VOLTAIRE
ALZIRE (acte V, SCENE Vil).
Le gouverneur espagnol du Pérou, D. Gusman, a épousé Alzire, fille du chef péruvien Montèze, convertie comme son père au christianisme. L'Américain Zamore, à qui la main d'Alzire avait été autrefois promise, et qui voit à la fois dans Gusman un rival heureux, l'ennemi de ses dieux et l'oppresseur de sa
patrie, vient de l'assassiner. Par un effort héroïque de vertu chrétienne, Gusman, avant de mourir, pardonne à son meurtrier.
Zamore, à Gusman.
Tu veux donc jusqu'au bout consommer ta fureur ! Viens, vois couler mon sang, puisque tu vis encore, Viens apprendre à mourir en regardant Zamore.
Gusman, à Zamore.
Il est d'autres vertus que je veux t'enseigner: Je dois un autre exemple, et je viens le donner. {A Alvarez,)
Le ciel, qui veut ma mort, et qui Ta suspendue,
Mon père, en ce moment m'amène à votre vue.
Mon âme fugitive, et prête à me quitter.
S'arrête devant vous .... mais pour vous imiter.
Je meurs; le voile tombe; un nouveau jour
m'éclaire:
Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière; J'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil. Gémir l'humanité du poids de mon orgueil.
Le ciel venge la terre: il est juste; et ma vie Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie. Le bonheur m'aveugla, la rbort m'a détrompé.
Je pardonne à la main par qui Dieu m'a frappé. J'étais maître en ces lieux, seul j'y commande encore; Seul je puis faire grâce, et la fais à Zamore. Vis, superbe ennemi, sois libre, et te souvien Quel fut, et le devoir, et la mort d'un chrétien.
(A Monthâf qui se jette à ses pieds.)
Montèze, Américains, qui fûtes mes victimes Songez que ma clémence a surpassé mes crimes. Instruisez l'Amérique; apprenez à ses rois Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois. {A Zamore,)
Des dieux que nous servons connais la diflFérence: Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;
Et le mien, quand ton bras vient de m 'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner. ^