A MADAME DENIS
A Berlin, i8 de janvier.
Nous avons perdu, au commencement de Tannée, ce comte de Rothem bourg qui voulait que vous vinssiez faire un petit tour à Berlin avec madame sa femme. Je ne sais si elle y viendra disputer son douaire. Il est mort à l'âge d'environ quarante ans. On dit toujours, quand on voit de ces morts prématurées, que la vie- est un songe, que les hommes ne sont que des ombres passagères, qu'il ne faut pas compter sur un moment. On le dit, et puis on agit, on fait des projets comme si on était immortel.
Nous avons su, après la mort du comte de Rothembourg, qu'il ne nous épargnait pas toujours dans les petites conférences qu'il avait avec sa majesté. C'est là l'étiquette des cours; on dit du mal de son prochain aux rois, quand ce ne serait que pour les amuser. Je vois que tout le monde est courtisan.
Je me tâte pour savoir si je suis en vie. Cet hiver m'est encore plus fatal que le précédent. On n'a pourtant chaud en hiver que dans les pays froids. Vos petites cheminées de Paris, où l'on se rôtit les jambes pour avoir le dos gelé, ne valent pas nos poêles. Il semble qu'on ne se doute pas en France, pendant l'été, qu'il y a quatrç saisons, et que l'hivçr en est une.
C'est une chose plaisante de voir ici les courtisans monter l'escalier avec un grand manteau, doublé de peau de loup ou de renard, et très souvent la fourrure en dehors. Cette procession fourrée m'étonne toujours, tandis que les dames vont les bras nus, la gorge découverte et Tamplitude bouffante du panier ouverte à tous les vents. Je maintiens que les femmes ont plus de courage que les hommes, ou qu'elles ont plus de chaleur naturelle. Moi qui en ai fort peu, je reste chez moi comme à mon ordinaire.
Ce qu'on vous a dit contre l'orthographe du siècle de Louis XIV ne me convertira pas. Je suis toujours pour qu'on écrive comme on parle. Cette méthode serait bien plus facile, pour les étrangers. Nous avons conservé l'habitude barbare d'écrire avec un o ce qu'on prononce avec un a^ pourquoi ? parce qu'on prononçait durement tous ces o autrefois, parce que voyait, lisait rimait avec exploit. Nous avons adouci la prononciation; il faut donc aussi adoucir l'orthographe, afin que tout soit d'une même parure.
Pardon de la dissertation. Je vous embrasse de tout mon cœur
A M. BAZIEUX.
Berlin, 19 de décembre.
Votre lettre. Monsieur, vos offres touchantes, vos conseils font sur moi la plus vive impression, et me pénètrent de reconnaissance. Je voudrais pouvoir partir tout-à-l'heure, et venir me mettre entre vos mains et dans les bras de ma famille. J'ai apporté à Berlin environ une vingtaine de dents, il m'en reste à peu près six; j'ai apporté deux yeux, j'en ai presque perdu un; je n'avais point apporté d'érysipèle, et j'en ai gagné un que je ménage beaucoup. Je n'ai pas l'air d'un jeune homme à marier, mais je considère que j'ai vécu près de soixante ans et que cela est fort honnête, et que tout le monde n'est pas né pour aller dîner à l'autre bout de Paris, à 98 ans, comme Fonte-
nelle. La nature a donné à ce qu'on appelle mon âme un étui des plus minces et des plus misérables. Cependant j'ai enterré tous mes médecins. Il ne me manque plus que d'enterrer Codénius, médecin du roi de Prusse; mais celui-là a la mine de vivre plus longtemps que moi; du moins je ne mourrai pas de sa façon. Il me donne quelquefois de longues ordonnances en allemand; je les jette au feu, et je n'en suis pas plus mal. C'est un fort bon homme; il en sait autant que les autres, et quand il voit que mes dents tombent et que je suis attaqué du scorbut, il dit que j'ai une affection scorbutique. Il y a ici de grands philosophes qui prétendent qu'on peut vivre aussi longtemps que Mathusalem, en, se bouchant tous les pores, et en vivant comme un ver à soie dans sa coque, car nous avons à Berlin des vers à soie et des beaux-esprits transplantés. Je ne sais pas si ces manufactures là réussiront; tout ce que je sais c'est que je ne suis point du tout en état de voyager cet hiver. Je me suis fait un printemps avec des poêles, et, quand le vrai printemps sera revenu, je compte bien, si je suis en vie, vous apporter mon squelette; vous le disséquerez, si vous voulez. Vous y trouverez un cœur qui palpitera encore des sentiments de reconnaissance et d'attachement que vous lui inspirez.