ADIEUX À LA VIE
J'ai révélé mon cœur au dieu de l'innocence ;
Il a vu mes pleurs pénitents; Il guérit mes remords, il m'arme de constance ;
Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère : Qu'il meure, et sa gloire avec lui !
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père : Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;
Tout trompe ta simplicité ; Celui que tu nourris court vendre ton image
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène Un vrai remords né des douleurs,
Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l'incorruptible avenir ; Eux-même épureront, par leur long artifice,
Ton honneur qu'ils pensent ternir.
Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre L'innocence et son noble orgueil,
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre. Veillerez près de mon cercueil !
Au banquet de la vie infortuné convive
J'apparus un jour, et je meurs.
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
£t vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,
Qu'un ami leur ferme les yeux !
LEFBANC DE POMPIGNAN (1700-1784).
Ce poète est peut-être moins connu par ses œuvres que par l'épigramme de Voltaire sur ses poèmes sacrés:
Sacrés ils sont, car personne n'y touche.
Mais Voltaire était son ennemi, et néanmoins il applaudit un jour la strophe suivante d'une ode sur la mort de Jean Baptiste Rousseau; il ignorait que Lefranc de Pompignan en fût l'auteur* Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter, par leurs cris sauvages, L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants, fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu, poursuivant sa carrière.
Versa des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
PIBON.
ÈPITAPHE.
Ci-gît . . . qui ? . . . Peu de chose . . . rien.
Partant, amis, si désirez connaître
Ce que je fus ? ... Je ne voulus rien être.
Je vécus nul, et certes je fis bien.
Car, après tout, bien fou qui se propose,
De rien venu, puis redevenant rien,
D'êtrç ici-baS; en passant, quelquechose.
épigramme sur m. de la condamine, reçu à l'académie.
La Condamine est aujourd'hui Reçu dans la troupe immortelle.
Il est bien sourd : tant mieux pour lui; Mais non muet : tant pis pour elle.
EPIGRAMME SUR LA TRADUCTION DES LAMENTATIONS DE JÉRÉMIE PAR M. d'aRNAUD.
Savez-vous pourquoi Jérémie Se lamentait toute sa vie ?
C'est qu'en prophète il prévoyait Qu'Arnaud le traduirait.
ECOUCHARD LEBBUN,
surnommé Lebrun-Pindare, 1 729-1807, a composé des Odes, des Elégies, des Epitres et des Epigrammes. D'un caractère caustique et peu honorable, il est surtout connu par ces dernières, et par son Ode sur le vaisseau le Vengeur.