‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 40 sur 153 · MME. DE STAAL-DELAUNAY · texte numérisé non relu

MME. DE STAAL-DELAUNAY

MÉSAVENTURES d'UNE FEMME DE CHAMBRE.

Je me rendis à Sceaux ... Je fus étrangement surprise en voyant la demeure qui m'était destinée. C'était un entresol si bas et si sombre, que j'y marchais pliée et à tâtons ; on ne pouvait y respirer, faute d'air, ni

* Lasse du patronage aussi stérile que bruyant de la maréchale de La Ferté, Mlle. Delaunay s'était confiée à celui de M. de Malézieux, qui se faisait fort de lui obtenir un emploi digne de son mérite chez la duchesse du Maine. Mais celle-ci, facile à promettre et oublieuse, se souciait peu de tenir. Après plusieurs mois d'attente, Mlle. Delaunay s'était vue enfin appelée au palais de Sceaux, mais pour hé-

S y chauffer, faute de cheminée. Ce logement me parut si insoutenable, que j'en voulus faire quelque représentation à M. de Malézieux. Il ne m'écouta pas. A toutes les prévenances qu'il m'avait faites, à toute Testime qu^il m'avait témoignée succédèrent les dédains qu'on a pour la valetaille. Je ne m'y exposai plus. Tous ceux, qui m'avaient recherchée dans la maison, m'abandonnèrent de même, dès que j'y fus mise à si bas prix.

J'entrai en fonction. On me donna pour mon partage ce qui s'appelle, en termes de l'art, les chemises à bâtir. Je me trouvai fort embarrassée. Je n'avais jamais fait que les petits ouvrages dont on s'amuse dans les couvents, et je n'entendais rien aux autres. Je passai la journée tant à prendre les mesures qu'à exécuter cette grande entreprise ; et quand Mme. la duchesse du Maine eut mis sa chemise, elle trouva dans le bras ce qui devait être au coude. Elle demanda qui avait fait cette belle opération: on répondit que c'était moi. Elle dit sans s'émouvoir que je ne savais pas travailler; et qu'il fallait laisser ce soin à une autre. Je me consolai du mauvais succès par ses suites. Il est pourtant vrai que, de la meilleure foi du monde, j'avais fait tout le mieux qu'il m'avait été possible ; mais avec cette bonne volonté, je remplissais mal mon ministère. J'ai cent fois admiré la patience avec laquelle cette princesse, quoique peu endurante, supportait mes balourdises.

La première fois que je lui donnai à boire, je versai l'eau sur elle, au lieu de la mettre dans le verre. Le défaut de ma vue, entièrement basse, joint au trouble où j'étais toujours en l'approchant, me faisait paraître dépourvue de toute compréhension pour les choses les plus simples. Elle me dit un jour de lui apporter du rouge et une petite tasse avec de l'eau, qui était sur sa toilette; j'entrai dans sa chambre, où je demeurai

riter auprès de la princesse d'un emploi de femme de chambre vacant. Elle avait acceptée faute 4e piieux, cette hun)» t)le condition,

éperdue, sans savoir de quel côté tourner. La princesse de Guise y passa par hasard; et, surprise de me trouver dans cet égarement: " Que faites- vous donc là ? " me dit-elle. — " Eh! Madame, lui dis-je, du rouge, une tasse, une toilette, je ne vois rien de tout cela." Touchée de ma désolation, elle me mit en main ce que, sans son secours, j'aurais inutilement cherché.

Je dirai encore quelques-unes de mes bévues plus singulières, et qui semblaient tenir de l'imbécillité. Madame la duchesse du Maine, étant à sa toilette, me demanda de la poudre; je pris la boîte par le couvercle; elle tomba comme de raison, et toute la poudre se répandit sur la toilette et sur la princesse, qui me dit fort doucement: "Quand vous prenez quelque chose il faut que ce soit par en bas." Je retins si bien cette leçon, qu'à quelques jours de là, m'ayant demandé sa bourse, je la pris par le fond, et je fus fort étonnée de voir une centaine de louis qui étaient dedans, couvrir le parquet: je ne savais plus par où rien prendre.

Je jetai aussi follement un paquet de pierreries que je pris tout au beau milieu. On peut juger avec quel mépris mes compagnes, adroites et stylées, regardaient mes inepties.

Je fis ce que je pus pour gagner leurs bonnes grâces. La bienséance me portait à vivre avec elles; la nécessité m'y contraignait. Le froid commençait à se faire sentir; il n'y avait qu'une garde-robe commune pour se chauffer; je passais donc une partie du jour dans leur entretien. J'y conformai le mien. Je leur disais ce que je croyais leur convenir; mais, soit que je ne rencontrasse pas heureusement, soit que je ne prisse pas assez naturellement leur ton, j'encourus leur aversion. Je n'en avais point pour elles, mais un peu de dégoût; et j'aimai mieux me réduire à supporter le froid que l'inconvénient de leurs humeurs et l'ennui de leur conversation. Je me renfermai donc dans ma spélonque,"* et trouvai ma consolation dans la lecture.

* Dans ma cavçrne, viçu^ mot calqué sur le latin,

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