‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 33 sur 153 · DU BONHEUR · texte numérisé non relu

DU BONHEUR

Le bonheur parfait n'est pas sur la terre ; mais le plus grand des malheurs, et celui qu'on peut toujours éviter, est d'être malheureux par sa faute.

Il n'y a point dç route plus sûre pour aller au bon-

GLANURËS. 45

heur, que celle de la vertu. Si Ton y parvient, il est plus sûr, plus solide, et plus doux par elle. Si on le manque, elle seule peut en dédommager.

Laissons dire les méchants, qui montrent leur fortune et cachent leur cœur ; et soyons sûrs que, s'il est un seul exemple du bonheur sur la terre, il se trouve dans un homme de bien.

Il faut être heureux, c'est la fin de tout être sensible; c'est le premier désir que nous imprima la nature, et le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le bonheur ? Qui le sait ? Chacun le cherche, et nul ne le trouve. On use la vie à le poursuivre, et l'on meurt sans l'avoir atteint.

Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste dans l'inaction. C'est de toutes les maximes celle dont l'homme a le plus grand besoin, et celle qu'il sait le moins suivre. Chercher le bonheur sans savoir où il est, c'est courir autant de risques contraires, qu'il y a de routes pour s'égarer. Mais il n'appartient pas à tout le monde de savoir ne point agir. Dans l'inquiétude où nous tient l'ardeur du bienêtre, nous aimons mieux nous tromper à le poursuivre, que de ne rien faire pour le chercher ; et, sortis une fois de la place où nous pouvions le connaître, nous n'y savons plus revenir.

Voulez-vous vivre heureux et sage? n'attachez votre cœur qu'à la beauté qui ne périt point ; que votre condition borne vos désirs ; que vos devoirs aillent avant vos penchants ; étendez la loi de la nécessité aux choses morales ; apprenez à perdre ce qui peut vous être enlevé ; apprenez à tout quitter quand la vertu l'ordonne, à vous mettre au-dessus des événements, à détacher votre cœur sans qu'ils le déchirent, à être courageux dans l'adversité, afin de n'être jamais misérable, à être ferme dans votre devoir, afin de n'être jamais criminel. Alors vous serez heureux, malgré la fortune, et sage, malgré les passions

Le monde réel a ses bornes ; le monde imaginaire est infini. Ne pouvant élargir l'un, rétrécissons l'autre;

car c'est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans Topinion ; ôtez les douleurs du corps et les remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on : j'en conviens, mais l'application pratique n'en est pas commune. Les grands besoins, disait Favorin, naissent des grands biens ; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque, est de s'ôter celles qu'on a. C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudrait

que vivre, vivrait heureux

Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences ; nous le supposons où il est le moins ; nous le cherchons où il ne saurait être ; la gaieté n'en est qu'un signe très équivoque. Un homme gai n'est souvent qu'un infortuné, qui cherche à donner le change aux autres, et à s'étourdir lui-même. Le vrai contentement n'est ni gai, ni folâtre. Jaloux d'un sentiment si doux, en le goûtant, on y pense, on le savoure, on craint de l'évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère et ne rit guère ; il resserre, pour ainsi dire, le bonheur autour de son cœur. Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien, puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n'aime rien, puisse être heureux.

DE l'éducation.

Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot (Téducation avait-il chez les ancien^ un autre sens, que nous ne lui donnons plus ; il signifiait : nourriture. Ainsi l'éducation, l'institution, l'instruction sont trois choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante, le précepteur et le maître.

Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les

GLA MURES. 47

biens et les maux de cette vie est, à mon gré, le mieux élevé. D'où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu'en exercices ....

Nous naissons faibles, nous avons besoin de forces: nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d'assistance: nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance, et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation. Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes; et l'acquit de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent, est l'éducation des choses. Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient, est mal élevé, et ne sera jamais d'accord avec lui-même: celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but, et vit conséquemment: celui-là seul est bien élevé

Pour changer un esprit, il faudrait changer l'organisation intérieure; pour changer un caractère, il faudrait changer le tempérament dont il dépend; et c'est en vain qu'on prétendrait y réussir. Il ne s'agit donc pas de changer le caractère d'un enfant et de plier son naturel; mais au contraire, de le pousser aussi loin qu'il peut aller, de le cultiver, et d'empêcher qu'il ne dégénère; car c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être, et que l'ouvrage de la nature s'achève en lui par l'éducation.

Avant de cultiver le caractère, il faut l'étudier, attendre paisiblement qu'il se montre, lui fournir les occasions de se montrel*, et toujours s'abstenir de rien faire, plutôt que d'agir mal à propos. A tel génie, il faut donner des ailes, à d'autres des entraves: l'un veut être pressé, l'autre retenu; l'un veut qu'on le flatte, et l'autre qu'on l'intimide; il faudrait tantôt éclairer,

tantôt abrutir. Tel homme est fait pour porter la connaissance humaine jusqu'à son dernier terme ; à tel autre, il est même funeste de savoir lire. Attendons la première étincelle de raison: c'est elle qui fait sortir le caractère et lui donne sa véritable forme; c'est par elle aussi qu'on le cultive, et il n'y a point, avant la raison, de véritable éducation pour l'homme.

Qu'arrive-t-il d'une éducation commencée dès le berceau, et toujours sous une même formule, sans égard à la prodigieuse diversité des esprits ? Qu'on donne à la plupart des instructions nuisibles ou déplacées; qu'on les prive de celles qui leur conviendraient; qu'on gêne de toutes parts la nature, qu'on efface les grandes qualités de l'âme, pour en substituer de petites et d'apparentes qui n'ont aucune réalité; qu'en exerçant indistinctement aux mêmes choses tant de talents divers, on efface les uns par les autres, ou les confond tous; qu'après bien des soins perdus à gâter dans les enfants les vrais dons de la nature, on voit bientôt ternir cet éclat passager et frivole qu'on leur préfère; qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit et ce qu'on a fait; qu'enfin, pour le prix de tant de peines indiscrètement prises, tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force, des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur faiblesse et leur inutilité.

La première éducation doit être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu, ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice, et l'esprit de l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire, et ne laisser rien faire; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à rage de douze ans, sans qu'il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons, les yeux de son entendement s'ouvriraient à la raison ; sans préjugé, sans habitude, il n'aurait rien de lui qui pût contrarier l'effet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes, et en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d'éducation ....

Ne parlez jamais raison aux jeunes gens, même en

âge de raison, que vous ne les ayez premièrement mis en état de Tentendre. La plupart des discours perdus le sont bien plus par la faute des maîtres, que par celle des disciples. Le pédant et l'instituteur disent à peu près les mêmes choses ; mais le premier les dit à tout propos, le second ne les dit que quand il est sûr de leur effet. Comme un somnambule, errant durant son sommeil, marche, en dormant, sur les bords d'un précipice dans lequel il tomberait, s*il était éveillé tout-à-coup, de même un jeune homme, dans le sommeil de l'ignorance, échappe à des périls qu'il n'aperçoit pas ; si je l'éveille en sursaut, il est perdu ; tâchons premièrement de l'éloigner du précipice, et puis nous l'éveillerons pour le lui montrer de loin. Ne raisonnez jamais sèchement avec la jeunesse. Revêtez la raison d'un corps si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l'esprit, afin qu'il se fasse entendre. Les arguments froids peuvent déterminer nos opinions, non nos ac tions, ils nous font croire et non pas agir; on démon trf^ ce qu'il faut penser, et non ce qu'il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes, à plus forte raison l'est- 11 pour les jeunes gens encore enveloppés dans leurs sens, et qui ne pensent qu'autant qu'ils imaginent ....

Il faut occuper les enfants ; l'oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que faut-il donc qu'ils apprennent ? Voilà, certes, une belle question ! ce qu'ils doivent faire étant hommes, et non ce qu'ils doivent oublier.

De toutes les facultés de l'homme, la mémoire est la première qui se développe et la plus commode à cultiver dans les enfants ; mais lequel est à préférer, de ce qu'il leur est aisé d'apprendre, ou de ce qu'il leur importe le plus de savoir ? Quand on réfléchit à l'usage qu'on fait en eux de cette faculté, à la violence qu'il faut leur faire, à l'éternelle contrainte où il faut les assujettir pour mettre leur mémoire en étalage, il est aisé de comparer l'utilité qu'ils en retirent, au mal qu'on leur fait souffrir pour cela. Quoi! forcer un en-

fant d'étudier des langues qu'il ne parlera jamais, même avant qu'il ait bien appris la sienne I lui faire incessamment répéter et construire des vers qu'il n'entend point, et dont toute l'harmonie n'est pour lui qu'au bout de ses doigts ! embrouiller son esprit de cercles et de sphères dont il n'a pas la moindre idée ! l'accabler de mille noms de villes et de rivières qu'il confond sans cesse, et qu'il rapprend tous les jours ! est-ce cultiver sa mémoire au profit de son jugement ?

Si tout cela n'était qu'inutile, je m'en plaindrais moins, mais n'est-ce rien que d'instruire un enfant à se payer de mots, et à croire savoir ce qu'il ne peut comprendre ? Se pourrait-il qu'un tel amas ne nuisît point aux premières idées dont on doit meubler une tête humaine, et ne vaudrait-il pas mieux n'avoir point de mémoire, que de la meubler de tout ce fatras, au préjudice des connaissances nécessaires dont il tient la place ? Non, si la nature a donné au ^cerveau des enfants cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d'impressions, ce n'est pas pour qu'on y grave des noms de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, et tous ces mots sans aucun sens pour leur âge, et sans utilité pour quelque âge que ce soit, dont on accable leur triste et stérile enfance ; mais, c'est pour que, de toutes les idées relatives à l'état de l'homme, toutes celles qui se rapportent à son bonheur et l'éclairent sur ses devoirs, s'y tracent de bonne heure, en caractères ineffaçables, et lui servent à se conduire pendant la vie d'une manière convenable à son être et à ses facultés. Sans étudier dans les livres, la mémoire d'un enfant ne reste pas pour cela oisive; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend le frappe, et il s'en souvient ; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes; et tout ce qui l'environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter. C'est dans le choix de ses objets, c'est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu'il doit connaître,

et de lui cacher ceux qu'il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver la première de ces facultés, et c'est par là qu'il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui serve à son éducation durant sa jeunesse, et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges, et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs, mais elle forme des hommes judicieux et robustes, sains de corps et d'entendement, qui, sans s'être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands ....

Page 1