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LETTRE À UN AMI

Paris, 3 mars, 1848.

J'avais espéré un moment être déchargé de la députation par mes électeurs des Bouches-du-Rhône. Je comptais sur le clergé pour me repousser. Je ne suis qu'à moitié rassuré, et je crains encore d'être élu, malgré ma circulaire qui a fait ici, je vous le confesse sans modestie, un effet fort grand. Aucun discours ne m'a valu autant de témoignages..

Je suis désolé de n'avoir pas, dès le début, refusé la députation. Je vois fort en noir. J'ai pour cela de grands motifs trop longs à vous conter. Je suis dégoûté des choses sans exception, des hommes à très peu d'exceptions près, et je ne rêve qu'un logement dans une petite maison à Rome. Si je suis assez heureux pour échouer dans les Bouches-du-Rhône, mon parti en est pris: je renonce au monde vivant, je vais travailler dans un coin les dernières années de ma vie, à quoi ? à l'histoire du monde que je rêve depuis mon enfance, que je ne ferai pas, mais que j'aurai le plaisir d'étudier. J'aurai ainsi plus d'hommes à juger et à embrasser dans mon sévère jugement. Bien certainement il doit y avoir quelque chose derrière la toile, sur laquelle sont peints les événements d'ici-bas, sans quoi la dérision serait trop grande. Nous, quasi proscrits pour avoir défendu contre notre gouvernement, celui qui était bien le nôtre, la liberté qui triomphe, dit-on, aujourd'hui. Voilà donc la justice.

DÉFINITION d'un PAYS LIBRE.

Dans son livre, Machiavel, posant les vrais principes de la science politique, a discuté cette question: si les nations se trompent plus que les princes ? et il aboutit à une conclusion qu'on peut réduire à ces mots: oui une nation se trompe, mais moins qu'un

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homme. Et la raison la voici: Tindividu commet des fautes. Pourquoi ? Parce que maître de ses actions, n'étant pas forcé de délibérer, d'examiner le pour et le contre, il se laisse emporter à ses penchants. Il s'égare alors, et, s'il tient dans ses mains les destinées d'une nation, il peut la précipiter dans de grands maux. Mais une nation libre c'est un être multiple et collectif; une nation libre ne peut pas arrêter une volonté sans s'être assemblée, sans avoir délibéré, sans avoir ainsi pesé le pour et le contre, et alors elle a, pour ne pas se tromper, cette garantie que Dieu a donnée à l'homme, l'obligation de recourir à sa raison. Aussi, après y avoir longuement pensé, après m'être longuement demandé, dans ma vie déjà longue, quelle était la vraie définition d'une nation libre, je me suis arrêté à celle-ci, que j'abandonne à vos méditations: une nation libre est un être qui réfléchit avant d'agir.

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