LETTRE A MADAME RÉCAMIER
Genève, 17 novembre, 1806.
Ah ! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par l'affreuse nouvelle que je reçois ! que je maudis l'exil qui ne me permet pas d'être auprès de vous, et de vous serrer contre mon cœur î
Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l'agrément de la vie ; mais s'il était possible d'être plus aimée, plus intéressante que vous n'étiez, c'est ce qui vous serait arrivé. Je vais écrire à M. Récamier, que je plains et que je respecte. Mais, dites-moi, serait-ce un rêve que l'espérance de vous revoir ici cet hiver ? Si vous vouliez trois mois passés dans un cercle étroit où vous seriez passionnément soignée .... Mais à Paris aussi, vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à Lyon, et jusqu'à mes quarante lieues, j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse que pour aucune femme que j'aie jamais connue ; je ne sais rien vous dire comme consolation, si ce n'est que vous serez aimée et considérée plus que jamais, et que les admirables traits de votre générosité et de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur, comme ils ne l'auraient jamais été sans lui.
Certainement, en comparant votre situation à ce qu'elle était, vous avez perdu ; mais, s'il m'était possible d'envier ce que j'aime, je donnerais tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans égale en Europe,
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réputation sans tache, caractère fier et généreux, quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où Ton marche si dépouillé ! Chère Juliette, que notre amitié se resserre, que ce ne soit plus simplement des services généreux, qui sont tous venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin réciproque de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est vous qui me ferez revenir à Paris : car vous serez toujours une personne toute puissante : et nous nous verrons tous les jours, et comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c'est nous qui en avons joui ; votre fortune a été la nôtre, et je me sens ruinée, parce que vous n'êtes plus riche.
Croyez-moi, il reste du bonheur, quand on sait se faire aimer ainsi. Benjamin veut toujours vous écrire, il est bien ému. Matthieu m'écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère amie, que votre cœur soit calme au milieu de ces douleurs. Hélas! ni la mort, ni Tindifférence de vos amis ne vous menacent, et voilà les blessures étemelles. Adieu, cher ange, adieu; j'embrasse avec respect votre visage charmant.