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DE LA VIE

Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir ; c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s'est fait enterrer à cent ans, qui mourut de sa naissance. Il eût gagné de mourir jeune ; au moins eût-il vécu jusqu'à ce temps-là. Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de mourir, sans doute; mais il est doux d'espérer qu'on ne vivra pas toujours et qu'une meilleure viç finira les peines dç ççUç-

ci. Si Ton nous offrait l'immortalité sur la terre, qui est-ce qui voudrait accepter ce triste présent ? Quelle ressource, quel espoir, quelle consolation nous resteraitil contre les rigueurs du sort et contre les injustices des hommes ? L'ignorant qui ne prévoit rien sent peu le prix de la vie, et craint peu de la perdre ; l'homme éclairé voit des biens d'un plus grand prix qu'il préfère à celui-là. Il n'y a que le demi-savoir et la fausse sagesse qui, prolongeant nos vues jusqu'à la mort et pas au-delà, en font pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir n'est à l'homme sage qu'une raison pour supporter les peines de la vie. Si l'on n'était pas sûr de la perdre une fois, elle coûterait trop à conserver.

Les hommes disent que la vie est courte ; et je vois qu'ils s'efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l'employer, ils se plaignent de la rapidité du temps ; et je vois qu'il coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l'objet auquel ils tendent, ils voient à regret l'intervalle qui les en sépare : l'un voudrait être à demain, l'autre au mois prochain, l'autre à dix ans de là, nul ne veut vivre aujourd'hui, nul n'est content de l'heure présente, tous la trouvent trop lente à passer

Mortels, ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature ? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte, puisqu'elle ne l'est pas encore assez à votre gré ? S'il est un seul d'entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le temps s'écoule, celui-là ne iVstimera point trop courte. Vivre et jouir seront pour lui la même chose, et, dût-il mourir jeune, il ne mourra que rassasié de jours.

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