HISTOIRE,— ELOQUENCE
aidé à fonder, il fut ministre de l'intérieur en 1832. A la chambre et au cabinet il se fit connaître comme un homme de gouvernement, capable d'aborder toutes les questions, finances, guerres, administration, et en toute matière il portait une clarté attachante, de la solidité de discussion, tous les signes d'une connaissance technique et d'une compétence parfaite, sans nulle trace de pédanterie.
Comme le nom de Mignet est uni au sien dans les liens d'une inaltérable amitié, celui de Guizot y est associé à travers les vicissitudes de la lutte et de la rivalité politiques, Guizot plus prudent, plus conservateur, Thiers plus hardi et plus libéral, Guizot plus selon le goût du roi et Thiers mieux aimé du peuple. Un homme doué de moins d'aptitude et de facilité pour le travail n'aurait sans doute pas trouvé le temps de faire de la littérature en faisant de la politique. Thiers se reposait de celle-ci en cultivant cellelà. Il continua l'histoire de la Révolution par celle du Consulat et de l'Empire. Les premiers volumes parurent en 1845. Il y travailla vingt ans.
On lui a reproché certaines longueurs et certains oublis; on lui a surtout reproché de trop aimer son héros. Il l'admire en effet passionnément et l'aime, même en condamnant ses fautes. A propos de cette indulgence pour Napoléon Lamartine a dit : " M. Thiers confond toujours le missionnaire du despotisme avec le missionnaire de la liberté." Sauf ces réserves il n'y a que des éloges pour son œuvre, œuvre merveilleuse d'exactitude, d'intelligence, de clarté et d'intérêt.
Dans toute sa carrière Thiers a été guidé par le patriotisme le plus prévoyant et le plus pur. Si le gouvernement affolé de Napoléon III avait écouté ses avertissements et suivi ses conseils, la France n'aurait pas subi les désastres, les humiliations et les sacrifices de la guerre de 1870. S'il ne put détourner ces affreux malheurs, il travailla avec une admirable vaillance de cœur à en atténuer les effets et à réparer
des maux dont il n'était pas responsable. A l'âge de 73 ans il accepta la mission de visiter les principaux cabinets de l'Europe, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, l'Italie. Au mois de mai, 187 1, il fut élu dans 27 départements à l'Assemblée nationale, réunie à Bordeaux, et nommé par cette assemblée Chef du pouvoir exécutif de la République française.
Sa politique était une politique d'union, la vraie politique française, celle que Henri IV, après la prise de Paris, recommandait aux catholiques et aux protestants.
Après la libération du territoire qu'il hâta par le paiement anticipé de l'énorme indemnité de guerre, il donna sa démission, le 24 mai, 1873. Sa maison, place St. Georges, avait été démolie par la commune, et reconstruite aux frais de l'état sur le modèle de celle qu'il avait habitée quarante ans. Il y reprit sa vie, ses distractions et ses travaux.
Il mourut subitement le 3 septembre, 1877, à St. Germain, où il s'était retiré, et où il vivait entouré des soins de Mme. Thiers et de Mlle. Dosne, sa sœur. La mort le surprit la plume à la main, rédigeant ce qu'on pourrait appeler son testament politique.
Sa place dans l'histoire se trouve parmi ceux de ses compatriotes qui représentent le mieux l'esprit, le caractère et l'honneur français.
GUIZOT
François Pierre Guillaume Guizot naquit à Nîmes en 1787, mais c'est à Genève qu'il fit son éducation, et qu'il devint le calviniste austère qu'il a toujours été. Son père, avocat distingué, avait péri sur l'échafaud pendant les mauvais jours de la Révolution. Sa mère, femme supérieure, restée veuve avec deux fils, ne balança pas à s'expatrier, et alla chercher à Genève un système d'études fortes et sérieuses, qu'elle n'aurait pu trouver en France à cette époque.
Les débuts du jeune Guizot furent modestes. Pour suivre ses études de droit il dut accepter une place de
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précepteur dans une famille suisse qui vivait à Paris. Ses talents littéraires lui procurèrent Tentrée du salon de M. Suard. C'est là qu'il fit la connaissance de Mademoiselle Pauline de Meulan, une des femmes les plus distinguées de l'époque et qui devint plus tard Madame Guizot.
Sous la Restauration (1815-1830) il entra dans les affaires publiques, pour lesquelles il était fait, et où il devait atteindre à la plus grande élévation, suivie d'une chute non moins éclatante.
Durant tout le règne de Louis-Philippe (1830- 1848) il figura au premier rang sur la scène des événements. Il fut l'homme le plus marquant dans les huit dernières années de ce règne.
Avant d'entrer dans la politique il s'était fait une grande réputation comme professeur et comme écrivain, et il revint toujours avec plaisir aux travaux littéraires. Il est même surprenant qu'un homme aussi occupé que lui ait trouvé le temps d'en accomplir un si grand nombre. En voici la liste : l'Histoire du gouvernement représentatif, l'Essai sur l'histoire de France, la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France et à l'histoire d'Angleterre, l'Histoire de la Révolution d'Angleterre, l'Histoire générale de la civilisation en Europe, l'Histoire générale de la civilisation en France, Corneille et son temps, Shakespeare et son temps, Washington, Méditations et Etudes morales, l'Amour dans le mariage, l'Eglise et la société chrétienne, les Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, et l'Histoire de France racontée à mes petits-enfants.
En 181 2 Guizot fut nommé professeur d'Histoire moderne à la Faculté des lettres. Il n'avait pas vingtcinq ans. C'est alors qu'il commença cette œuvre, qui, trois fois interrompue, s'acheva enfin en 1832. Elle comprend l'Histoire du gouvernement représentatif, les Essais sur l'histoire de France, l'Histoire de la civilisation en Europe et l'Histoire de la civilisation en France.
Son premier cours eut peu de succès; celui de 1820 fit plus de bruit. Il fut suspendu en 1822, rouvert en 1828, et Guizot, qui fit l'Histoire de la civilisation, obtint un grand succès.
Comme historien il a une méthode sûre et une science étendue; il se trompe rarement, et ses erreurs sont de peu d'importance. Il est un des premiers qui remonte aux sources, mais il ne fouille pas les vieilles annales pour en tirer des œuvres d'érudition ou des tableaux pleins de vie. Comme Montesquieu, il analyse les éléments, puis généralise, et en tire des lois. Il est savant, il n'est pas artiste. Dans son procédé, il y a du dessin, il n*y a pas de couleur; il n'y a dans sa manière de raconter rien de sympathique ni de dramatique; c'est un peu terne et froid.
C'est en chaire et à la tribune par sa parole qu'il produisait tout son effet.
Sous le règne de Louis Philippe il fut ministre onze ans, ministre de l'instruction publique, ministre de l'intérieur, ministre des affaires étrangères, et, pendant un petit intervalle de 1839 à 1840 ambassadeur en Angleterre. Son idée dominante, le but qu'il se proposa d'atteindre, ainsi que de l'école doctrinaire dont il était le coryphée, ce fut la conciliation de l'ordre et de la liberté.
Comme ministre de l'instruction publique, il n'a fait que du bien, et l'on peut regretter qu'il n'ait pas toujours et seulement été à la tête de cette importante branche de l'administration. Sa loi sur l'instruction primaire a fait époque dans l'histoire de l'éducation populaire. Il comprit la nécessité d'instruire le peuple. Les peuples ont le gouvernement qu'ils méritent, et son ambition eût été de rendre le peuple français digne du meilleur.
A partir de 1840 il dirigea presque exclusivement la politique du gouvernement de Louis Philippe, et plus que qui ce soit il porte la responsabilité de la catastrophe de 1848. Il y poussa par un malheureujç esprit de résistance au mouvement de l'opinion, et,