‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 41 sur 153 · A MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

A MADAME DU DEFFAND

J'espérais apprendre hier de vos nouvelles, ma reine.* Si je n'en ai pas demain, je serai tout-à-fait en peine de vous. Notre princesse \ a, écrit au président, J et l'invite à venir ici, et à vous y amener: vous savez cela sans doute ? J'ai fait ce que j'ai pu pour la détourner de cette démarche, qui pourra être infructueuse, et dont le mauvais succès la fâchera. Si votre santé et les dispositions du président se trouvent favorables, cela sera charmant; en tout cas, on vous garde un bon appartement: c'est celui dont Mme. Du Châtelet, après une revue exacte de toute la maison, s'était emparée. § Il y aura un peu moins de meubles, qu'elle n'y en avait mis, car elle avait dévasté tous ceux par où elle avait passé, pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables: il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux; et cette belle ordonnance ne Ta pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé une nuit à écrire, ou répandit une bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince; aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'Etat; et ce qu'on lui a barbouillé, c'était de l'algèbre, bien plus difficile à remettre au net.

En voilà trop sur un même sujet,|| qui doit être épuisé: je vous en dirai pourtant encore un mot, et cela sera fini. Le lendemain du départ, je reçois une lettre de quatre pages, de plus un billet dans le même

* Ces deux femmes d'esprit étaient liées d'étroite amitié et s'écrivaient familièrement.

f La duchesse du Maine.

X Le président Hénault.

§ Mme. Du Châtelet et Voltaire venaient de passer quelque temps à la cour de cette princesse.

I Ce sujet, c'est le séjour de Voltaire et de Mme. Du Châtelet à Anet, dont elle a déjà entretenu Mme. Du Deffand, sur le ton plaisant, dans ses dernières lettres.

paquet, qui m'annonce un grand désarroi. M. de Voltaire a égaré sa pièce,* oublié de retirer les rôles et perdu le prologue; il m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on le copierait; de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor. J'ai bien et dûment exécuté les ordres reçus.

Vous avez grand tort de croire que je sois fâchée contre vous, et qu'en conséquence je suspende mes

lettres. Je vous ai écrit tous les ordinaires Mais

je suis véritablement affligée de l'état où vous êtes; tâchez d'en sortir, mais ne vous abstenez pas de m'en parler; il n'y a rien que je veuille si bien savoir que tout ce qui vous regarde. Je viens de lire votre lettre, qui est charmante, à S. A. : f elle s'est beaucoup divertie de votre récit, et m'a paru véritablement touchée du témoignage de votre amitié. Elle m'a. chargée de vous donner toute sorte d'assurance de la sienne: elle meurt d'envie de vous voir, et, s'il vous est absolument impossible de venir ici, elle se fera un grand plaisir de vous trouver à Sceaux .... Adieu, je vous aime mieux qu'à moi n'appartient, et en vérité fort tendrement.

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