INTRODUCTION
ORSQUE, vers la fin du premier siècle, disparaissent les derniers témoins de la vie du Seigneur, l'Eglise a déjà une littérature. Cette littérature a ses caractères pro-
pres qui la distinguent de toutes les autres; et, si l'on ne craignait pas les formules d’allure paradoxale, on serait tenté de dire que sa marque distinctive est précisément d'être aussi peu littéraire que possible. Les premiers livres chrétiens ne rentrent dans aucun des cadres tracés par les fabricants d'arts poétiques, ou par les rhéteurs de profession. Ils brisent ces cadres étroits qui ne sont pas faits pour eux. Sans se servir des formes classiques, sans se préoccuper de l'harmonie des périodes ou de l'élégance des termes, leurs auteurs se sont refusés à mettre du vin nouveau dans de vieilles outres, où à coudre aux vêtements usés des pièces de drap neuf. Pour rappeler la vie du Sauveur ou pour distribuer ses enseignements aux communautés qu'ils ont créées un peu partout dans le bassin de
la Méditerranée, il leur a sufñ de laisser parler leurs âmes croyantes, et d’obéir à l'inspiration de l'Esprit Saint.
Car l'historien catholique ne saurait oublier que les plus anciens témoins de la littérature chrétienne sont pour la plupart des livres inspirés, et que l'Eglise les regarde comme l'œuvre de Dieu. Même, lorsque, pour en décrire les apparences humaines, il n'en rappelle pas expressément l'origine divine, il se garde bien de la méconnaître, et il n’aborde qu'avec respect l'étude de ces livres qui sont pour lui des livres sacrés.
Nous n'avons pas ici à nous étendre longuement sur les ouvrages dont l'ensemble constitue le Nouveau Testament. Il nous est pourtant impossible de ne pas en rappeler les traits essentiels, puisque ce sont ces traits qui déterminent en quelque sorte l'orientation de toute la littérature chrétienne.
Avant de quitter le monde, le Seïgneur n'avait pas ordonné à ses apôtres et à ses disciples de composer des livres. Lui-même n'en avait jamais écrit: et sa doctrine devait être surtout propagée par l'enseignement oral. Mais la parole ne suffit pas à tout : de très bonne heure, les apôtres sont obligés de prendre le calame du scribe et de confier au papyrus les enseignements et les conseils qu'ils doivent à leurs communautés.
Les plus anciens écrits qui nous restent d'eux sont des lettres, celles de saint Paul avant toutes les autres, puis celles de saint Pierre, de saint Jacques, de saint Jude et de saint Jean. Lorsqu'ils sont obligés de quitter les églises qu'ils ont fondées, ouauxquelles ils s'intéressent, les apôtres tiennent à rester en communication avec elles: ils doivent résoudre les problèmes nouveaux que pose chaque jour la pratique de la vie chrétienne; ils doivent aussi préciser certains points de leur enseignement, et surtout ceux que l'on discute, que l'on critique, que l’on combat : l'inutilité de la circoncision, la réalité de la résurrection, bien d’autres
encore, Adressées plus souvent à des collectivités qu’à des individus, ces lettres d’apôtres empruntent parfois aux circonstances dans lesquelles elles ont été écrites un certain ton de solennité : la lettre aux Romains par exemple prend les allures d’un véritable traité sur la justification. Elles n’en restent pas moins d’une manière habituelle des lettres véritables, remplies de détails précis, faites pour des destinataires spécialement désignés, adaptées aux exigences très particulières de leur composition. Le nom d’Epîtres, que nous leur appliquons ordinairement, ne doit pas nous faire perdre de vue leurs caractères essentiels de spontanéité.
Aux lettres s'ajoutent des récits. Au fur et à mesure que les années passent, et que diminue le nombre des disciples immédiats du Sauveur, les fidèles témoignent le désir de conserver le souvenir précis de ce qu'a fait et enseigné Jésus. Le premier, semble-t-il, l’apôtre saint Matthieu rédige en araméen ses souvenirs sur le Maître; ce premier Evaneile n’a laissé aucune trace perceptible dans la littérature postérieure. D'autres, après lui, enseignent aussi par écrit ce qui leur a été dit, ou ce qu'ils ont appris par leur expérience personnelle de la vie du Seigneur. En plusieurs Eglises se forment ainsi des ébauches plus ou moins complètes, plus ou moins ordonnées, sur lesquelles nous sommes surtout renseignés par le prologue de saint Luc. Ces ébauches, sans doute anonymes, sont reprises et complétées. Dès avant 70, l’évangile grec de saint Matthieu, ceux de saint Marc, interprète de saint Pierre et de saint Luc, disciple de saint Paul, sont livrés au zèle des communautés. Ces récits méthodiques, grâce à leurs qualités intrinsèques, grâce surtout à l'autorité qui s’attache à la personne des narrateurs et que garantit l'inspiration divine, ne tardent pas à rejeter dans l'ombre les essais plus ou moins maladroits de leurs devanciers.
En même temps que la vie de Jésus, saint Luc raconte la
vie des premiers jours de l'Eglise. Les Actes des Apôtres sont la suite logique de l'Evangile auquel ils se rattachent par leur prologue. L'écrivain ne cherche pas à rédiger une histoire complète de la prédication apostolique. Il lui suffit de mettre en ordre ce qu'il sait, ce qu'il a appris par des documents écrits, par des récits autorisés, et mieux encore par son expérience personnelle, au cours de ses voyages avec l'apôtre saint Paul. Ces matériaux suffisent amplement pour faire éclater au grand jour la conduite de Dieu sur l'Eglise naissante. Les païens qui se convertissaient à la foi nouvelle, avaient surtout besoin de connaître les grandes lignes de la vie de Jésus, ses miracles, ses enseignements, sa passion, sa résurrection : ils avaient aussi besoin de savoir comment avait grandi l'Eglise, depuis Jérusalem jusqu'à Rome, et ce qu'avait été l'œuvre de saint Paul, le fondateur de la plupart des grandes communautés du monde hellénique. Voilà ce que les récits de saint Luc leur décrivent excellemment, en un style correct et clair qui découvrela personnalité du médecin d’Antioche, dont saint Paul avait fait son disciple. Mais ils sont des catéchèses, beauccup plutôt que des ouvrages savants.
Resté seul de tous les apôtres, saint Jean ne veut pas mourir avant d'avoir lui aussi rédigé ses souvenirs. Durant de longues années, il a pieusement médité les enseignements de son Maître : 1l se doit à lui-même, et 1l doit à ses Eglises d'Asie-Mineure de confier au papyrus la fidèle image qu'il a gardée de Jésus, et dont le temps n'a pas pu effacer les traits en son esprit. Il est un témoin, qui sait que son témoignage est véritable : aux docteurs hérétiques qui sèment l'inquiétude dans les esprits, et qui, en ces dernières années du premier siècle, multiplient les portraits mensongers du Sauveur, il oppose ses propres souvenirs, il annonce ce que ses yeux ont vu, ce que ses oreilles ont entendu, ce que ses mains ont touché du Verbe de vie. Livre unique en son genre, l'Evangile de saint Jean
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CARACTÈRES GÉNÉRAUX je)
complète les synoptiques, mais pas plus qu'eux, il n’est un livre d'histoire au sens très strict que les littérateurs attribuent à ce terme.
L’Apocalypse, due elle aussi à l’activité de l’apôtre saint Jean, achève le Nouveau Testament : cette étonnante révélation touchant les derniers jours du monde, semble à bien des lecteurs d'aujourd'hui un livre scellé. Sans doute, n’en était-1l pas tout à fait de même au temps de sa publication. Les esprits des premiers chrétiens s’adaptaient avec moins de peine que les nôtres à tant d'images saisissantes qui devaient leur faire entrevoir la grandeur des jugements de Dieu: et, tout en songeant aux générations à venir, c’est surtout l'instruction de ses fidèles que poursuivait l’apôtre quand :il rédigeait les grandes visions dont il avait été le témoin dans l'île de Patmos. Malgré ses obscurités, l’Apocalypse a toujours été regardée par l'Eglise comme un livre saint : elle clôt la Révélation.
Des lettres, des récits de la vie du Seigneur et de la prédication de ses premiers apôtres, une prophétie sur la fin du monde, tels étaient donc les écrits que possédait en propre l'Eglise chrétienne aux environs de l'an 100. Aucun de ces ouvrages n'avait été rédigé pour des buts proprement littéraires, et le grand public d'Athènes ou de Rome les ignorait; 1l les aurait sans doute méprisés, s'il les avait connus, tant 1l aurait été frappé, en les lisant, de l’incorrection de leur style et de la simplicité de leur vocabulaire. Mais l'Eglise gardait précieusement ces livres. Elle y tenait d'autant plus qu'ils étaient pour elle un héritage sacré. Elle savait qu'ils avaient été inspirés par l'Esprit Saint lui-même à leurs auteurs. Elle y retrouvait encore vivant le souvenir de son divin fondateur; elle y apprenait les luttes qu'avaient dû affronter les premiers prédicateurs de l'Evangile: elle y entendait retentir, toujours pleine d’ardeur et de zèle, la grande voix de saint Paul; et si certains détails, dans les lettres des apôtres surtout, avaient cessé de s'appliquer à
la situation présente, elle n'avait pas de peine à découvrir dans ces livres assez d'éléments durables pour que leur lecture fût toujours bienfaisante.
Toutes ces raisons et surtout la première d’entre elles, à savoir l'inspiration des écrits apostoliques, expliquent le respect dont le christianisme les entoura immédiatement. À la fin du premier siècle et au commencement du second, nous les voyons cités comme des Ecritures au même titre que les livres de l'Ancien Testament.
Héritière des traditions du judaïsme, l'Eglise, en effet, avait précieusement conservé les Livres Saints reçus par la Synagogue. Dans les prophéties, que Jésus avait réalisées en sa personne, elle trouvait le meilleur des arguments en faveur de sa mission divine: dans les récits des livres historiques, elle se plaisait à découvrir les éléments d’une tradition grâce à laquelle elle se rattachait elle-même aux ancétres d'Israël et remontait sans interruption jusqu'à la création du monde. La Bible était son livre sacré comme il l'était de la Synagogue : Jésus et les apôtres l'avaient lue, l'avaient commentée: elle continuait à la lire et à la commenter respectueusement. Mais les Juifs s'en tenaient à la Bible. Aux livres qu'ils avaient reçus d'eux, les chrétiens pouvaient désormais ajouter leurs livres à eux. À l'alliance jadis conclue par Moïse entre [ahveh et Israël avait succédé l'alliance scellée par le sang de Jésus : il était juste que la nouvelle alliance eût ses écrits et que les croyants allassent y chercher la vérité.
Dès la fin du premier siècle ou le début du 11 siècle, les livres des apôtres et des disciples se trouvaient ainsi l'objet d'une vénération spéciale: ils formaient avec les livres saints reçus du judaïsme l'essentiel de la bibliothèque de l'Eglise. Comment, au cours des siècles suivants, s’est peu à peu développée cette bibliothèque : c'est précisément ce que doit rechercher l'historien de l'ancienne littérature chrétienne.
Le fait même de l'existence d’une littérature chrétienne a d’ailleurs quelque chose d’un peu inattendu. Religion de la tradition que transmettent les successions épiscopales, le christianisme n’a jamais dû attacher grande importance au livre si l’on met à part les écrits inspirés dont nous venons de parler: et de fait, le livre a toujours été pour lui l’auxiliaire ou le suppléant de la parole. Les chrétiens ont écrit lorsqu'ils ont été empêchés de parler, ou lorsque leurs prédications orales ne pouvaient pas atteindre les milieux que leur zèle voulait conquérir à la foi. Aussi ne cultiventils pas les genres proprement littéraires; ils n'ont pas d’épopée, ni de tragédie; la seule poésie que l’on trouve chez eux est d'abord celle qu'exige en quelque sorte la célébration des cérémonies liturgiques; l'histoire même n’apparaît à leurs yeux que sous la forme d’un argument apologétique. Par contre, ils écrivent des lettres, ils multiplient les discours, sermons ou homélies bien plutôt qu'œuvres de rhétorique: ils rédigent des apologies contre les païens, contre les juifs, contre les hérétiques; ils composent des exposés de leur foi ou de leur morale; ils expliquent, plus ou moins longuement, les livres saints sur lesquels s’appuient leurs croyances.
Ainsi se forme petit à petit une littérature essentiellement pratique. Tous les livres en sont des actes et servent à l'édification. Rien n'y est sacrifié à la vanité du style, à la recherche du beau langage, à l'harmonie des phrases savamment balancées. Et comme les premiers écrivains chrétiens sortent du peuple et n’ont pas grande instruction, ils rédigent leurs œuvres en une langue familière, pleine souvent d'incorrections, de fautes grammaticales, d’héré. sies rhétoriques, contre lesquelles protestent à l’envi les philosophes et les lettrés. Mais ces protestations leur sont bien indifférentes : ils ne demandent pas à plaire; ils veulent instruire et élever, et ils y réussissent. Ils finissent même par plaire dès qu'on veut prêter attention à leurs ouvrages,
À défaut de l’éloquence artificielle et savante des écoles, ils possèdent en effet l’éloquence du cœur, celle qui vient de la foi, du zèle, de l'enthousiasme. Nul chez eux ne per- . drait son temps à rédiger, comme un Fronton, un éloge de la fumée, avec des mots choisis et des périodes ciselées avec art. Mais leurs livres sont la traduction de leurs âmes: et de quelles âmes! Ce sont des hommes vivants que nous retrouvons dans les vieux écrits chrétiens, que nous entendons, que nous voyons agir devant nous. Les lettres du ie, du ri siècle, nous font connaître, dans le détail, les angoisses, les sollicitudes, les espérances des croyants de ce temps-là. Les apologies, bien Join d'être des démonstrations didactiques, bonnes pour tous les temps et tous les pays, s’attachent à réfuter des objections actuelles, à faire valoir des arguments décisifs, et leurs auteurs ne craignent pas de se mettre en scène, de parler d'eux à la première personne, pour bien montrer qu'ils ne cherchent qu'à convaincre et non à plaire. Les sermons s'adressent à des auditeurs réels: ils nous introduisent de plain-pied au milieu des communautés d'Alexandrie, de Césarée, et d’ailleurs, sans craindre de nous en dévoiler les faiblesses. En un temps où la littérature païenne s'achève en banalités stériles et s’épuise à la composition d'œuvres vides, grandit une littérature nouvelle, toute spontanée, et vraiment puissante par sa spontanéité même.
Sans doute, à mesure que l'Eglise se développe et que ses conquêtes s'étendent dans les classes élevées de la société, elle apprend à parler et à écrire avec plus d'’élégance. Dès le TI siècle, quelques-uns du moins de ses fidèles avaient compris la force que donne parfois à un argument une rédaction harmonieuse. Au 1v® siècle, beaucoup de ses plus grands évêques sont les disciples des rhéteurs, et ils apportent dans la chaire les préoccupations qu'ils ont apprises à l’école. Dès lors, le christianisme a lui aussi ses lettrés, soucieux d'un vocabulaire châtié et d’une
syntaxe irréprochable. Mais ceux-ci ne sacrifient jamais le fond à la forme. Ils n’écrivent que lorsqu'ils ont quelque chose à enseigner: ils n’ont pas de temps à perdre pour le seul plaisir des oreilles ou des yeux. Aussi réalisent-ils la perfection de l’art littéraire : un admirable vêtement, une langue souple, abondante, enrichie par l'expérience des siècles antérieurs et devenue capable d'exprimer sans effort les plus difficiles idées de la métaphysique chrétienne, leur sert à recouvrir les sentiments dont leurs âmes débordent. Un saint Basile, un saint Grégoire de Nazianze, un saint Jean Chrysostome, ne sont pas seulement à mettre parmi les plus admirables des chrétiens qu’ait connus l’histoire, ils sont dignes de figurer au premier rang dans une liste des grands écrivains dont s’honore l'humanité.
Le déclin, d'ailleurs, est souvent proche de l'apogée, et dès le v® siècle commence une période de décadence pour la littérature chrétienne. C'est que cette littérature perd peu à peu ce qui faisait sa force et sa valeur. Elle devient artificielle et vide. Les orateurs, au lieu de se soucier des âmes qu ils devraient convertir, se préoccupent de charmer la curiosité de leurs auditeurs par des phrases à effet, par des jeux de mots et des pointes, par le lourd attirail d’une rhétorique superficielle. Les exégètes n'essaient plus de comprendre l'Ecriture et d'en adapter les divins enseignements aux besoins actuels : ils se contentent de cueillir çà et là les interprétations proposées par leurs devanciers et de forger des chaînes, faites de pièces et de morceaux de toute provenance. Les théologiens eux-mêmes, pour réfuter les hérésies, n'emploient pas une autre méthode : la tradition remplace la raison; d'immenses florilèges recueillent les témoignages patristiques et dispersent les maîtres de réfléchir personnellement sur la fécondité de la divine doctrine. La pseudépigraphie fait dès lors d’incommensurables ravages. Les noms des maîtres d'autrefois sont l'objet d’une telle vénération que leur patronage sert à
couvrir toutes sortes d’écrits, sermons, traités, documents, que sais-je encore? Âux fraudes apollinaristes succèdent les ouvrages du pseudo-Denys l'aréopagite, et ceux-ci excercent dès leur apparition une influence qui ne fera que grandir durant tout le Moyen-Age.
Aussi longtemps que les chrétiens n'ont pas cherché à plaire, ils ont écrit des œuvres pleines d'intérêt, parce qu'ils y ont fait passer le meilleur de leur âme. Du jour où ils se sont laissés gagner par le désir d’étonner ou simplement de réaliser un soi-disant idéal artistique, ils sont tombés dans la platitude et la stérilité. Ainsi la littérature chrétienne n'a de valeur que dans la mesure où elle reste indifférente à la littérature : formule un peu paradoxale, mais profondément vraie. Ce qui fait sa beauté, c'est l'étroit contact que, durant des siècles, elle garde avec la vie dont elle est l'expression naturelle. Lorsque la vie perd quelque chose de sa fécondité, ou lorsque les lettrés remplacent les évêques et les conducteurs d’âmes dans l'estime du public, il est permis de dire qu'une période nouvelle commence, dont le début correspond à peu près au règne de Justinien.
C'est donc entre la fin du premier siècle et le milieu du vi® que se développe l'histoire de la littérature grecque chrétienne que nous avons à étudier; et cette histoire se divise naturellement en trois périodes. La première, qui s'étend jusqu'à la paix de l'Eglise, est celle des origines : on écrit des lettres; on rédige des catalogues épiscopaux et des chroniques; on grave des épitaphes, on chante des hymnes; un peu plus tard on compose des apologies, on réfute les hérésies, on essaie de présenter sous une forme cohérente l'ensemble du dogme et de la morale. Les écrivains sont souvent peu instruits; ceux-là mêmes qui ont, avant leur conversion, fréquenté les écoles païennes, ne trouvent, pour exprimer les idées si profondément neuves de la
religion chrétienne, qu'une langue mal adaptée, pleine ce vulgarismes, pénétrée d'influences étrangères, celle-là même qu'ont employée les premiers traducteurs de la Bible grecque et les auteurs du Nouveau Testament. Ils doivent, avec de grands efforts, forger l'instrument capable de traduire les révélations divines. Ils y arrivent d’ailleurs. Leurs livres, qui sont si peu des livres, révèlent, malgré les siècles écoulés, quelque chose de la foi profonde dont ils sont les témoins.
À travers tout l’ancien monde circule le puissant courant de cette littérature naissante. Mais très tôt se forment quelques centres d'où partent et où reviennent toutes les influences. Rome en est le plus ancien et le plus important; et c'est un fait remarquable que, jusqu'aux premières années du III siècle, le christianisme romain ait continué à parler et à écrire en grec. Sans doute, les œuvres écrites de Rome portent la marque indélébile de leur origine, ce sens du commandement, cette transposition de tous les problèmes vers une solution pratique, cette fermeté tempérée de prudence, qui distinguent le génie romain. Elles n'en sont pas moins grecques par la langue et par certains aspects de la pensée; elles réalisent ainsi un admirable équilibre que l’on cherche assez vainement ailleurs. Aussi est-ce pour la littérature, aussi bien que pour l’histoire générale, un fait de toute première importance que l’apparition, aux environs de l'an 200, d'une série d'ouvrages rédigés en latin. La révolution, inaugurée en Afrique, s'étend très vite à Rome et en Gaule : on traduit sans tarder les livres saints du grec en latin: on traduit de même ceux des livres chrétiens qui sont particulièrement respectés; et les maîtres, qui, comme saint Hippolyte, persistent à enseigner en grec sont rapidement dépaysés en une Eglise qui ne les comprend plus. |
Tandis que Rome s'éloigne ainsi de l’hellénisme et que le christianisme romain s'oriente vers l'Occident, d’autres
foyers de culture orientale brillent d'un vif éclat. Le plus resplendissant au second siècle est l'Asie Mineure, jadis évangélisée par saint Paul et longtemps édifiée par la vieillesse de saint Jean. Une vie religieuse extrêmement puissante anime alors les vieilles Eglises de Smyrne, d'Ephèse, d'Hiérapolis, de Sardes, de Tralles, de Magnésie du Méandre, de Laodicée, bien d’autres encore. Cette vie n'est pas toujours très saine, et l’hérésie trouble souvent les communautés, le docétisme judéo-chrétien, le montanisme, plus tard le novatianisme. D'autant plus nombreux et plus ardents se lèvent les défenseurs de l'orthodoxie : beaucoup d'entre eux ne sont plus pour nous que des noms: ceux dont nous connaissons encore les ouvrages sont des personnalités de premier plan, comme évêques aussi bien que comme écrivains.
Antioche et la Syrie doivent être citéss ensuite : c'est là que le christianisme a pris naissance, et c'est de là qu'il est parti à la conquête du monde. Ces régions ne semblent pourtant pas exercer, Jusqu'au IV® siècle, une influence aussi considérable qu'on serait tenté de le croire. La prise de Jérusalem, sa destruction par Hadrien surtout, les controverses soulevées en Palestine par la question des observances judaïques, ces raisons suffisent d’ailleurs à expliquer la persistante faiblesse du christianisme dans son pays d'origine. À Antioche, les mêmes causes n'agissent pas, mais 1l y en a d’autres, tout aussi puissantes, et avant toutes les autres la légèreté des Antiochiens, leur indiftérence aux grands problèmes religieux. Ce n'est guère qu’à la fin du 111€ siècle qu'Antioche commence à jouer un rôle de premier ordre dans l’histoire de la pensée chrétienne.
L'Egypte fait assez tardivement son apparition dans le domaine de la littérature, et, chose curieuse, elle y pénètre d'abord par les noms des docteurs gnostiques qui enseignent à Alexandrie pendant la première moitié du IF siècle. Mais aux environs de l’an 200 s'élève une grande lumière.
Deux hommes, Clément et Origène, font alors de l’école d'Alexandrie le flambeau de l'Eglise. Leur influence, celle d'Origène surtout, se prolongera longuement, au milieu des vicissitudes les plus diverses.
Tels que nous venons d’en dessiner les grands traits, les trois premiers siècles sont pour la littérature grecque chrétienne une période de formation. Les cent années environ qui s'étendent de l'édit de Milan à la mort de saint Jean Chrysostome en marquent l'apogée. Toutes les circonstances s'unissent pour faire de ce temps un véritable âge d’or. Grâce à la paix, désormais signée entre le christianisme et l'empire, les fidèles et leurs chefs ont le loisir de penser davantage aux choses de l'esprit. Le paganisme cesse d’être l’épouvantail que l’on repousse avec effroi, si bien que les jeunes chrétiens n'hésitent plus à demander aux lettres classiques, aux chefs-d'œuvre de l'antiquité profane, le secret de la beauté. La langue, assouplie par trois siècles d'efforts et de recherches, est devenue capable d'exprimer sans peine les idées les plus complexes de la théologie : entre les mains des disciples des chrétiens qui montent sur les grands sièges épiscopaux de l'Orient, elle est un admirable moyen de conquête. En même temps la lutte contre les hérésies oblige les docteurs à perfectionner sans cesse leur vocabulaire, à travailler constamment leur style, pour découvrir les formules les plus propres à démasquer l'erreur. Les nécessités du combat empêchent d'ailleurs les écrivains ou les orateurs de tomber dans une artificielle stérilité; 1l leur faut se renouveler sans arrêt, donner à leurs explications la forme précise exigée par les besoins du moment, faire passer dans leurs œuvres la vie intense qui les anime eux-mêmes. La réunion de tous ces éléments explique l’admirable développement de la littérature chrétienne au IV° siècle.
De nouveau, nous aurons à étudier séparément les trois provinces dont l’individualité s’est manifestée dès le début
18 L.TTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE
de l'histoire de l'Eghise. L'Egypte, la Syrie, l'Asie-Mineure restent les centres autour desquels gravitent les autres régions de l'Orient. Alexandrie est la terre promise de l'allégorisme. Lorsqu'on y interprète les livres saints, on en cherche d'instinct le sens spirituel. L'esprit des Esyptiens, prompt au mysticisme, ne redoute rien tant que les explications terre à terre; 1l s'élève sans effort au divin; il est chez lui dans le monde surnaturel. Les Antiochiens au contraire préfèrent l’histoire et ses réalités; ils expliquent au sens litéral l'Ancien et le Nouveau Testament. Le Christ qu'ils se plaisent à honorer est le Fils de Marie qui a habité parmi nous, bien plutôt que le Verbe divin né avant tous les siècles : c'est à Antioche que se développera le nestorianisme, tandis que le monophysisme n'aura pas de partisans plus fidèles que les chrétiens d'Alexandrie. Cette opposition des tendances s'exprime, avec plus ou moins de force, dans la littérature :saint Athanase, Didyme, saint Cyrille sont les porte-paroles des Alexandrins; Diodore, Théodore, saint Jean Chrysostome, Théodoret représentent l’école rivale d’Antioche.
Entre les deux provinces, la Palestine forme un trait d'union. Ses écrivains se rapprochent tantôt d'Alexandrie et tantôt d'Antioche. Au if siècle, grâce au long séjour d'Origène à Césarée, ils avaient été orientés vers l'Egypte. Au 1IV® siècle, 1ls regardent plutôt du côté d’Antioche, où ils cherchent des directions spirituelles, et c’est à l'école d'Antioche que nous les rattacherons de préférence.
En Asie Mineure, les vieilles Eglises de Smyrne, d'Ephèse, de Laodicée cessent de jouer le rôle de premier plan qu'elles ont longtemps tenu. C’est la lointaine Cappadoce qui recueille leur héritage. De cette province sortent durant tout le IV® siècle, les aventuriers en mal d’évêchés les rhéteurs sans élèves qui se font les avocats de l’arianisme : l'Occident lui-même est obligé parfois d'accueillir ces étranges personnages, Mais de cette province aussi
viennent les grands évêques qui achèvent l’œuvre du concile de Nicée, et dont les sermons, les lettres, les traités théologiques, les poésies mêmes sont peut-être les œuvres les plus achevées de la littérature chrétienne. Formés dans leur jeunesse aux plus illustres écoles de l'antiquité classique, nourris en même temps aux plus pures sources de la tradition catholique, un saint Basile, un saint Grégoire de Nazianze, un saint Grégoire de Nysse, un saint Amphiloque d'Iconium, et d’autres encore, élèvent bien haut le flambeau que leur ont transmis leurs devanciers. Îls sont vraiment les lumières de leurs temps: et c'est grâce à eux que l’hellénisme produit alors dans le monde des œuvres dignes de se survivre éternellement.
Lorsqu'ils achèvent de disparaître, c'est la décadence, lente mais irrémédiable. Sans doute, nous trouverons encore au V®, au VI* siècle, de grands noms et de grandes œuvres. Plus heureux que l'Occident, l'Orient n’a guère connu le fléau des invasions barbares qui emportaient avec elles toute la civilisation du passé. S'il n’a pas réussi à se préserver complètement de ce fléau, du moins n’en a-t-1l pas souffert des maux irréparables. Mais les hommes de premier plan sont trop rares. La vie se retire peu à peu de l'Eglise qui accepte ou qui subit une subordination de plus en plus complète à l'Empire. Les grands écrivains chrétiens de cette dernière période sont très souvent les révoltés, les insoumis : c’est en résistant aux injonctions d’un pouvoir qui prétend gouverner les consciences, qu'ils trouvent des accents d’une véritable éloquence. Tous ne sont pas des orthodoxes : l’hérésie elle aussi a ses hommes de talent et de foi. C’est pourtant dans les rangs des fidèles catholiques qu'apparaissent les derniers noms de l'ancienne littérature chrétienne, ceux de Léonce de Byzance, de Maxime le Confesseur, de saint Jean Damascène, Déjà ces noms peuvent être revendiqués par l’histoire de la littérature byzantine. Il suffit de les citer pour mettre
en relief la continuité de la vie, dont on ne réussit à distinguer les étapes qu'en la brisant.