triomphe et la « sagesse aux abois, furent si inouïs, si fabuleux, « qu'ils renversèrent les choses et les idées. Si j'avais « été un homme sensé, mon intelligence aurait suc- « combé, mais fou comme j'étais, le contraire eut « lieu, et, chose curieuse ! ce fut dans un temps de

« démence générale que je revins à la raison. Comme « beaucoup d'autres dieux déconfits par la révolu- « tion de Février, je dus abdiquer ma divinité et je « redescendis à l'état de simple mortel. C'était, en « effet, ceque j'avais de mieux à faire. Je rentrai dans « le bercail de la foi et je reconnus volontiers la « toute-puissance de l'Être suprême, qui règle seul « les destinées du monde et à qui j'ai confié aussi l'ad- « ministration de mes propres affaires, fort embrouil- « lées alors que je les gérais moi-même.

« J'ai à présent moins de souci en me reposant sur « la providence de mon intendant céleste, et je puise « dans cette croyance les plus grandes consolations... « Ce n'est plus moi qui ferai désormais la propagande « de l'athéisme. Outre ma décadence financière, je ne « jouis pas d'une santé brillante. Je suis même affecté « d'une indisposition, à la vérité très légère, au dire « des médecins, mais qui me retient déjà depuis plus « de six ans au lit. Dans une telle position, c'est pour « moi un grand soulagement d'avoir quelqu'un dans « le ciel à qui je puisse adresser mes gémissements « pendant la nuit, après que ma femme est couchée. « Quelle terrible chose que d'être malade et seul!... « Qu'ils sont donc sots et cruels les philosophes athées, « ces dialecticiens cruels et bien portants, qui s'éver- « tuent à enlever aux hommes souffrants leur consola- « tion divine, le SEUL calmant qui leur reste. On a dit « que l'humanité est malade, que le monde est un grand

16fi LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

« hôpital. Ce sera encore plus effroyable quand on « devra dire que le monde est un grand Hôtel-Dieu « sans Dieu. »

Telles sont les paroles de Heine. Pour être cru sur une conversion qui doit agir jusque dans le plus intime de son talent comme de sa pensée, nous avons voulu les citer. Touchantes en plus d'un endroit, il s'y mêle encore cependant un peu du satyre rieur de Vico, un peu de Scarron purifié, ennobli, idéalisé. Mais voici mieux ! Voici la voix grave, pleine et résolue d'un homme dont la conscience se lève :

« Il reste toujours à l'honnête homme (dit Heine) « le droit imprescriptible d'avouer ses erreurs, et « c'est de ce droit que j'userai ici sans crainte ni jac- « tance. Je confesse donc ouvertement et franchement « que tout ce qui a rapport dans ce livre {Dé VAlle- « magne) à la grande question divine est aussi faux « qu'irréfléchi. Aussi irréfléchi que faux est le juge- « ment que j'avais répété, d'aprèsmes maîtres des diffé- « rentes écoles philosophiques, que le déisme, détruit « en théorie par la logique, ne subsiste plus que piteu- « sèment dans le domaine d'une foi agonisante. Non ! « il n'est pas vrai que la Critique de la raison par Kant, « qui a anéanti les preuves de l'existence de Dieu « telles que nous les connaissions depuis Anselme de « Cantorbéry, ait anéanti en même temps l'idée même « de l'existence de Dieu. Non ! le déisme vit; il vit « de sa vie la plus véritable, la plus éternelle. 11 n'a

« pas expiré, il n'a pas le moins du monde été frappé à « mort par la nouvelle philosophie allemande. Dans « les toiles d'araignées de la dialectique berlinoise, « une mouche même ne trouverait pas la mort, et « d'autant moins un Dieu ! »

Ceci est net et vaut rupture. Ceci est la transformation — comme nous l'avons avancé au commencement de ce chapitre — de l'auteur de V Allemagne , la condamnation absolue — et il le reconnaît — de beaucoup de pages de son livre qu'il aurait voulu déchirer, et — nous ne craignons pas de le dire ! — c'est aussi l'espérance d'un pas de plus, d'un coup d'aile de plus vers la vérité. Le chemin qu'a fait Heine était bien plus long que celui "qui lui reste à faire. Il y avait bien plus loin de l'athéisme de Hegel au déisme, à ce quelqu'un dans le ciel auquel on adresse ses gémissements pendant la nuit, que du déisme au Dieu compatissant de la croix ! Henri Heine brûle ce qu'il a adoré, mais il n'adore pas encore tout ce qu'il a brûlé. Nous voulons croire, même dans l'intérêt de son génie, qu'il l'adorera.

Nous voulons croire que comme cet autre glorieux grabataire, ce Milton de l'Histoire, qui a dit : « Dieu doit me regarder avec plus de tendresse et de pitié, parce que je ne puis voir que lui » , Heine, le grand et charmant poète, reviendra à la source de cette lumière qui passe si bien, pour inonder une âme, à travers de pauvres yeux fermés. Dans

ces Aveux d'un poète si familiers et si nobles, si élevés et si intimes, Heine, qui nous a dit tout, parce qu'il a le don du langage avec lequel on peut tout dire, nous parle de son mariage catholique à Saint-Sulpice et des vertus chrétiennes de la femme qu'il a épousée. On comprend qu'il en ait la douce influence sur le cœur. C'est ainsi que le fier Sicambre d'autrefois est devenu le doux Sicambre. Il a une Clotilde : il ne lui manque plus que saint Rémi (1).

Pendant que nous parlions de Henri Heine (2) avec le détail que mérite ce charmant génie, — cette rose à mille feuilles de facultés différentes, — qui fut poète, philosophe, historien etcritique, encyclopédique comme Voltaire, triste et gai comme Sterne, et sceptique comme le xix°siècle tout entier, l'éditeur Lévy publiait sous le titre : De tout un peu, un volume de plus qu'il ajoutait aux livres déjà publiés des Œuvres com~ plètes.

Ce volume posthume n'est pas une chose nouvelle,

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