A M. HELVÉTIUS
Bruxelles, ce 20 de juin.
Je me gronde bien de ma paresse, mon cher et aimable ami, mais j'ai été si indignement occupé de prose depuis un mois, que j'osais à peine vous parler de vers. Mon imagination s'appesantit dans des études qui sont à la poésie ce que des garde-meubles sombres et poudreux sont à une salle de bal bien éclairée. Il faut secouer la poussière pour vous répondre.
Vous m'avez écrit, mon charmant ami, une lettre où je reconnais votre génie. Vous ne trouvez point Boileau assez fort; il n'a rien de sublime; son imagination n'est point brûlante, j'en conviens avec vous; mais il fait bien ce qu'il pouvait et ce qu'il voulait faire. Il a mis la raison en vers harmonieux, il est clair, conséquent, facile, heureux dans ses transitions; il ne s'élève pas, mais il ne tombe guère. Ses sujets ne comportent pas cette élévation dont ceux que vous traitez sont susceptibles. Vous êtes philosophe, vous voyez tout en grand, mais vos talents, quelque grands qu'ils soient, ne seront rien sans les siens. Je vous prêcherai éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné, ce respect pour la langue, cette liaison, cette suite d'idées, cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit de l'art, et cette apparence de facilité qu'on ne doit qu^au travail. Les idées de Boileau, je l'avoue, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées. Pour être au-dessus de lui il faut commencer par écrire aussi nettement et aussi correctement que lui.
Vous sentez combien en vous parlant ainsi je m'intéresse à votre gloire et à celle des arts. Adieu, je vous aimerai toute ma vie.