RÉFLEXIONS ET MAXIMES
Il faut permettre aux hommes d'être un peu inconséquents, afin qu'ils puissent retourner à la raison quand ils l'ont quittée, et à la vertu quand ils l'ont trahie.
L'utilité de la vertu est si manifeste, que les méchants la pratiquent par intérêt.
Rien n'est si utile que la réputation, et rien ne donne la réputation si sûrement que le mérite.
* Le comte de Boursouffle. Cette petite comédie venait d'être jouée au château d'Anet devant la cour de la duchesse du Maine. Voltaire et Mme. Du Châtelet y avaient rempli les principaux rôles.
t La duchesse du Maine.
Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre.
Il n*y a rien que la crainte ou Tespérance ne persuade aux hommes.
La servitude avilit Thomme au point de s'en faire aimer.
La clarté orne les pensées profondes.
Nous n'avons pas le droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons.
Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture, où l'on cherche avant toutes choses la commodité.
On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de l'un et de l'autre par le cœur.
Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l'esprit.
Les hommes ont la volonté de rendre service jusqu'à ce qu'ils en aient le pouvoir.
Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents.
Les grands hommes entreprennent les grandes choses parce qu'elles sont grandes, et les fous parce qu'ils les croient faciles.
Les grandes pensées viennent du cœur.
Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres est qu'ils veulent leur bien.
Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les doivent, et nous ne pensons pas du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié. . L'activité fait plus de fortunes que la prudence.
Celui qui serait né pour obéir obéirait jusque sur le trône.
Si l'ordre domine dans le genre humain, c'est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus forts.
Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.
Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif, si on ne l'a juste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite, mais d'être réglée.
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La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.
Il est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.
Il faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu'elle blesse, ou pour la pratiquer sans qu'elle offense. Peu de gens ont assez de fond pour souffrir la vérité et pour la dire.
La nécessité modère plus de peines que la raison.
La patience est l'art d'espérer.
Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.
Il ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent, mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent.
Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances que d'en bien posséder un petit nombre.
Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres ? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie ?
C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force; s'ils sont géomètres, ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l'éloquence; et les gens du monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens, ou tout au contraire:
l'esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs.
C'est une maxime inventée par Tenvie, et trop légèrement adoptée parles philosophes, qu'il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis, au contraire, que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer, lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'efforcent de les dégrader, qu'il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.
La médiocrité d'esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion.
Le commerce est l'école de la tromperie.
Nos actions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.
L'art de plaire est l'art de tromper.
Nous sommes trop inattentifs ou trop occupés de nous-mêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques dans un bal danser amicalement ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d'après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde.
Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme.
Les choses qu'on sait le mieux sont celles qu^on n'a pas apprises.
Lorsque nous appelons les réflexions, elles nous fuient; et quand nous voulons les chasser, elles nous obsèdent, et tiennent malgré nous nos yeux ouverts pendant la nuit.
Il n'y a point d'homme qui ait assez d'esprit pour n'être jamais ennuyeux.
Le plus sage et le plus courageux de tous les hommes, M. de Turenne, a respecté la religion; et une infinité d'hommes obscurs se placent au rang des
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génies et des âmes fortes, seulement à cause qu'ils la méprisent.
La raison fait des philosophes, et la gloire fait des héros; la seule vertu fait des sages.
Lorsque notre âme est pleine de sentiments nos discours sont pleins d'intérêt.
Le faux . présenté avec art nous surprend et nous éblouit; mais le vrai nous persuade et nous maîtrise.
Ceux qui viendront après nous sauront peut-être plus que nous, et ils s'en croiront plus d'esprit, mais seront-ils plus heureux ou plus sages ? Nous mêmes, qui savons beaucoup, sommes-nous meilleurs que nos pères, qui savaient si peu ?
Les gens vains ne peuvent être habiles; car ils n'ont pas la force de se faire.
Il est peut-être plus utile, dans les grandes places, de savoir et de vouloir se servir de gens instruits que de l'être soi-même.
Les hommes actifs supportent plus impatiemment l'ennui que le travail.
Ceux qui méprisent l'homme ne sont pas de grands hommes.
La vanité est ce qu'il y a de plus naturel dans les hommes, et ce qui les fait sortir le plus souvent de la nature.
Les passions des hommes sont autant de chemins ouverts pour aller à eux.