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UNE PETITE VILLE EN ANGLETERRE

. . . Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville toutefois qu'un lieu où il n'y a ni spectacles, ni édifices, ni musique, ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.

La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Représentezvous ce que c'était, pour une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société de ma belle-mère ! Elle était composée de sept femmes, les plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre: Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé ? — Ma chère, répondait l'autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces Messieurs ne sont pas encore prêts à venir. — Resteront-ils longtemps à table aujourd'hui ? disait la troisième; qu'en croyez-vous, ma chère? — Je ne sais pas, répondait la quatrième, il me semble que l'élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir. — Non, reprenait la cinquième, je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain; je crois cependant que le

dîner sera bientôt fini. — Ah! je ne l'espère guère, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait. — J'avais été dans les couvents d'Italie: ils me paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y devenir.

Tous les quarts d'heure, il s'élevait une voix qui faisait la question la plus insipide, pour obtenir la réponse la plus froide, et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que Ton aurait pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter. Enfin, les Messieurs revenaient, et ce moment si attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuaient les tasses de thé; et, quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêtes à recommencer le lendemain une vie qui ne différait de celle de la veille que par la date de Talmanach et par la trace des années, qui venait enfin s'imprimer sur les visages de ces femmes, comme si elles eussent vécu pendant ce temps

Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée, ni à un sentiment; l'on ne se permettait pas même des gestes en parlant; on voyait sur les visages des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilité: singulier contraste entre la nature et la société ! Tous les âges avaient des plaisirs semblables; Ton prenait le thé, l'on jouait au whist, et les femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la même place; le temps était bien sûr de ne pas les manquer, il savait où les prendre.

CAUSE DE l'aNIMOSITÉ DE BONAPARTE CONTRE MOI.

Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi, c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée

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pour la véritable liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage ; et je les ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent, et sur les belles actions qu'ils inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la République française n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'ont pu, ce me semble, faire aucun tort au culte de la liberté. L'on pourrait tout au plus, s'en décourager pour la France ; mais si ce pays avait le malheur de ne savoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l'horizon des pays du Nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons, qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel.

Peu de temps après le i8 brumaire, il fut rapporté à Napoléon que j'avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante, dont je pressentais les progrès aussi clairement que si l'avenir m'eût été révélé. Joseph Bonaparte, dont j'aimais l'esprit et la conversation, vint rne voir et me dit : " Mon frère se plaint de vous. — Pourquoi, m'a-t-il répété hier, pourquoi Madame de Staël, ne s'attache-t-elle pas à mon gouvernement ? Qu'est-ce qu'elle veut ? le payement du dépôt de son père ? je l'ordonnerai ; le séjour de Paris ? je le lui permettrai. Enfin qu'est-ce qu'elle veut ? — Mon Dieu, répliquai-je, il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense." J'ignore si cette réponse lui a été rapportée ; mais je suis bien sûre au moins, que s'il l'a sue, il n'y a attaché aucun sens ; car il ne croit à la sincérité des opinions de personne ; il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d'une lettre ; et de même qu'après avoir assuré quelqu'un qu'on est son très-humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de vous, Bonaparte croit que, lorsque quelqu'un dit qu'il aime la liberté, qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son intérêt, c'est un hpipme qui se conforme à l'usage, qui suit la ma-

nière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses, ou ses calculs égoïstes. La seule espèce de créatures humaines qu'il ne comprenne pas bien, ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion, quelles qu'en puissent être les suites; Bonaparte considère de tels hommes comme des niais, ou comme des marchands qui surfont, c'est-à-dire qui veulent se vendre trop cher. (^Dix années d'exil^

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