CHARLOTTE CORDAY
En 1793 vivait dans le Calvados une jeune fille âgée de vingt-cinq ans, réunissant à une grande beauté un caractère ferme et indépendant. Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses mœurs étaient pures, mais son esprit était actif et inquiet. Elle avait quitté la maison paternelle pour vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen. Elle était enivrée de ridée d'une république soumise aux lois et féconde en vertus. Les Girondins paraissaient vouloir réaliser son rêve; les Montagnards semblaient seuls y apporter des obstacles; et, à la nouvelle du 31 mai, elle résolut de venger ses orateurs. La guerre du Calvados commençait ; elle crut que la mort du chef des anarchistes, concourant avec l'insurrection des départements, assurerait la victoire de ces derniers; elle résolut donc de faire un grand acte de dévouement, et de consacrer à sa patrie une vie dont un époux, des enfants, une famille nç faisaient ni l'occupation ni le charmç. Elle
trompa son père, et lui écrivit que les troubles de la France devenant de jour en jour plus effrayants, elle allait chercher le calme et la sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela elle s'acheminait vers Paris.
Arrivée dans cette ville, Chariotte Corday songea à choisir sa victime. Danton et Robespierre étaient assez célèbres dans la Montagne pour mériter ses coups, mais Marat était celui qui avait paru le plus effrayant aux provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait d'abord frapper Marat au faîte même de la Montagne et au milieu de ses amis, mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un état qui l'empêchait de siéger à la Convention. Une de ces maladies inflammatoires qui, dans les révolutions, terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'échafaud, l'obligea à se retirer et à rentrer dans sa demeure.
Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc obligée d'aller le chercher chez lui. Elle demanda à un cocher de fiacre l'adresse de Marat, s'y rendit et fut refusée; alors elle lui écrivit, et lui dit qu'arrivée du Calvados elle avait d'importantes choses à lui apprendre: c'était assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet elle se présenta à huit heures du soir; la gouvernante de Marat lui oppose quelques difficultés; Marat, qui était dans son bain, entend Charlotte Corday et ordonne qu'on l'introduise. Restée seule avec lui, elle rapporte ce qu'elle a vu à Caen, puis l'écoute, le considère avant de le frapper. Marat demande avec empressement les noms des députés présents à Caen: elle les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met à les écrire, en ajoutant: "C'est bien, ils iront tous à la guillotine. — A la guillotine ! reprend la jeune Charlotte indignée; alors elle tire un couteau de son sein, frappe Marat au flanc gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. "A moi ! " s'écria-t-il. Sa gouvernante s'élance à ce cri: un commissionnaire qui pliait des journaux accourt de son côté; tous deux trouvent Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine, immobile. Le com-
missionnaire la renverse d'un coup de chaise, la gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientôt tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relève et brave avec dignité les outrages et les fureurs de ceux qui Tentourent. Des membres de la section accourus à ce bruit, et frappés de sa beauté, de son courage, du calme avec lequel elle avoue son action, empêchent qu'on ne la déchire et la conduisent en prison, où elle continue à tout confesser avec la même assurance.
Charlotte Corday, conduite en présence du tribunal, conserve le même calme. . On lui lit son acte d'accusation, après quoi Ton procède à l'audition des témoins: Corday interrompt le premier témoin, et, ne lui laissant pas le temps de commencer sa déposition: " C'est moi, dit-elle, qui ai tué Marat. — Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui demande le président. — Ses crimes. — Qu'entendez-vous par ses crimes? — Les malheurs dont il est cause depuis la Révolution. — Qui sont ceux qui vous ont engagée à cette action ? — Moi seule, reprend fièrement la jeune fille. Je l'avais résolu depuis longtemps, et je n'aurais jamais pris conseil des autres pour une pareille action; j'ai voulu donner la paix à mon pays. — Mais croyezvous avoir tué tous les Marats ? — Non, reprend tristement l'accusée, non." Elle laisse ensuite achever les témoins, et après chaque déposition elle répète: " C'est vrai, le déposant a raison." Elle ne se défend que d'une chose, c'est de sa prétendue complicité avec les Girondins. Charlotte Corday est condamnée à la peine de mort. Son beau visage n'en paraît pas ému. Elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres. Elle écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie. Elle écrivit à Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et son action dans une lettre charmante, pleine de grâce, d'esprit et d'élévation.
Le 15 Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait pas quittée. Elle répondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne aux outrages
de la vile populace. Cependant tous ne Toutrageaient pas. Beaucoup plaignaient cette jeune fille si jeune, si belle, et si désintéressée dans son action, et raccompagnaient à Techafaud d'un regard de pitié et d'admiration. {Histoire de la Révolution française^
MORT DE l'empereur NAPOLÉON I.
La fin d'avril était arrivée, et à chaque instant le mal devenait plus menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre, la soif ardente ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic de Diane, dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût placée, et il en ressentait un peu de bien. " Je désire, dit-il, être enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou à Ajaccio, dans l'héritage de ma famille, ou enfin, si ma captivité doit durer pour mon cadavre, au pied de la fontaine à laquelle j'ai dû quelque soulagement." On le lui promit avec des larmes, car on ne lui cachait plus un état qu'il voyait si bien. " Vous allez, dit-il à ses amis qui l'entouraient, retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney . . . Ils viendront à ma rencontre ... ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire humaine . . . Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, Condé, César, Annibal..." Puis s'arrêtant. Napoléon ajouta avec un singulier sourire: " A moins que là-haut comme ici-bas on n'ait peur de voir tant de militaires ensemble." — Ce léger badinage mêlé à ce langage solennel émut vivement les assistants. Le i*^*^ mai l'agonie sembla s'annoncer, et les souffrances devinrent presque continuelles. Le 2, le 3, Napoléon parut consumé par la fièvre, et en proie à des spasmes violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit, son esprit se
2o6 LITTÉRATURE FRANÇAISE.
réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité que de sérénité. Dans Tun de ces intervalles, il dicta, sous le titre de première et seconde rêverie, deux notes sur la défense de la France en cas d'invasion. Le 3, le délire commença, et à travers des paroles entrecoupées on saisit ces mots: " Mon fils. . . Tarmée . . . Desaix . . ." On eût dit à une certaine agitation qu'il avait une dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4 Tagonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la mauvaise saison de Ste-Hélène. Des rafales de vent et de pluie déracinèrent quelques uns des arbres récemment plantés. Enfin le 5 mai on ne douta plus que le dernier jour de cette existence extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon, agenouillés autour de son lit, épiaient les dernières lueurs de la vie. Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles souffrances. Les officiers anglais placés à l'extérieur recueillaient avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient des progrès de l'agonie. Vers la fin du jour, la douleur s'affaissant avec la vie, le refroidissement devenant général, la mort sembla s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour-là, le temps était redevenu calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au moment oti le soleil se couchait dans des fiots de lumière, et où le canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait plus et s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses mains de baisers respectueux, et Marchand, qui avait emporté à Ste- Hélène le manteau que le premier consul portait à Marengo, en revêtit son corps, ne laissant à découvert que sa noble tête.
Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait succédé un calme plein de majesté. Cette figure, d'une si rare beauté, revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marengo, sem-
blait avoir rendu à ceux qui la contemplaient le général Bonaparte dans toute sa gloire.
{Tome XX, livre LXII.)