M. LE COMTE DE TRESSAN
A Paris, ce 21 d'août.
Je dois passer, monsieur, dans votre esprit pour un ingrat et pour un paresseux. Je ne suis pourtant ni l'un ni l'autre; je ne suis qu'un malade dont l'esprit est prompt et la chair très infirme.
J'ai été pendant un mois entier accablé d'une maladie violente, et d'une tragédie qu'on me faisait faire pour madame la Dauphine. C'était à moi naturellement de mourir, et c'est madame la Dauphine qui est morte, le jour que j'avais achevé ma pièce. Voilà comme on se trompe dans tous ses calculs !
Vous ne vous êtes assurément pas trompé sur Montaigne. Je vous remercie bien, Monsieur, d'avoir pris sa défense. Quelle injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens ! Il les cite à propos, et c'est ce que les commentateurs ne font pas; il pense, et ces messieurs ne pensent point; il appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité, il les juge, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec lui-même; toujours original dans la manière dont il présente les objets, toujours plein d'imagination, toujours peintre, et, ce que j'aime, sachant toujours douter. Je voudrais bien savoir d'ailleurs s'il a pris chez les anciens tout ce qu'il dit sur nos modes, sur nos usages, sur le Nouveau-Monde, découvert presque en son temps, sur les guerres civiles dont il était le témoin, sur le fanatisme qui désolait la France. Je ne pardonne à ceux qui s'élèvent contre cet homme charmant que parce qu'ils nous ont valu l'apologie que vous avez bien voulu en faire.
Je ne sais si la personne à qui vous avez envoyé votre dissertation, également instructive et polie, osera imprimer sa condamnation. Pour moi je conserverai chèrement l'exemplaire que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Pardonnez moi encore une fois d'avoir tant tardé à vous en faire mes remerciements. Je voudrais en vérité passer une partie de ma vie ^
vous voir et à vous écrire; mais quî fait dans ce monde ce qu'il voudrait ?
Madame du Chatelet vous fait les plus sincères compliments; elle a un esprit trop juste pour n'être pas entièrement de votre avis; elle est contente de votre petit ouvrage à proportion de ses lumières, et c'est dire beaucoup.
Adieu, Monsieur; conservez à ce pauvre malade des bontés qui font sa consolation, et croyez que l'espérance de vous voir quelquefois et de jouir de votre commerce me soutient dans mes longues infirmités.