‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 96 sur 153 · CAROLINE DE SAINT-GENEIX A SA SŒUR · texte numérisé non relu

CAROLINE DE SAINT-GENEIX A SA SŒUR

(Récit de son entrée comme demoiselle de compagnie chez la Marquise de Villemer.)

Victoire, grande victoire, ma bonne sœur ! me voilà revenue de chez notre grande dame, et succès inespéré, tu vas voir . . . J'ai dû bravement me présenter moimême à Mme. de Villemer.

Tu m'as recommandé de te faire son portrait: elle a soixante ans environ, mais elle est infirme et sort très peu de son fauteuil; cela et sa figure souffrante la font paraître plus âgée de quinze ans. Elle n'a jamais dû être belle ni bien faite ; mais sa physionomie est expressive et caractérisée. Elle est très brune, ses yeux sont magnifiques, assez durs, mais francs. Elle a le nez droit et tombant trop sur la bouche qui est laide et qu'on voit encore trop. Cette bouche est dédaigneuse à l'habitude, cependant toute sa figure s'éclaircit et s'humanise quand elle sourit, et elle sourit facilement. Ma première impression s'est trouvée d'accord avec la dernière. Je crois cette dame très bonne par réflexion plutôt que par entraînement, et courageuse plutôt que

gaie. Elle a de l'esprit et de rinstniction. Enfin, elle ne diffère pas beaucoup du portrait que Mme. d'Arglade nous avait fait d'elle.

Elle était seule quand on m'a introduite dans sa chambre. Elle m'a fait asseoir près d'elle avec beaucoup de grâce, et voici le résumé de la conversation:

— Vous m'êtes beaucoup recommandée par Mme.

d'Arglade que j'estime infiniment. Je sais que vous appartenez à une excellente famille, que vous avez des talents, un caractère honorable et une vie sans tache. J*ai donc le plus grand désir que nous puissions nous entendre et nous convenir mutuellement. Pour cela, il faut deux choses : l'une, c'est que mes offres vous paraissent satisfaisantes; l'autre, que notre manière de voir ne soit pas par trop opposée, car ce serait la source de contrariétés fréquentes. Traitons la première question. Je vous offre douze cents francs par an.

— On me l'a dit, Madame, et j'ai accepté.

— On m'avait dit à moi que vous trouveriez peutêtre cela insuffisant.

— Il est vrai que c'est peu pour les besoins de ma situation; mais Madame est juge de la sienne, et puisque me voilà . . .

— Parlez franchement; vous trouvez que ce n'est pas assez ?

— Je ne peux pas dire ce mot-là. C'est probablement plus que ne valent mes services.

— Je ne dis pas cela, moi; et vous, vous le dites par modestie; mais vous craignez que cela ne suffise pas à votre entretien ? Soyez tranquille, je me charge de tout; vous ne dépenserez chez moi que la toilette, et je n'en exige aucune. Est-ce que vous l'aimez, la toilette ?

— Oui, Madame, beaucoup; mais je m'en abstiendrai, puisqu'à cet égard vous n'exigez rien.

La sincérité de ma réponse parut étonner la marquise. Peut-être n'aurais-je pas dû parler spontanément comme j'ai l'habitude de le faire. Elle fut un

peu de temps avant de se reprendre. Enfin elle se mit à sourire et me dit: — Ah ! çà, pourquoi aimez-vous la toilette? Vous êtes jeune, jolie et pauvre; vous n'avez ni le besoin ni le droit de vous attifer.

— J'en ai si peu le droit, répondis-je, que je suis simple comme vous voyez.

— C'est fort bien, mais vous souffrez de n'être pas plus élégante ?

— Non, Madame, je n'en souffre pas du tout, puisqu'il faut que ce soit ainsi. Je vois que j'ai parlé sans réfléchir, en vous disant que j'aimais la toilette, et que cela vous a donné une pauvre idée de ma raison. Je vous prie de n'y voir qu'un effet de ma sincérité. Vous m'avez questionnée sur mes goûts, et j'ai répondu comme si j'avais l'honneur d'être connue de vous; c'est peut-être une inconvenance, je vous prie de me la pardonner.

— C'est à dire, reprit-elle, que, si je vous connaissais, je saurais que vous acceptez sans humeur et sans murmurer les nécessités de votre position.

— Oui, Madame, c'est absolument cela.

— Eh bien ! votre inconvenance, si c'en est une, est loin de me déplaire. J'aime la sincérité par-dessus tout; je l'aime peut-être plus que la raison, et je fais un appel à votre franchise entière. Qu'est-ce qui vous a décidée à accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie à une vieille femme infirme et peutêtre fort ennuyeuse?

— D'abord, Madame, on m'a dit que vous avez beaucoup d'esprit et de bonté, et je n'ai pas cru par conséquent devoir m'ennuyer près de vous; ensuite, quand même j^aurais dû beaucoup souffrir, il était de mon devoir de tout accepter plutôt que de rester dans l'inaction. Mon père ne nous ayant pas laissé de fortune, ma sœur du moins était assez bien mariée, et je vivais avec elle sans scrupule; mais son mari, dont toute l'aisance provenait d'un emploi, est mort dernièrement, après une longue et cruelle maladie qui a absorbé toutes les économies du ménage. C'est donc

à moi tout naturellement de soutenir ma sœur et ses quatre enfants.

— Avec douze cents francs ? s'écrie la marquise. Non, cela ne se peut pas. Ah ! mon Dieu ! Mme. d'Arglade ne m'avait pas dit cela. Elle a sans doute craint la méfiance qu'inspire le malheur; mais elle a eu bien tort en ce qui me concerne; votre dévouement m'intéresse, et si nous nous convenons, d'ailleurs, je veux que vous vous ressentiez de mon estime. Fiezvous à moi: je ferai de mon mieux.

— Ah! Madame, lui répondis-je, que j'aie ou non le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous remercier de ce bon mouvement de votre cœur! Et je lui baisai la main avec vivacité, ce qu'elle ne trouva pas mauvais.

— Pourtant, reprit-elle, après un autre silence, où elle semblait se défier de son inspiration, si vous étiez légère et un peu coquette ?

— Je ne suis ni l'un ni l'autre.

— J'espère que non ! Pourtant vous êtes très jolie. On ne m'avait pas dit ça non plus, et je vous trouve même, à mesure que je vous regarde, remarquablement jolie. Cela m'inquiète un peu, je ne vous le cache pas.

— Pourquoi, Madame ?

— Pourquoi ? Oui, vous avez raison. Les laides se croient belles, et au désir de plaire, elles ajoutent le ridicule. Il vaut peut-être mieux que vous soyez capable de plaire . . . pourvu que vous n'en abusiez pas. Voyons, êtes-vous assez bonne fille et assez femme forte pour me raconter un peu votre existence passée ? Avez-vous eu quelque roman ? Oui, n'est-ce pas ? Il est impossible qu'il en soit autrement. Vous avez vingt-deux ou vingt-trois ans . . .

— J'en ai vingt-quatre, et je n'ai pas eu d'autre roman que celui que je vais vous raconter en deux mots. A dix-sept ans, j'ai été recherchée en mariage par une personne qui me plaisait, et qui s'est retirée en apprenant que mon père avait laissé plus de dettes

que de capital. J*en ai eu beaucoup de chagrin, mais j*ai oublié cela ; et j'ai juré de ne pas me marier.

— Ah! c'est du dépit, cela, et non pas de l'oubli.

— Non, Madame, c'est du raisonnement. N'ayant rien, mais, sentant que j'étais quelque chose, je n'ai pas voulu, faire un sot mariage, et, bien loin d'avoir du dépit, j'ai pardonné à celui qui m'avait abandonnée; je lui ai pardonné, surtout le jour où, voyant ma sœur et ses quatre enfants dans la misère, j'ai compris la douleur d'un père de famille qui meurt à la peine sans pouvoir rien laisser à ses orphelins.

— Et vous avez revu cet ingrat ?

— Non, jamais. Il est marié, et je n'y pense plus.

— Et depuis vous n'avez pensé à aucun autre ?

— Non, Madame.

— Comment avez-vous fait ?

— Je ne sais pas. Je crois que je n'ai pas eu le temps de penser à moi. Quand on est très pauvre, et que l'on ne veut pas se laisser aller à la misère, les journées sont bien remplies, allez!

— Mais on a dû cependant vous obséder beaucoup, jolie comme vous l'êtes ?

— Non, Madame ; personne ne m'a obsédée. Je ne crois pas aux persécutions qui ne sont pas du tout encouragées.

— Je pense comme vous, et je suis contente de votre manière de répondre. Donc vous ne craignez rien pour vous-même dans l'avenir ?

— Je ne crains rien du tout.

— Et cette solitude du cœur ne vous rendra pas triste, maussade ?

— Je ne le prévois en aucune façon. Je suis naturellement gaie, et j'ai conservé ma force au milieu des plus cruelles épreuves. Je n'ai aucun rêve d'amour dans la cervelle, je ne suis pas romanesque. Si je venais à changer, je serais bien étonnée. Voilà, Madame, tout ce que je peux vous dire de moi. Voulez-vous me prendre telle que je me donne avec

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assurance, puisqu'au bout du compte je ne peux me donner que pour ce que je me connais.

— Oui, je vous prends pour ce que vous êtes, pour une excellente fille pleine de franchise et de volonté. Reste à savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame.

— Que faut-il faire ?

— Causer d'abord, et sur ce point me voilà satisfaite. Et puis il faut lire et faire un peu de musique.

— Essayez-moi tout de suite, et, si le peu dont je suis capable vous contente . . .

— Oui, oui, dit-elle en me mettant un livre dans les mains, lisez! Je meurs d'envie d'être enchantée de vous.

Au bout d'une page, elle me retira le livre en me disant que c'était parfait. Restait la musique. Il y avait un piano dans la chambre. Elle me demanda si je savais lire à livre ouvert. Comme c'est à peu près tout ce que je sais, je pus la contenter encore sur ce point. Finalement, elle me dit que, connaissant mon écriture et ma rédaction d'après des lettres de moi que lui avait montrées Mme. d'Arglade, elle comptait que je serais un excellent secrétaire, et elle me congédia en me tendant la main et en me disant de très bonnes paroles. Je lui ai demandé la journée de demain pour voir les quelques personnes que nous connaissons ici, et elle a donné des ordres pour que je fusse installée samedi.

Chère sœur, on vient de m 'interrompre. Quelle douce surprise! c'est un billet de Mme. de Villemer, un billet de trois lignes que je te transcris.

"Permettez moi, chère enfant, de vous envoyer un petit acompte pour les enfants de votre sœur et une petite robe pour vous. Puisque vous aimez la toilette, il faut bien compatir aux faiblesses des gens qu'on aime. Il est réglé et entendu que vous aurez cent cinquante francs par mois, et que je me charge de vos chiffons."

Comme cela est bon et naturel, n'est-ce pas ? Je vois

que j'aimerai cette femme-là de tout mon cœur, et que je ne l'avais pas assez bien jugée à première vue. Elle est plus spontanée que je ne pensais. Le billet de cinq cents francs, je le mets dans cette lettre. Vite ! du bois dans la cave, des jupons de laine à Lili, qui en manque, et un poulet de temps en temps sur cette pauvre table. Un peu de vin pour toi; ton estomac est tout délabré, et il en faudra si peu pour le remettre! Il faut aussi faire arranger la cheminée de la chambre qui fume atrocement; ce n*est pas supportable, cela peut fatiguer les yeux des enfants, et ceux de ma filleule sont si beaux!

Moi, j'ai honte de la robe qui m'est destinée, une robe de soie gris-de-perle magnifique. Ah ! que j'ai été sotte de dire que j'aimais à être bien mise ! Une robe de quarante francs eût suffi à mon ambition, et m'en voilà pour deux cents sur le corps, pendant que ma pauvre sœur raccommode ses guenilles! Je ne sais où me cacher; mais ne crois pas au moins que je sois humiliée de recevoir un cadeau. Je m'acquitterai de ces bontés-là en conscience, mon cœur me le dit.

Le Marquis de Villemer.

a madame x.

NoHANT, 25 octobre, 1851.

Votre lettre m'a beaucoup attendrie, ma chère enfant; elle est d'un cœur bien tendre et bien bon, je vous en remercie. Peu de lettres me flattent lorsqu'elles sont d'une main inconnue, mais à la manière dont vous me parlez, il me semble que je vous connais. Je ne suis pas tout ce que vous me croyez, mais j'ai de îaonnes intentions et l'amour du juste, et si j'ai pu faire un peu de bien à quelques âmes comme la vôtre, je suis assez récompensée. — Je ne veux pas croire à ce que vous me dites de votre maladie de cœur. J'ai vécu avec une maladie de cœur pour laquelle on m'avait condamnée. J'espère que vous vivrez aussi, quoique ce ne soit pas, je vous jure, un grand bonheur

de vivre ! Mais nous devons nous y résigner, et ceux qui nous aiment le veulent.

Comptez-moi parmi ceux-là pour vous.

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