FRANÇOIS COPPÉE
UN «VANGILE.
£n ce temps-là, Jésus, seul avec Pierre, errait Sur la rive du lac, près de Genesareth, A l'heure où le brûlant soleil de midi plane, Quand ils virent, devant une pauvre cabane.
Le veuve d'un pêcheur, en longs voiles de deuil, Qui s'était tristement assise sur le seuil.
Retenant dans les yeux la larme qui les mouille, Pour bercer son enfant et filer sa quenouille. Non loin d'elle, cachés par les figuiers touffus, Le Maître et son ami voyaient sans être vus.
Soudain, un de ces vieux, dont le tombeau s'apprête.
Un mendiant portant un vase sur la tête.
Vint à passer et dit à celle qui filait:
" Femme, je dois porter ce vase plein de lait
±74 LÎTTÊRATURB FRANÇAISE,
Chez un homme logé dans le prochain village.
Mais, tu le vois, je suis faible et brisé par Tâge, Les maisons sont encore à plus de mille pas, Et je sens bien que, seul, je n'accomplirai pas Ce travail, que Ton doit me payer une obole." La femme se leva sans dire une parole, Laissa sans hésiter sa quenouille de lin Et le berceau d'osier où pleurait l'orphelin, Prit le vase et s'en fut avec le misérable.
Et Pierre dit:
" Il faut se montrer secourable, Maître; mais cette femme a bien peu de raison D'abandonner ainsi son fils et sa maison Pour le premier venu qui s'en va sur la route. A ce vieux mendiant, non loin d'ici, sans doute Quelque passant eût pris son vase et l'eût porté."
Mais Jésus répondit à Pierre:
'* En vérité, Quand un pauvre a pitié d'un plus pauvre, mon Père Veille sur sa demeure et veut qu'elle prospère. Cette femme a bien fait de partir sans surseoir." Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s'asseoir Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte; De ses divines mains, pendant une minute.
Il fila la quenouille et berça le petit; Puis, se levant, il fit signe à Pierre et partit.
Et, quand elle revint à son logis, la veuve, A qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve, Trouva — sans deviner jamais par quel ami — Sa quenouille filée et son fils endormi.