Littérature islandaise
Il est une fleur délicate et graDdioM, riante et fëconde, éclose à Torigine du monde, traosplantée de toutes parts, et de toutes parts répandant ses parfums, ses ëtamines, ses germes fructueux. On la nomme Fleur de Poésie. Du jour ou la pensée de l'homme s'est éveillée , où uue émotion d'amour, un seoliiueiit de piété et de reconnaissance a fait battre son cœur, de ce jour-là date Tbistoire de la poésie; et partout où l'homme a transporté sa demeure, partout la poésie a marché sur ses traces, partout on a entendu réson-
Littérature isiamfaiie. 1
lier sa voix haj'inonîeuse, éclio solennel des passions d'un peuple, expressiun intime d'une âme isolée. T>es sauvages peuplades de r\mërique ont recherché ses accords ; le Lapon nomade Fa souvent invoquée sous sa tente de laine » el les malheureux habitants de la Sibérie septentrionale s*égayent encore dans leur misère en modulant une chanson sous les sombres bru* mes de leur ciel glacial (i).
IjA pauvre Islande a eu aussi sa poésie, ses iiymnes héroïques et tendres. Les fruits immortels de Tart et de la pensée se sont développés sur son sol aride, au pied de ces montagnes qui portent sur leur cime les neiges de l'hiver et cachent dans leurs entrailles la flamme des volcans. Au sein de ces ruchers nus, où nul arbre n'étend ses verts rameaux, on a vu naître et grandir Tarbre de la science ; et , dans sa misérable cabane de lave , le paysan islandais a chanté la puissance des jarls et la gloire des combats.
Tandis que les autres contrées de TEurope, plongées tout à coup dans la barbarie ,*t»ssayaient de ressaisir le flambeau qu'elles avaient perdu, retournaient peu à peu, par Tétude et l'érudition, par maints essais inoertains et confus, aux enseignements littéraires de la Grèce antique et de Tantique Italie , et, dans la fei^ veur de cette conversion, dans les charmes de cette nouvelle étude, oubliaient ou reniaient leur poésie
(t) M. Blenii, daos sa description de TOcéanie , Wrangel , dam U récit de ton voyage en Sibérie, et Râhs, dans Tintroduction à son Km a pour titre VEdda, ool donné de caricnx détails stir la poésie des peuplades les plus grossièrct et les pins sanvagrs.
EN ISLANDE ET AU GROFINLAND. t
primitive, leiii-s iraditioos Datiouales, la colonie de paysans et de guerriers» transportée de« montagnes de la Norvège sur les froides plages de Tlsbndey seule» à r^rt, séparée du monde entier, conservait avec un
pit'ux amour riiéritagc poétique et religieux de ses pères. En même temps qu'elle perpétuait dans son culte et dans ses chants ses mythes anciens» elle a*é> lançait hors de ses rivages» sur la mer orageuse» errait pendant des mois, des années» sur les c6tes étrangè" res, puis revenait raconter k ses foyers l'odyssée de ses voyages, li popée de ses combats.
De celle fidélité aux croyancefî du passé, de ces expéditions aventureuses» il s'est formé deux cycles littéraires : le premier» tout poétique et théogonique; le second» hbtortque; Tun qui retrace dans ses divers chants le paganisme d*Odîn » la lutte des bons et des mauvais génies, lOripne du monde et su destruction ; Tautre qui peint les souvenirs de Tlslaude, les discordes de ses patriciens» le courage impétueux de ses vikings» et jette parfois un rayon lumineux sur plusieurs contrées de rSurope. Nous essayerons d'expliquer le caractère et le développement de ces différentes œuvres de la littérature islandaise, dont jilusieurs joignent à une grande élëvalion de pensée une grande beauté de style, et nous devons d*abord parler de la langue dans laquelle ces œuvres nous ont été conservées.
Toutes les langues du Nord remontent à la même origine et proviennent de la même souche (i). Elles
(i) Le langage européen peut être considéré comme un fleuve
tksceudeiit du gollnque et se divisent en deux rameaux : langues germaniques et langues Scandinaves. Au piemier de ces rameaux appartiennent le haut et plal allemand, le frison, le saxon et Tanglo^axon (i); au second, le danois, le su^ois, Tislandais. Il n'y avait aulrefois dans la Scandinavie qu'une seule langue, et elle s*élendail même à quelques parties de 1 Angleterre. Plusieurs livres aulhenliques en lonl foi (a). On l'appelait langue danoise {dânsk tungu)^ car alora le Danemark était le plus célèbre et le plus puissant des trois royaumes Scandinaves. Plus tard, quand il commença à perdre son influence, et quand il s'écarta du dialecte primitif, la langue danoise s appela langue du Nord {norrana iungu, ou mrrdnl mdl){^) , et enfin,
découlant de la somrc gothique et recevant «lans son cours le* eaux lim|>itlcb 1 1 iccondes des riantes contrées de Va Grèce et de l'Italie. (Bosworth, Eléments of anglo-saxon s^mnimar,)
(i) Peut être la langue saxonne cst-rlle venue du gothique, peut-être est-elle plus ancienne; dans tous les <as, elle est d'une haute importance : sans la fonnaître, ou ne p<Mit pénétrer dans la natnre intime de Tanylais et des autres dialectes du IVnul ; t u de la même source que l'aniîln s ix ni découle presque chaque idionic de l'Europe septentrionale. (Ho>^ orth.)
(a) Rask. Undersôgelse om det garnie Nordishe sprog.
Ttinga kom met theim hingat er ver kolUuu norràna ok gekk. er tunga um Saxland, Danmàik, ok Svitiiiod, Noreg, ok um nokkurn hlute Einglands. Ces hommes ( les Ases ) apportèrent avec eux la langue que nous appelons langue du Nord, elle se répandit en Saxe, en Danemark, en .Suède, en Norvège et dans quelques parties de l'Aii^deterre. Fornnuuuta w^ur, t. II, p. /412. Le même passage se tiouve dans le Rymbegla , 3* {)artie, chap. i.
(3) Ce mut signifiait à la luis langue du Nord et langue norve*
au XII* siècle, langue islandaise; carie danois, le sué* dois, se modifiaient de plus en plus, et la langue pre» mière, la vraie langue ae trouvait retranchée en Islande. Elle avait été transplantée sur cette nouvelle
terre par une colonie de 1 ami lies nobles (|ui la pariaient avec une sorte d'élégance et qui craignaient de l'altérer. Cest ainsi qu'elle rejeta, tout alliage étranger, toute locution nouvelle. Cétait en Norvège la langue de tout le monde, ce fut en Islande une langue choisie et épurée. Qu'on se figure maintenant sous le règne du petit-fils de Chai lemagne , les premières familles de la Gaule, les premiers soldats qui prêtèrent en langue romane le serment que nous connaissons, jetés tout à coup sur une lie ignorée au milieu de TOcéan, échappant à toute 'influence intérieure et conservant avec un soin religieux les souvenirs traditionnels que leur ont transmis leurs pères et la langue qu'ils ont appris à balbutier. Pendant ce temps, tout change dans le. pays qu'ils ont quitté; notre histoire se re* nouvelle, notre langue se transforme. Celle de Goi> neille remplace celle de Villon ; celle* de Balzac ne ressemble pas à celle de Rousseau. Un jour nous al)orLl<>i)s sur cette île habitée par des hommes de la même race que nous, et ils nous parlent une langue que nous n'entendons plus, et ils lisent des livres que nous ne pouvons comprendre. C'est la langue primi* tive de nos pères , ce sont les livres écrits il y a neuf
gienoe, mais on l'emploTiiit plus souvent dans la preiDière accep* tion.
siècles. Or, voilà précisément le phénomène ptiilolo* gique qui est arrivé en Islande à Fégard du Danemark, avec cette différence que la langue romane, autant que nous pouvons en jnger d'après le serment de
Strasbourg, n'était encore qu'un idiome informe et grossier, tandis que la langue islandaise, à l'époque OÙ elle traversa les mers avec la colonie norvégienne , est éner^quey souj^e et richement développée. En rétudiant aujourd'hui , avec les idées de philologie progressive que le temps nous a enseignées, on est étonné de ses combinaisons grammaticales, de son allure franche et hardie, de son habileté à rendre les nuances les plus délicates de la pensée, et de sou aooéntuation à la fois douce et sonore. £Ue n a ni les arides consonnances des langues germaniques , ni le sifflement perpétuel de Tanglaîs ( i ) ; sa construction est simple, assez semblable à la nôtre, et cependant plus variée et plus libre. Elle a , comme l'allemand, une admirable aptitude à créer de nouveaux mots; elle a, comme le grec, les trois genres; comme le da* nois et le suédois» Tartide déterminé qui se place à la fin des substantift; comme le latin, la déclinaison des noms propres ; et cependant elle est restée telle qu'elle était. Seulement, sur les c6tes de l'ile, dans les ports fréquentés par les bâtiments étrangers, le peuple a modifié légèrement sa prononciation et mêlé quelques expressions danoises à Télément primitif islandais;
fi) Point de ces ch , sch , (!\c/i , Lsch, (jui donnenl à d'autres langues un son désagréable et difllirile; mais un h très-fort€lU€llt aspiré» comme àèxalMfa, hiàrta, hringr, hnoda. .
uiais dans Tintérieur du pays, elle 8*est conservée pure et intacte ; on la parle à peu prés comme au temps «fingolfr, le premier colon , et dans toute Pendue de rile il n*est pas un paysan Illettré, pas on pfttre
igiiijiaul (jui ne comprenne parfaitement la prose islandaise la plus ancienne. L étude de ceUe langue est d'une haute importance , non • seulement pour les œuvres qu'elle renferme, mais par le lar^B espace qu'elle nous ouvre au Nord. Elle jette un rayon lumi* neux sur toute la philologie Scandinave, elle touche au méso-^otliique, elle nous rapproche dt l'Asie. J'ai constaté par des reclierclies faciles à faire son identité étroite avec le danois et le suédois, sa parenté avec raUcmandy Tanglo-aason et l'anglais. D'autres ont établi, par des rechevchea vraiment savantes, ses rapports avec le grec et les langues slaves ( i ).
Les plus anciens monuments de la langue islandaise sont les inscriptions runiques. Peu de (jucstioiis. ont occupé autant que celle-ci les antiquaires. On a publié à ce sujet mainte dissertatioi^ érudite, et Torigine, la filiation, la parenté des runes, a donné lieu aux systèmes les plus eKsentriques et les plus biaarres. Il s'agissait d'abord de savoir si les caractères runiques étaient des caractères primiuls rniployés dans le Nord au temps du paganisme, oq si ce n'était pas tout simplement une déviation des caractères latins introduits en Danemark avec le christianisme, et Ton a discuté avec acharnement ce problème sans arriver, pendant longtemps, à aucun résultat définitif. Les sa-
(i) Rask , VnfknogeUc (m ttet garnie Non/isAe aptvg.
vants voulaienl ensuite établir un parallèle enlie les runes Scandinaves et Talphabet des autres contrées, et fonder sur lear plus ou moins d'analogie tout un système historî<iue. Plusieurs écrivains suédois des XVI* et xvf I* siècles ont prétendu que les mnes dataient (les temps les plus anciens, el p<ju s ( ti i;illa!t qu'ils ne les fissent remonter jusqu'au déluge. Oiot Uudbeck, le célèbre auteur de VAtlanticftj dis<iit que les inscriptions nmiques mentionnaient isis et Osiris, que Japhet étant venu s'établir en Suède, ses descendants avaient successivement envahi les autres contrées de l'Europe^ l'Asie et l'Afrique, el que de leurs traditions religieuses, modifiées en divers lieux et à diverses époques, provenait la mythologie égyptienne, grecque et romaine. Un professeur d*Abo, Pierre Bang, s'aventura encore plus loin dans ses recherches d*éru* dition. Il alBrma qu'Adam lui-même avait demeuré à Kalkesta, en Finlande. D'autres écrivains crurent pouvoir cunslaler par les inscriptions i unitjues les guerres des Cimbres et les premières xnigralious des Goths. Quelques-uns déclaraient pertinemment que les Grecs et plusieurs peuplades asiatiques avaient formé leur alphabet d'après les runes. Au xviii* siècle, un homme distingué par son savoir et ses travaux, Peringskold^ assurait que parmi les pierres runiques du Nord , il avait découvert le monument de Magog, fils de Japhet, et Gdransson écrivait en 1750 qu'un de ces monu* ments avait été érigé en mémoire des hommes qui se trouvaient dans l'arche de Noé ( 1 }.
(i) Runatno ng Runerue vcd Finn Magnuscii. Iiitroductiuo, p. 7.
EN ISLANDE ST AU GROfiNLAND. 9
Dans les derniers temps , on a {)ulilié encore un grand Dombre d'ouvrages relatifs aux runes ; mais la sdeDoe s*est dégagée des incroyables prétentions du siècle précédent, et les divers systèmes auxquels on a recours pour expliquer Vorigine des runes et leur analogie avec d'autres caractères sont devenus fort rationnels.
Divers écrivains danois et suédois, parmi lesquels je citerai Worm, Grotius, fiartholin, Torfieus^ Verelius, Scliôning, Subm, Lagerbring, Siôborg, Brinjnlsen, Petersen, ont démontré, par des raisonnements assez plausibles, (ju il lalLiit chercher l'orij^ine des runes en Asie, c'esl-à-dire dans ces t]i?.liicls montagneux du Cancase, où les Grecs avaient autrefois des colonies florissantes qui ont laissé plusieurs monuments de . leur séjour dans ces contrées ^ tels que des inscriptions sur la pierre, des statues, des médailles.
D'autres pensent que les runes pouiiaicnL ]>ien avoir été apportées dans le ÏNord par les Phéniciens. Un érudit danois, M. Bredsdoi f, a écrit plusieurs brochures pour prouver qu'elles proviennent directement des caractères mésogothiques employés par Ulfilas au IV* siècle. John Olafsen , d'Islande , en cherche les preniities traces dans les lettres dont les \ isigolhs se servaient aux v* et vi* siècles. Ihre, Schlu/.er, Murray, ont dit que les Scandinaves avaient reçu les runes de leurs voisins d'Allemagne. Kopp croît au contraire qu'elles ont été formées d'après les grossiers caractères latins du moyen âge.
Je n'en finirais pas si je voidais rapporter toutes les
hypolljèses entaillées p«ir rexauien des r unes, et loiis les noms qui se sont méiés à cette escrime d'éi udiiion. Quelques écrivains contemporains ont plus fait en quelques années pour éclaircir cette question obscure, que tous leurs devanciers avec leur énorme amas de textes, de citations et de comirienlaires. On doit au savant \V. Grimm deux dissertations liahiles, lucides, qui dëmoQtreol que les ruues des Anglo-Saxons et de l'AUemagne proviennent de celles de la Scandinavie (i ). Un jeune Islandais, enlevé malheureusement tout jeune à ses études, a publié, sur ce sujet tant de fois débattu, un petit livre reniarf|uable par ses résultats neis et précis [^). M. Liliegren , l'un des Suédois les plus érudits de son temps, a rassemblé plus de deux mille inscriptions runiques dispersées à la surface des trois royaumes Scandinaves, et tracé on tableau tré»> circonstancié, très-clair, de la filiation des runes et des divers usages auxquels on les faisait servir (3). M. Finu Magnusen, cet érudit infatigable, ce savant éminent dont il faut placer le nom en téte de tout ce qui si^est fait de plus important dans les derniers temps pour la connaissance de la littérature islandaise et des antiquités Scandinaves, M. Finn Magnusen est parvenu à donner le sens littéral d'une inscription runiqne qui se trouve dans la province de Blekiug, que Saxo le
(1) Uber (U- ut se lu- Huneni GcetlingeD, i8ai, Zur iiteraïur Uer Runen ; Wicn , 1 8'>8
(2) Pcrkultun runulogicum, pai* Bniijulsen. lo-S", Copenhague , i8a3.
(3) hun. Liinii 8 , i83a. Hun. Urkumlcri 8°, fitackiioliiii i833>
EN ISLANDE ET AU GROENLAND. Il
giummaîrieD ngnale dans son histoire, et que personne u*a^t pu lire jusqu'à présent. £n pubUant le résultat de sa découverte, il a joint à sa version un travail très» étendu et d'une haute importance sur rorigine et
remploi des runes dans di(T(^rentes confiées (i). ï/opinion de M. Finn Magnusen est que les runes viennent de l'Asie, et la tradition populaire étabht le même fait.
Selon cette tradition, ce fut Odin qui lès apporta dans le Nord, qui apprit au peuple à ^en servir et leur donna une puissance merveilleuse. Avec les runes, il pouvait, dit l'Edda , guérir les maladies, apaiser les orages, arrêter une flèche dans son vol. Avec les runes, il brisait les chaînes des prisonniers, il réveillait les morts, il étouf&it un incendie; il savait comment il Allait les employer pour gagner Tamour d'une femme, et il connaissait des secrets mystérieux qu'il ne voulait révéler qu'à sa mère ou à sa bieu-aimée (2).
Dans une autre partie de l'Ëdda , Sigurd prie une valkyrie de lui enseigner la sagesse, et elle lui fait connaître différentes espèces de runes : les runes vie* torieuses, pour résbier à ses ennemis, pour triompher dans les combats; les runes des mers, pour n'avoir rien à redouter des orages; les runes des forêts, pour connaître les plantes médicinales et tinter eliicacement toutes les plaies.
On gravait les runes sur la proue du navire, sur le pommeau du glaive, sur les cornes à boire, quelquefois sur des baguettes eu bois que Ton portait eu guise
(i) Runamo og Bunerne} iu 4% Copenhague, 1841* (a) EiinaThalh.
damulelte. Uu jour, on présenta à Egil une coupe empoisonnée; il s^ouvrit une veine, en fit jaillir du sang, écrivit avec ce sang des paroles ninîques sur la coupe, et à l'instant elle se rompit en deui (i). Un autre jour, on le conduisit auprès d*une jeune malade pour laquelle ou avait inutiiemenl eniploM tous les leutedes; il la fit lever, clierclia dans sou lil, et, à la place où elle était couchée, trouva une baguette cou* verte de caractères niniques. H prit cette baguette, la jeta au feu , et en replaça une autre, avec d*autres caractères, sous roreiller de la malade. A peine s'étaitelle mise daîis son lit, qu'il lui sembla qu*elle sortait d'un lon^ sommeil ; elle se sentait encore très-faible, mab elle était guérie (a).
Quelquefois les runes n'étaient autre chose qu*une lettre hiéroglyphique. On les gravait avec la pointe d'un couteau , sur le bras ou sur la poitrine. Un N signifiait naïul lu i ( ssilé), un is (glace), un F, Freya (déesse de l'aïuuur), un Th^ Thor (^dieu de la force). C'étaient là les runes puissantes, les runes mystiques enseignées par les dieux, adoptées par la crédulité.
Voilà donc les runes (]ui nous apparaissent sous deux points de vue différents, comme caractères magiques et caiaclères littéraires. D'un côté, elles nous offrent un exemple des superstitions Scandinaves; de Tautre, elles nous aident à remonter à l'origine de récriture dans le Nord. M. Brinjulsen, après avoir comparé Falphabet runique islandais à l'alphabet grec,
^2} Ëgils i»aga.
étrusque, slave, phéiiicieu^persautaniiénieu, égyptien, îndieDy u'iiésite pas à cmhre que cet alphabet provient, comme la langue Scandinave, de la nine gotho-caucasienne, et c'est là l'opinion qui compte à présent le plus grand nombre d'adhérents instruits et consciencieux. Les peuplades émigraiiles apportaient avec elles ce trésor littéraire de leur terre natale. Les cliefs de tribus, les prêtres, ou, si Ton veut, les savants de la colonie, s'en servaient pour perpétuer le nom d'un héros, la mémoire cTun fait. Le peuple ignorant et superstitieux, ne comp?*enant rien à ces signes hiéroglypliKjucs, les regardai i avec un sentiment de respect et de crainte, cl leur attribuait une influence merveilleuse.
Rien de plus simple cependant que cet alphabet runique. 11 se composait des seize caractères suivants.
f ■ u-th o' r ' k'h u'i'a-s • t b l' m • o
Il n'y avait, comme on le voit , (ju une seule lettre pour les consonnes dont l'accentuation se ressemble, pour le d et le f, pour le b et le /c», de même que pour le g et le ^, l'a, le {}\ ^ caractères ont été
en usage dans le Nord entier. L'histoire de saint Ansgard, le premier apôtre chrétien de la Scandinavie, parle d'une lettre qui, au ix* siècle , aurait été écrite p^r un roi de Suède à lx>uis le Débonnaire \ et, trois
(i) Le."» Daauis, les Suédois prononcent encore I y comme l'u, hyggeligf hug^elig [ii^TCAhXc)^ Ystad, tutad.
siècles auparavant, le jK)ele Venantiiis Fortiiiiatus, évéque de Poitiers, dit à son ami Flavius, que s'il est las du lalio, il lui écrira en hébreu , en persao , ou en lettres runiques (i). Rien ne prouve oependant, que pendant toute la durée de l'épopée païenne , il y ait eu aucun livre écrit en caractères runiques (a). On gta\ait les runes sur la pierre, sur le bois, pour transmelire aux généiatioDS futures le souvenir d'un jour de deuil ou d'un jour de gloire. L'inscription était courte : une date et un nom, souvent rien de plus. Cëtaient des soldats qui la traçaient sur le roc , au milieu de leurs plaines silencieuses et sauvages. Cétait une iniprimerie à coups de hache et de marteau. On n'avait pas encore appris dans le Nord à taire les livres imagés des oouTents latins. La pointe du glaive remplaçait pour les Scandinaves la plume des moines, et le bois et la pierre étaient leurs papiers. Ce qui était trop long à écrire, on le confiait à la mémoire d'un cercle d'auditeurs amoureux de la tradition nationale et dévoués à ses souvenirs.
Quand le christianisme pénétra dans les royaumes Scandinaves y les missionnaires proscrivirent Tusage de ces runes, auxquelles se rattachaient tant de fables païennes et tant de croyances superstitieuses. Mais ils ne purent ni l'anéantir d'un seul coup, ni faire disparaître les anciens monumenls. Les runes se propa-
(i) Barbara fraxineis iungaLur l uiu t ibellis
Quoque papyrus agit , virgula jjl.in.i valet.
(Vcn. Forlun., 1. viu, é(). i8.) ^a) Det danske, iiorske, og svenke Sprogs historié af Peicrsen.
gèrent parmi certaines populations jiis({u'au xiv' siècle Fllf^s existent encore , modifiées , il est vrai, et dépouillées de leurs sDciens prestiges, daas plusieurs dbtricts de la Suède et de la Norvège* Eo traversant ces contrées, il y a deux ans, nous avons irouvt' , clans les cabanes de paysans du Wermelaud , des bâtons revêtus de ditïérentes figures d'animaux, et de dilTérents caractères dont plusieurs ressemblent aux caractères runiques. Ces bâtons sont conservés comme objets de curiosité. Dans la tente du Lapon , nous avons vu ces mêmes signes hiéroglyphiques employés encore aujourdUiui comme calendriers, gravés avec la pointe d'un couteau sur quatre petites planchettes en bois représentant les quatre saisons.
De cet essai grossier d'intelligence, Tlsiande arriva promptement à une manifestation plus libre et plus complète de la pensée. Elle passa des caractères informes, mal composés, à Talpliabet européen; de l'ioscriptioD tumulaire à la littérature. Cette littérature ne ressemble pas à celle des autres peuples, et il suffit d'observer l'état du pays pour comprendre qu'il ne pouvait en être autrement 11 n'y a là ni villes, ni centre de réunion. Toutes les habitations sont éloi- ^ées l'une de l'autre. Le prêtre est seul , le paysan seul. Si deux familles se rencontrent, c'est par hasard; si elles se réunissent, ce n'est que pour un instant. Les moyens de communication sont rares et difficiles. Le messager payé par le gouverneur s'en va deux fois par an, du raidi au nord de l'Ile, et met trois mois à faire sou voyage. Â part cette excursion
officielle, la famille islandaise n'a (jue la jurande foire d'été pour savoir ce qui arrive daos le pays et au delà.
Par suite de cet isolement des individus^ la littérature islandaise présente un caractère singulier que Ton
retrouverail diriicilcment ailleurs. Elle a écliappé à rimiJalion , iiiais elle a écliappé aussi à renli ainement des masses. Ailleurs le siècle jette au peuple une grande pensée 9 rbomme de génie imprime à son époque un large mouvement ; ici le siècle n*a qu'une action lente et uniforme, riiommede gc-nie est peine entendu. En 1 lance, VoUaii c donne à luuU; une généralion !a parole railleuse, le rire srej)li(|iie ; en Allemagne, Gœtbe entraine le public à la suite de Faust et de Werther; en Angleterre, Byron fait retentir dans tous les cœurs la plainte amère de Manfred^ la longue élégie de Cht'M-ffaroM, En Islande > la voix du poëte n'imprime pas un nouveau mouvement à la foule, et ne change pas le caractère d'une époque, mais elle passe comme Técbo de rocber en rocber, de maison en maison , et vibre d\e en âge.
Elle vibrait depuis longtemps, celte voii du poëte, au sein des tribus Scandinaves. Elle les avait encouragées, exaltées, dans leurs lointaines migrations; elle répétait les anciens chants de l'Orient sous les brumes du Nord, quand le christianisme vint ajouter renseignement de la science à celte poéftie instinctive, spontanée, et donna récriture pour soutien à la tradition.
En Tan looo, le christianisme est adopté par l'Ai-
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Ihingy et bientôt après on Voit s'élever sur divers points de Tlsiande des écoles latines. Le premier qui ouvrit à ses concitoyens une maison d'étude, fut i*é- ▼éque Isleifr de Skalholt. Celait un homme instruit et dévoué à tout ce qui composait alors Fhumble do« maine de la science. Dans sa jeunesse, il avait étudié en Âllemague, et s'était lait consacrer prêtre à Kriurt. A son retour dans la demeure paternelle, il réunit autour de lui quelques jeunes gens, et leur répéta les leçons de philosophie, de belles-letires , qu'il avait reçties sur la terre étrangère. Appelé à Yi\f^e de cinquante ans ;m siège épist opal , il conserva dans ces nouvelles lonctions le dévouement qu'il avait moutré lorsqu'il n'était que simple prêtre, et eut le bonheur de voir deux de ses disciples investis à leur tour de la dignité de prélat (i). Il mourut en 1080, âgé de soixante-quatorze ans, honoré et aimé de tous ceux dont il était le chef spirituel. L'Islande lui devait un souvenir de reconnaissance, et les chroniqueurs de ce pays lui ont gardé une noble place dans leurs annales.
Après lui, un Islandais nommé Hallr, qui avait passé
plusieurs années en Norvège avec Olof le Saint, établit line autre école à Haukadalur, et le célèbre Sacmuud Sigfusson, surnommé le Savant, en fonda une troisième à Oddr; pub Jôn Ôgmundsson, disciple d'Isleifr, après avoir voyagé en Danemark et eu AUe-
(i) Kallr, évcquc d'0[K»lo, et Jûu Ogmiinilssou , évéque ile U6iar.
LittértUirt UUuukise, 1
18 VOYAGF,
magne, adjoignit un quatrième établissement d'éducation à son ëvéché de Hélar.
L'enseignement de ces écoles n'était certes ni trèslarge ni très-profond; il se composait de quelques principes de grammaire, de philologie classique et de poésie. On sail quel était alors l'état scientificjue de l'Europe ; la pauvre Islande ne pouvait deviner ellemême ce que TAllemagne , la France , l'Italie i commençaient à peine à comprendre dans leurs efibrts laborieux; et ces dtgrtes ap6tres de la science , qui s*en allaient si loin chercher les premiers Ix i^aiements de l'étude y. et s'en revenaient avec tant de dévouement j^pandre autour d'eux les fruits de leur labieur, ne trouvaient pas dans leur solitude les livres qui auraient aidé au développement plus large de leur esprit , ni les relations nécessaires pour les soutenir et les encourager. Cependant il est sorti de ces modestes écoles, formées à si peu de irais, pourvues de si peu de moyens d*instruction , des hommes qui ont rendu à leur pays d*éminent8 services : Are Frode, le premier historien de llslande; Cari, qui a écrit une partie de la chronique du roi Sverre, et Snorri Sturleson, dont le nom est connu de rLuiupt entière. Nous essayerons de faire connaître , dans la seconde paitie de cet ouvrage, les œuvres de ces premiers écrivains; ce que nous voulions constater d'abord, c'est l'influence du christianisme sur le mouvement Intellectuel de rislande. Suhnt , le savant historien du Danemark , divise Thistoire des contrées scnndinaves en trois époques principales : époque obscure, fabu-
leuse, historique; la première, recouverte d'un voile preique impénélrabJe $ la wcoDde , très^oofuae encore, et en partie obscurcie plutôt qu'expliquée par une foule d'bypothèfles aventureuses et de systèmes contradictoires. La troisième, qui donne enfin une base certaine à riiistoire, date de l'introdiu tion du christianisme dans le iNurd, c'est-à-dire du ix* siècle. Jusqu'alors il n'y avait dans ces lointaines contrées de TEurope, ni livres , ni établissements d'éducation (i). Les prédicateurs de l'Évangile enseignèrent à leurs disciples Fart de conserver par récriture ce qu'on ne savait encore contier qu à laparoie, et leur ouvrirent
(t) Le fait e^t attesté par de nombreux témoignages^ j'en citerai
seulement quelques-uns.
In scpientrione nosfro serius librorum scribcndorum r.ilio invaluit, Christian^ fidei introducUB felix Cructus. Bartholin. De Ubrû
legendis; 4* disset t,, p. io8,
Nulles in septenlrione ante sacra christiana vernacule conscnptos libres extilisse, sed omnia et ipsas pîi,Tm ](^çet, inemoriae, rui tn rébus historitis et sarris pocsis haud rxiyninïi prsestitit usiim , bénéficia conservata, sentienti Arn% Magiuea ad stipulaodum arbitramtir. Préface de l'Edda de Sapmnnd.
Nu]lui7i vel exiguum liteitinim usnm Iilandis pniiijFn^ ftiisse, neque enin priiiSfiriaiî) rnm c linstianiMiin mmi Islciii scopatu , ita Ut inde aliquid ernolunienti m publicum reduiul.u et miroductum putamus, ille enim prinius in Islandia scbolam aperuit. Fioni Johannaei Hist ceci., 1. 1, p. 85.
Siatucndum rc<M-, nuUa veiustissimontin IslanrI'trnm srripîa f'carminrî orf ";arrorurn non babeo bic rationem) aule introductam fidei ( lirisii iiiae professinncni i .xiiti^se, ccrte nulla superesse, nec liferas ([iiihns boflir Dtiiiiiir aiiii' id tompïis, et non ni-^i rharacteres nmicos , in usa nostro fuisse. UalfUani Linari , Hist. Uu. IsL, p. i Sy.
aO VOYA(iE
une voie de régénération |>ar TEglise et par les écoles.
Le chrbtianisine poursuivit sa mission religieuse et intellectuelle, sans 6ter aux populations Scandinaves leur caractère dîstînctîf , «ans les dépouiller de leur
nature p()('li(jU( . En t ssiivaiil de peindre, dans la pieniière partie de cet ouvrage , les anciennes mœurs islandaises, nous avons négligé à dessein ce qui a\ait rapport aux coutumes poétiques de cette contrée, à son amour et à son respect pour les scaldes. Nous allons reprendre cette esquisse (i), elle nous conduira directement à Texamen des œuvres littéraires de Tlslande.