‹ Littérature islandaiseChapitre 2 sur 22 · LES SCALDES · texte numérisé non relu

LES SCALDES

Les scaldes sont les bardes du Nord. Comme les poètes celtiques et les rapsodes grecs , ils ont célébré

les dieux et les héros; comme les auteurs des romances espagnoles, ils ont chanlé la gloire et les combats; comme Virgile, ils ont eu leurs Mécènes; comme Pétrarque , ils sont souvent entrés dans le conseil des rois ; comme les Minnesingers, ils s'enorgueillissaient de leur naissance et marchaient de pair avec les jarls et les princes; comme Taillefer, le trou» vère norniaïul, et Veit-Wi hi r, le soldai .sui?»st.*, ils assistaient eux-mêmes aux batailles qu'ils devaient chanter, et combattaient au premier rang.

(i) Hi$t, de l'Islande, p. 193.

La poésie des Scaodiiiavei» reniuntc connue leur histoire jusqu'à la migration des peuples d'Asie, et se perd dans des r^its obscurs el des traditions fabuleuses. Ces peuples, que Ton a si longtemps a])pelés barbares, sont pourtant venus dans, le Nord avec des chants, et comme les Indiens et les Grecs, ils ont taal de vénération pour la poésie, qu'ils l'attri^ buent à un dieu , et peuvent dire comme Ovide :

ISsi Dtm in nobis, et sont commercia cœli ; Sedibu» «therits spiritus ille venit.

La table qu'ils racontent pour expliquer cette origine est grossière, mais caractéristique, et mérite d'être rapportée.

Il y avait autrefois un homme nommé Kvaser, qui, par son intelligence et sa sagesse, s était élevé au rang des dieux. Deux nains , jaloux de ses talents , le tuèrent, recueillirent son sang dans un grand vase et le mêlèrent avec du miel. Ce sang du sage ainsi mêlé avec le suc des fleurs, avec Foeuvre industrieuse des abeilles, devint la source poétique, FHippocrène des Scandinaves. Quiconque pouvait y puiser se sentait à l'instant inspiré el pouvait faire résonner liarmouieusement les cordes de la harpe. géant Suttung parvint à s'emparer de la coupe de miœf/y et il y attachait un ghmd prix, quoiqu'il n'en usât guère; il la donna à garder à sa fille Gunlœda, et Tenferma dans une montagne. Cependant Odin, qui était dieu el qui avait de nombreuses aUtibulions, éprouvait

n VOYAGE

une grande envie d'y joindre encure la facilité poétique; mais il fallait pour cela séduire Suttung, et SottUDg était un terrible homme; ni paroles flatteuMs ni promesses ne pouvaient Tattendrir; il gardait son tréBor en vrai barbare , ne voulant pas en jouir luimême et ne voulant pas l'abandonner aux antres. Odin quitta sa demeure céleste, et vint, comme Apollon chez Âdmète, passer un été chez Suttung, prenant soin des bestiaux , récoltant le foin^ et ne demandant pour toute récompense, après ses longues journées de labeur , que quelques gouttes de miel. Sutiung les lui refusa impitoyahit mont. Après cette dernière tentative, Odin , désespérant de vaincre robstination du géant, a recours à la ruse; il se change en serpent , pénètre dans la montagne où est enfermée la coupe poétique , s'approche de Gunloeda, la flatte par ses éloges, la fascine par son regard. La

pauvre Gunlœda fit comme Eve , elle crut aux paroles du serpent, et oublia la défense de son père. Odin obtint la permission de boire trois fois à la coupe de miœd , et à la troisième fois le cruel avait tout bu. Alors i) oublia les doux serments qu'A avait murmurés le soir à l'oreille de Gunlœda, il laissa la pauvre fille en larmes et s*enfuit sous la forme d'un aigle. Mais Suttuog était un habile magicien : il devina aussitôt le vol qui venait de lui être fait et poursuivit le ravisseur. Déjà il était près de l'atteindre, déjà Odin tremblait d*expier chèrement sa supercherie, quand tout à coup les ases vnireiil au-dt xant de lui pour le soutenir, et lui présentèrent une grande coupe

KN ISLANDE ET AU GROËNLAND. ta

OÙ il rendit le niiœd (ju'il avait ^lailieiireusement , daos la frayeur que lui avait cau&ée Suttung, i! en laissa aussi tomber une partie par terre (i). Celle-là appartient aux mauvais poètes, qui n*ont besoin que de se baisser pour Tavoir. Mais la coupe des dieux est conservée dans le ciel, et les hommes de génie, les hommes vraiment inspirés, peuvent seuls y poser leurs lèvres. C'est Odin qui la distiibue à ses fisiToris; c'est lui qui est le dieu de la poésie : « Maintenant , dit rsdda, le cbant d*Odin est chanté, dans bi salle d'Odin , prés de la salle d'Odin. Heureux celui qui le chanta! Heureux celui qui peut le redire! Heureux celui qui 1 apprit! Hemeux celui qui l'entendit! »

En remontant aux premiers temps des trois monarchies Scandinaves, nous n*avons sur les scaldesque des notions incomplètes» des fragmenta de biographie et des fragments devers. Au vi* et au vii* siècle , ils occupent déjà de temps à autie une place notable dans rhistoire; mais à partir du ix* jusqu'au xiii' siècle, ils se suivent sans interruption , et Ton connaît très-bien leur nom, leur vie, leurs oeuvres. Le règne de Harald aux beaux cheveux lut Tàge cfor des scaldes. Cet homme ambitieux crut que, pour donner plus de solennité à ses batailles, plus d éclat a ses conquêtes, il fallait qu'il s'entourât de poésie. Il réunit à sa cour les scaldes les plus vantés; il se les attacha par des présents , et tous chantèrent sa gloire et sa

(i) Par respect pour le& poêles, j adoucis ici l'expresion texluelle.

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tlomination. Ses successeurs maniftslèient constamment le même goût. (Quelques-uns d'entre eux, comme Blagnus le Boo, Harald Sigurdsson faisaient des vers eux-mêmes et cliéiissaient ia poésie. Les scaldes téai^ tèrent longtemps à Fioterdiction lancée contre eux par les missionnaires chrétiens. Olaf le Saint condamnait leurs souseuirs in)lholugic|ucs , et ccpcndanl il pensa qu'il convenait à sa majesté de roi d'en avoir plusieurs à sa cour. Ce fut lui qui , h s conduisant un jour sur le champ de bataille , leur dit : « Placez-vous au premier rang» afin de chanter ce que vous aurez vu et non ce que vous aurez entendu raconter. »

A la prendre dans ses monuments les plus anciens, la poésie islandaise est claire, simple, énergique. Elle a tout le caractère des temps primitifs et du vrai chant épique; mais plus tard les scaldes raltérerent ; elle devint l'œuvre du travail factice et des beaux esprits. Au temps de Koll-Kra^e, elle rsl encore jeune et forte ; elle résonne hautement au nulicu de la Ibule et défend avec orgueil sa nationalité Scandinave. Quatre siècles plus tard, c*est une poésie vieille , viciée, prétentieuse, qui recherche avec alfectatioD les formes inusitées, et s^enveloppe dans un néologisme bizarre, dans des métaphores étranges. Alors on vit des poêles qui i*edoutaient délrc populaires, et qui, pour échapper à une telle infortune, entremêlèrent leurs vers de tant de mots finnois, écossais , anglosaxons, et de tant de figures hyperboliques, que le peuple renonça à les comprendre, et (|u'ik devinrent

un objet d'étude pour les geos les plus lettrés (i). Cette poésie est restée si obscure» qu*à moins de Ta^ voir longtemps analysée , les Islandais eux-mêmes ne

la conçoivent pas, et quand on est parvenu à en pénétrer le sens , on est étonné de tous les raffinements d'art auxquels les scaldes avaient recours pour voiler leur pensée. Ils auraient eu honte de se servir d'une langue qui ressemblât à la langue du peuple, à la langue vulgaire , et ils ont si bien élaboré leurs vers, aiguisé leurs périodes et gonflé leurs métaphores, qu'ils ont laissé loin d'eux les concetti ilalieus , les phrases ampoulées de Dubartas, et le mélange hétérogène de la poésie de cour allemande. Jfe ne sache pas, dans aucun pays, un poète qui redoute comme eux Fexpression nette, précise, et s*înquiète autant d'employer la périphrase. S'ils parlent du ciel , c'est la couverture des montagnes, la maison du soleil, le chemin des étoiles; de la terre, c est la fille de la nuit, la chair d'Ymer , le vaisseau flottant sur les âges; du feu, c'est le frère du vent et l'ennemi des forêts; de

(i) La poésie anglo-saxonne présente la même obscimté, les mêmes aftectations de st^rle, le même goût pour les mctaphorei. Dans sa description du déluge, Cedmon emploie plus de trente syluwyiiifis différents pour désigner Parche de Noé. « Les poètes uglo-saxons, ditM. Tumer, voulaient avoir le monopole du chant et des avantages qui en résultaient. Pour cela ils rendirent leur style de plus en plus difHcîle à comprendre, afin de le mettre hors de la portée du vulgaire, et leur langue poétique fut tout à fait di rr< rente de la prooe. » aittaijrqfihe Jngio-SoMms èy SAanm Tumer, T. 111 ,

n VOYAGE

VoVy c'est la luniiere de l eâu, la larme de Ft eya, la dent de Dieu, le soleil et la lune. La mer est le sang d*Ymer et Vanneau du globe; la téte est la demeure du cerveau, le champ des cheveui ; le sang est le lac des blessures et le vin des oiseaux de proie. Ajoutez à cela des expressions équivoques dont ils se servent avec une sorte de prédilection. Le même mot signiiie : mer-et cheval, vaisseau et bouclier, feu et épëe, aigle et loup. Lorsqu'ils emploient ces locutions douteuses^ ils joignent à Tune des deux acceptions qu'elles ren« ferment toutes les ëpithètes qui ne s'appliqueraient qua laiitip. Ainsi ils disent également : Tépée brûlante et le feu aigu , le vaisseau d'acier et le bouclier rapide, le loup aux larges ailes et l'aigle au poil roux.

Du reste , ils avaient un grand nombre de licences poétiques, ils pouvaient supprimer, ajouter, contracter plusieurs lettres dans un mut. Ils employaient les tropes: l'épenthèse, la syncope, la métonymie | Tel* lipse, comme s'ils eussent été à Técole de Dumarsais, et ils avaient tout à la fois le vers métrique des anciens , le vers scioiio des Italiens, le vers rimé comme nous, et le vers allitéré comme Tout eu les Allemands, les Anglo-Saxons, comme Chaucer, Walleret Plowman l'ont employé. ISous comprenons diliiciiement l'hai^ monie des vers alUtérés, mais il est certain qu'elle était assez sensible pour frapper les anciens hommes du Kord. On cite plusieurs vers de Virgile , de Lucrèce, de Piaule, où les mêmes lettres sont évidemment répétées avec intention, et l'on sait que les Es-

paiinob trouvent dans leurs assonances une sorte de mélodie que les étrangers parviennent difficilenient à saisir.

Les scaldes variaient à rinfiin leur mètie / leurs rimes» leur allitération, et quand ou étudie les divers frapnents qu*ils nous ont laissés, on vuit quMIs cherchaient eux-mêmes à se créer des difficultés métriques, dans l'espoir de donner par là plus de Yalenr à leurs •oeuvres. Nous pouvons rire de cette erreur poétique, mais je ne pense pas qu'aucun peuple y ait échappé. Simmias de Rhodes écrivit une pièce de vers à laquelle il donna la forme d'un œuf, et une autre qui avait celle d'une hache. On connaît le poème latin dont tous les mots commencent par un P, et nous-mêmes n'avonsHdous pas la bouteille de Panard; racrosliche traversé quahe lois par le même nom; le quatrain batele^ où la rime se trouve répétée à la fin du premier vers et au commencement de l'autre (i); le quatrain à rime redoublée, dont llarot lui-même nous a laissé des exemples (a); le quatrain fmtenUsé, où la dernière syllabe du premier yers doit être reproduite au commencement du second (3), et un grand nombre d autres vers non moius irréguliers ?

(t) QiMiidIlqpCiiBe,|NiiiMDtdieBdelai>Mr«

Ceisa S amer casaques «t gslées,

Les gallican» Yàea 1« dmcnt oûiMr,

Et réclamer tes grandes eaux salées, (a) La blanche coUmieUe, belle,

Soirreot je voys priamt, aient, etc.

(3) Dieu gurd ma muttreiae et tégem9e.

11 y a dans la poésie des scaldes un autre mérite que celui de la versification : c'est son caractère traditionnel f sa parole authentique. Là se trouvent des documents que rien ne remplace; là sont les noms

les plus anciens, et quelf(nes-uns des faits les plus essentiels de riiisloiiL juimitive du NdixI. .^ous devons anx scaldes tous ces tragiuents précieux sur lesquels s'appuient les chroniques de Snorri Sturleson et l'histoire de Saxo le grammairien. Nous leur devons ces belles strophes intercalées dans les sagas, et toute l'Ldda, c'esl-à-<lire toute la théno^onie et la cosmogonie Scandinaves. I-a parure d einj)riiiil (jue ces })0('les joignaient à leurs vers n'existait qu'à la surface. Au fond tout leur était inspiré par le temps où ils vivaient, par les événements auxquels ils prenaient part, par le pays qu'ils aimaient. Personne mieux qu*eux ne pouvait se faire riiislorien de leur époque, ils touchaient tout à la fois aux deux extiéniités de l'éclielle sociale. Ils appartenaient au peu|>ie par leur naissance, aux grands par leur éducation. Ils entraient dans l'intimité des princes, et pas une bataille ne se livrait sans qu'ils y marchassent à côté de lui, pas une féte n'avait lieu sans *prils fussent appelés à en faire l'ornement. Ils étaient là témoins el acteurs. Ils observaient et ils chantaient, et quelques-uns d'entre eux avaient une telle faculté d'improvisation qu'ils pouvaient à Tins-

Getitf de corps et façon , elc.

Pour dire vray , au temps qui court ,

Cour est un périlleux passage , etc.

tant même raconter en xem le iait qui les avait frappés. Rognvald, comte des Orcades, se irantait de composer, sans préparation, un poème entier sur chaque idée qu'on lui indiquerait , et Ton dit que le scalde Stgvat balbutiait toujours quand il parlait en prose, mais s'exprimait avec: la plus grande iacilité dès qu*il avait recours à la langue poétique (i).

Une partie des diants que nous connaissons ont été composés en Danemark, d'autres en Suède, d'autres en Norvège, et un assez grand nombre en Islande. Mais ils ont été répandus à travers toute la Scandinavie. Les scaldes ne restaient pas loujours an nu ine lieu, ils quittaient leur pays avec lardeute impatience du jeune âge, et ils y revenaient avec les souvenirs de la vieillesse. Ils passaient de longues années à courir les aventures, à s'en aller chanter de ville en ville, n'emportant avec eux que leur luth et leur épée; pauvres poètes qui devaient a i^jut instant remplacer la mélodie des vers par le cliquetis du glaive ; pauvres oiseaux voyageurs à qui la nature n'avait point donné d'abri sous la feuillée, et qui ne savaient bâtir leur nid que sur les bords des mers orageuses ou sur les champs de bataille.

Quand un scalde airivail a hi coui il Un prince, il se faisait annoncer comme poète, et le prince le recevait aussitôt. 11 y avait dans chaque salle de festin un si^ réservé pour lui. C'était là qu'il allait prendre place et qu'il enseignait ses chants à la foule assemblée

(t) Saga d'Olafle Saint, p. 170.

pour reniendre. «Cest une vieille coutume, » dit Odin dans le Hammal, « de s'asseoir sur le siège des chanteurs et de redire de mémoire d*anciens chants. Pendant que Ton racontait ainsi les hisloires du peuple, je m'assis et je me tus, je regardai et je réfléchis.»

Le scalde répi taii plusieurs fois les mêmes strophes, et les courtisans les apprenaient par cœur afin quelles ne tombassent point dans Toubli. Les rois eux-mêmes aimaient à les voir se perpétuer autour d'eux. On raconte que le roi Édouard d'Angleterre , avant de recomj>enser le poète Hallr, le pria de rester assez longtemps à sa cour pour que plusieurs de ses aruis eussent le temps de recueillir les chants quils lui avaient entendu chanter.

Dans ces temps d'ignorance ^ le scalde n'était pas seulement un historien fidèle, un versificateur habile ; c'était un homme qui avait beaucoup voyagé, beaucoup vil, et chez lequel 1 instinct poélitjue avait éclairé Je jugement et développé Tintelligence ; c'était un homme politique et un philosophe. Les princes avaient confiance en lui, et lui demandaient souvent conseil. Le scalde alors marchait de pair avec les grands ; son titre seul équivalait à un titre de noblesse, el il avait comme les nobles ses armoiries de poêle : une rose sur un bouclier.

Mais quand un roi avait su rendre dignement hom* mage au talent et au caractère d'un de ces poètes énergiques, il pouvait compter sur sa bravoure el sa fidélité. Un jour l'orage jette sur les c6tes de Dane-

mark le vaisseau d'un jeune aveuiurier. Celait un scalde encore peii connu, nommé Starkoddr; mais il était grandy fort et plein d*ardeur. Le roi Frodd l'accueillit À sa cour, et fut tellement frappé de son air

martial, qu'il lui équipa un autre vaisseau; et Starkoddr partit) et s'en alla en Suède, en Angleterre, en Irlande, puis sur les côtes de la mer Baltique, et pénétra dans la Russie et la Pologne. Le long de sa route il s'attaquait à tous les yaisseaux de pirates, il amassait les dépouilles de ses ennemis, puis il revenait les partager avec le roi et lui raconter ses voyages. S'il entendait parler d'un guerrier célèbre, il courait aussitôt se mesurer avec lui. Si un malheureux lui adressait une plainte, il allait à son secours. Si un pays gémissait sous la tyrannie d'un roi, il était comme Thésée, toujours prêt à purger les royaumes de leurs despotes et la terre de ses monstres.

Cependant Fi odtl, son ami, son bienfaiteur, est assassiné; mais il a un fils, et Starivoddr ne veut pas enlever au jeune prince l'honneur de venger la mort de son père; il se retire en Suéde, et pendant qu'il raconte ses dernières batailles et se prépare à cfn livrer de nouvelles, il apprend que Helga, la fille de Frodd, a été séduite par un cirlcvre. II |.>arl a l'iiislant, arrive eu Danemark, entre cliez l'orfèvre, la téle couverte d'un grand chapeau qui lui masque le visage, et flTasseoit à l'écart, immobile et silencieux; là, il reconnaît que tout ce qu'on lut a dit n'est que trop vrai ; il observe, en serrant la poignée de son glaive, les caresses que Helga pi uiiigue à son séducteur. Tout

à coup la jeune fille Tapei-çoit, jette un cri de terreur

et repousse son amant. Stai koJJr se lève, et le malheureux oi léM c i ci^artle, pâle et effaré, celle main de fer qui le ineuace, et cette épée qui va s appesantir sur lui. Aucun moyen de se défendre, aucun moyen de s*enfuir, et il est là qui tremble et se courbe sous le regard enflammé du scalde, comme Toiseau sans force sous 1«; regard saiiglaiil du vaiilour. Mais Starkoddr, après l'avoir fait passer par toutes les angoisses de la mort , le repousse dédaigneusement : « A Dieu ne plaise, dit-il, que je ternisse ma réputation de guerrier en tuant un lâche tel que toi. Je t'imposerai un châtiment plus cruel eu te laissant vivre. » Car Starkoddr, dil Saxo le grammairien, était de ces hommes qui croient qu'une \ie passée dans le ciime et la honte est mille fois plus redoutable que Ja mort.

Après avoir ainsi vu pàiir les deux coupables devant lui, Slarkoddr chanta son voyage, et ses derniers vers s'adressaient à Helga : «O jeu ne fille, s'écria-t-il, quelle magie t'a dfnic avenj]jlée? Quel plaisir ptiuvaislu alleiulre dans celle demeure sale et enfumée, toi dool i enfance a été bercée dans le palais des rois?

«Gomment ces lèvres pâles, ces lèvres couvertes de cendre de ton amant se sont-elles approchées de ta bouche de rose? Comment as-tu permis à ces bras de manœuvre d enlacer ton beau corps , et à ces mains grossières de loucher la peau de satin ?»

Quelque temps après , Uelga se marie avec le fils d'un roi, et le scalde retourne en Suède. Mais un jour on vient lui dire que Ingel, le nouveau roi de Dane»

Efir ISLANDE ET AU GROENLAND. 38 mark, loin de cliercher à venger la mort de son père, ^ devenu Tami de ceux qui Tont tué et a épousé leur «sur. A cette nouvelle^ Starkoddr se remet en route ; il accourt dans le palais dln^l, et, san^ se foire annoncer, entre dans la grande salle du festin , et va s*asseoir sur le siège d'honneur qui, du temps de rodd, lui était toujours réservé. La reine, apercevant cet homme couvert d^habits poudreui qui s*en allait prendre la meilleure place, lui ordonna de se retirer. Le scalde ne chercha pas à se justifier, il ne répondit rien, il descendit, mais, dans la rage qui le dominait, il donna un tel coup de poing contre les colonnes de la salle que toute la maison en fut ébranlée. Quand le roi revient de la chasse, il reconnaît l'ami de son père, et quoique le noble vieUlard le géne, il ordonne à chacun de lui faire bon accueil; alors les courtisans s'empressent autour de lui, el la reine lui demande pardon de son erreur. Mais Starkoddr écoute tous les éloges et toutes les protestations d'un air distrait et indifférent. On prépare pour lui une grande fête, et il s'asseoit au banquet royal comme à un banquet de deuil. Toute la table est couverte de mets recherchés, de liqueui-s rares, et il se souvient qu'autrefois on lïy voyait que la coupe d hydromel et le quartier de bœuf rôti. Quand le roi l'invite à boire et lui présente les plats choisis qu'il gardait ordinairement pour lui* même y le TÎeux guerrier le repousse avec mépris : «Je suis venu ici, dît-il, pour voir le fik de Froddr, non pas pour voir un lâche voluptueux qui ne songe qu'à manger. » Autour de iui li entend parler alle-

mtérÊUm idmMte, 3

mand, et sa fierté Scandinave se révolte à cet accent étranger. Tout à coup les meurtriers de son roi paraissent et viennent prendre place à table; à leur aspecti le regard de Starkoddr s'enflamiiia de colère, et la reine en fut si effrayé qu'elle arracha le diadème d'or qui brillait sur sa téte et le lui présenta ; mais le scalde le rejette avec dédain, et s'écrie : «Loin de moi ces folles parures; loin de moi tes présents! Penses-tu qu'un vieux soldat ae laisse séduire comaBe une femnie è la Tue de l'or?

«Je le dis à haute voix : celui-là n'à pas un noble tîœur qui peut poser sur sa téte de tels ornements. La vraie parure du guerrier, c'est la cicatrice et répée.»

A ces mots il s'éianoe sur les assassina de Froddr, les renverse à fes pieds et retourne en Suède finir sa vie de héros.

Si, pai sa vocation de scalde, le poêle occupait une des premières places dans la maison du prince, par ses rêves de jeunesse, par ses ailect ions de fr* mille y il aimait à redescendre au aein du peuple; Jusqu'au mâten des salles brillantes où l'hydromel coulait dans des cornes dorées, il se souvenait de rhunible loit qui l'avait abrité, et le soir, assis à son foyer, il redisait, pour plaire a quelques-uns de ses anciens compagnons, les mêmes récits qu*il rédisaii aux jaris pour gagner le braoelet d'or. Le peuple 4««i l'aimait et le prenait pour interprète de ses vobus. Le cri de l'opprimé^ la plamte du pauvre s'adoucissaient en passant par les cordes de la harpe. Le roi Técou-

EN ISLANDE ET AU GftOÊNLAND. 35 tait d*une oreille plus attentive , et la poésie établissait ainsi un lien mystérieux entre l'esclave et Je maître^ eotre la chaujnière et le trôoe.

A eo juger par ud récit de Saio le graipoiairien , le peuple wandinave devait avoir une grande prédilection pour la poésie. Quand Froddr 111 mourut, il ne laissait aucun litiitier légitime. Le seul homme <jui pouvait être appelé à lui succéder était en pnyjfie, et on le croyait perdu depuis loogtempe. peiipJb danois promit de donner la couronne à celui qui composerait sur la mort du roî le meilleur chaut. Saxo ne dit pas comment le concours fut établi, mais un pauvie scalde, nommé Biarn, fort peu coi^iu ju^ qu'alors, l'emporta aur ses rivaux, et prit p06sessio|l des États de Danemark, kux jeux olympiques^ .Sophocle ii'<^tint jamais d'autre royauité que la ;^ya.uté de la poésie, «t quand, par un beau jour du mois d'avril , on conduisit eu graude pompe Pétrarque au Capitole, les cardinaux ue placèrent sur ^^te qu'une couronne de laurier.

Un grand nombre de scaldes appartenaient aux plus nobles fiwuUes de la Scandinavie. On vit ici comme en Allemagne et en France , au temps des nûnnesingers et des li ouvei-es, des jarls, des princes, des ducs, composer des Jlockr^ des f//-</y/a^ et porter avec oi^eii le titre de poëte.

Mais, soit qu^ils fussent issus d'une famille de rois, ou d'u^a famille de paysans, ils étaient iiyant tout bommes de guerre. Le glaive effaçait entre eux toutes les distances. La guerre était leur véritable joie, leur

se VOYAGE

poésie, et chacun d'eux pouvail dire comme Âtilar, le héros des Arabes : « Ma parenté est dans ma forcei ma noblesse est dans mon courage, et quand on me demande ma généalogie, je montre ma lance et mon

épée. »

Aussi ne clieicliez pns dans Iein*s vers les douces idéest les vagues rêveries, qui nous ont été si gracieusement dépeintes par d'autres poètes ; leur harpe ne sait point soupirer comme la guitare, gémir comme la mandoline. La main faible et timide de la jeune fille ne pourrait en tirer le moindre accord, et les larmes tomberaient sur ces cordes d'acier sans les faire vibrer. Mais quand le doigt nerveux du scalde vient à les toucher, toutes ces cordes résonnent comme le clairon et retentissent comme l'airain. Le scalde chante l'ivresse du combat, la gfloire du héros; il chante le bouclier niagitjuc, le licaunic formé de trois lames de fer, et l'épée merveilleuse qui traverse les armures, brise les chaînes, partage les rochers en deux; il chante les valkyrîes qui viennent recueillir les morts sur les champs de bataille, et les joies sans fin qu'elles leur préparent dans le Yalhalla. Tandis qu'il s'abandonne ainsi à son enthousiasme, tous les ijneiriers palpitent en l'écoutant, tous les glaives tressaillent dans le fourreau, et quand revient l'heure du combat, lui-même jette là sa harpe, et s*éiance, les armes en main, au milieu de la mêlée; s*il succombe, il sourit à la mort qui s'approche, et s'il lui vient alors une pensée d'amour, il l'cxprinic avec énergie.

Le scalde Gisli, poursuivi par ses ennemie, s élance

wàésBus d'un rocher» et se défend longtemps conli*e eux; pub il tombe, accablé parle nombre, elcbanle, et ce qui le r^ouît, c'est de penser que sa femme

saura avec quelle valeur il a comliaitii. «Ma jeune femme, s'écrie- t-il, sera lière d'enleiulre mes ennemis vanter ma bravoure; j'ai encore de la force, <|Uoique le glaive acéré me déchire : c'est mon père qui m'a légué cette force pour héritage. »

Hialmar tombe sur le champ de bataille et chante : « Mon arniuie est hiisée; j'ai sur le coips seize bles.sures. Tout est noir devant moi; je vacille, &i j'essaye de marcher. L'épée d'Angantyr a pénétré au cœur, et quand j'aurais maintenant cinq demeures sur terre, je n'en habiterais pas une. La blanche fille de Hialmir m*a dit que je ne reviendrais pas; sa prédiction va s'accomplir, l iens, tire cet anneau d'or tle mon doit^t, porte-le à mon Ingibiorg; eu le voyant, elle saura que nous ne devons jamais nous revoir. Voici venir lea corbeaux, et après les corbeaux, je vois accourir les aigles, je leur servirai de pâture jusqu'à ce que le sang de mon cœur soit épuisé. »

Le scakle Hagbard était un jour auprès de la fille d'un roi de Danemark, et il lui disait ; «Si ton père savait que je suis ici, moi qui ai tué ses fils, moi qui ai séduit sa fille, avec quel bonheur il me jetterait dans les fers; et toi, que deviendrais-tu s'O me faisait mourir? — Je mourrais , » dit la jeune fille. Peu de jours après, il est surpris avec elle el condamné à mort. Au moment où on le mène à Téchafand, il veut voir si son amante sera fidèle à la promesse qu'elle

lui a faite de oe pas lut survivre, li prie le bourreeti de pendre d'abord ses tétements $ à cette vue, la jeilne fille le eroit mort, elle met le feu à la maisoii et périt

dans les flammes. Hagbard chante : « lîrilez-vous , hàtez-vous de me faire mourir. II sera doux , 6 ma belle fiancée, de te rejoindre dans les airs. Entendes- Yous les pëtillements du feu? Voyez-vous les poutres étincelantes? Ces flammes rouges sont pour moi la bannière de la fidélité. L'amour de ma bîen-aîmée éclate à travers Tincendie. Oh! que tu me rends lieiireuxy jeuue lillc! tu as rempli ta promesse, et chacun nous proclame hautement fidèles dans la mort comme dans la Tie. Ce que tu avais juré comme femme , tu l'as exécuté comme un héros. Hâtez-vous, bâtez-TOus; j*en suis sùr maintenant; dans Tempire de la mort le iréi itahle amour ne nit iirt pas. Ma hien-aimée, je vais te retrouver avec bouheur. Âu midi comme au nord, on entendra retentir notre chant de mort; on enten* drasurla terre et dans le ciel répéter ces mots : Éi^alement fidèles, également tendres, ils aoot heuraui ensemble. «

Le scaldc le plus ctiébre de la Scandinavie, c'est Raguar Lodbrok, roi de Danemark. L'histoire nous a gardé les prindpaux traits de sa vie; mais la tradition populaire les a développés et embellis, et sa saga est l'une des plus anciennes qui existent (i).

(i) Le nom de Lodbrok « été npidement répendu «o Suède, eil Allemagne, en Angleterre et en France. Les poêle» scindineve» ont clunté se» «venture», et le» nôtre» ont mêlé son nom à leurs

EN ISLANDE ET Al, OUOENLAND. 9»

U y avaîl autrefois en GothlaDd, dit celle Mga (i)» UD roi puittant qui avait une fille charnuiDte appelé Thora, à laquelle il avait donne le surnom de Biclic ,

parce qii*elle surpassait toutes les autres femmes par sa giàce et son élégance , comme ki biclie surpasse les autres atùmauK. Le roi raiiuaitbeauooup. Son plusgrand •ouci était de cberdier sans cesse, pour elle, quelque nouvelle distraction et de lui préparer de nouvelles iètes. 11 lui avait fait bAtir un magnifique chAteau , et un Tiiatiu il lui appoi ta le plus joli serpent qu il iVit possible de voir. C'était en Scandinavie un anioial

cknniqtMf. Ob tn>ttTt«hMmpodiMmniscfkdellciiMPynuD«i dié par Shin» Tomer, k passage mivaat :

Cil lx)thebroc e ses trois fir Fiirenl Iiite gent h.iiz; Kar uthiajeâ iureul co mer ; Uaqu» m finiranl 4e rabcr.

Tta jui» wM|iiinMt 4b npiat; H— ne tuoÊté» fiBirimi iTcil près d'eli où il a Unm NVussent feit euvasiun.

De ceo furent si pnrirhix AlBUDlrz pl aniaiirifit iz Qu'ils aveieoi granl armcG De geat e naît ptiit aaimliKfi Qa^Hi «veieM «■ Inr coopenfe Km etmMt «di 1» aivie.

Datnit en ardent ■nint Meint pueple destnit et ocde ; Nule ron<rp«» 1er )a mw Ne tepul ii>U ja ganter.

(t) Sags Rqpiars Konvnp Lodbrokar pubiice par Halo du» tes P«MfaaMar 8a^g«r. T. I , p.

40 VOVAGE

d'une l'are espèce. Il avait l'œil vif, la léte fine, la peau brillante; il était souple et caressant. Thora le reçut avec joie, le posa sur un Hngot d'or, et renferma dans une cage ; mais bienl6t le serpent grandit

et grandit à chaque instant d'une manière eUrrivanie. On pouvait le tenir d'abord dans le creux, de la uiaiu, et il n'occupait qu*une très-petite place dans le coin de sa cage. 11 brisa sa porte et sortit ^ et toucba aux deux extrémités de la salle, puis aux deux extrémités de la maison, et il en vint à enlacer dans sa puissante étreinte tonte les murailles du château. Avec lui le liugot grandissait aussi, et le serpent était là accroupi sur son or, Tceil enflammé, la boucbe écumante, elTrayant par son regard et par ses siffiements tous ceux qui tentaient de rapprocher. Le roi en eut peur cl fil proclamer dans tout le pays (jiril donnerait sa fille en mariage à celui qui liu sail le monstre. Bagnar, fils de Sigurd, roi de Suède, entendit ra* conter cette étrange histoire, et résolut de délivrer Thora. Il se fit faire un vêtement de cuir trempé dans le bitume, et s'avança, la lance à la main, prés du châlcau liahilé par la jeune fille. Le serpent vomit contre lui des (lois de venin, mais Kagnar était protégé par ses vêtements, et il enfonça dans les flancs du monstre sa large lamed*acier. Peu de temp après, il épousa la belle Thora , qui lui donna deux fils également distingués par leur force et leur courage. Mais elle mourut, et Ragnar, ])onr se consoler, s'en alla guerroyer de côté et d'autre, s'atlaquanl à tout ce qu'il rencontrait, et remportant toujours la victoire.

EN ISLANDE ET AU GROENLAND. 4f

Un jour il arrive en Norvège. Ses compagnons descendent à terre et découvrent dans une misérable chaumière une jeune fille nomuitc Kraka, et remarquable par sa rare beauté, lis en parlent avec enthousiasme à Ragnar, et Ragnar leur pose une de ces énigmes dont on retrouve de fréquente exemples dans les poésies du Nord au moyen &ge. « Sî cette> jeune fille, ditoil, est aussi belle que vous voulez me le faire croire, amenez-la-moi, mais il faut qu'elle vienne ici, sans être habillée, et cependant sans être nue, qu'elle n'ait rien mangé , et qu'elle ne soit pas k jeun 9 qu*elle n'arrive pas seule, et qu'elle ne soit accompagnée de personne. »

Quand on rapporte cette énigme à Kraka, elle la comprend aussitôt, et, pour la résoudre, elle laisse tomber ses longs cheveux blonds autour de son corps et s'enveloppe dans un filet de pèche. £lle goûte un peu de poireau (i) et pas un homme ne l'accompagne, mais elle est suivie d'un chien. Le roi, en la vovant, devint amoureux d'elle et l'épousa.

Quelque temps se passe , et Uagnar , fatigué de vivre dans le repos, équipe un navire et s'en retourne, comme autrefois, explorer les mers lointaines et' les contrées étrangères. Il visite le roi de Suède , qui l'accueille avec de grandes marques dc déférence, et le fait asseoir dans !a salle du iianrfuet à la place d'honneur. Ce roi a une iiiie iui L belle ap-

(i] En ek mun herp». h eînunt lauk* Le mot lauk signifie aussi graisM de viande.

pelée lugibiorg. Ragnar oublie en la voyant les liens qui rattachent à Kxaka. Il la demande en mariage el se fiance avec elle. Quand il revient en Danemark, sa

ft^mroe le questionne et veut savoir ce qui lui est arrivé peudaul son voyasre. « Rien, w dit-il. Trois tois elle lui adresse la même question, et trois fois il lui donne la même réponse. « Eh bien, s'écrie-t'elle, moi, je sais ce qui est arrivé. Tu as demandé Ingîbi6v]g en mariage et tu dois Tépouser bientôt. Ce ne sont pas les compagnons de voyage qui m'ont révélé ton secret, je Tai appris par trois oiseaux que tu as du voir voltiger auprès de toi. Mais ne me fais pas l'affront que tu as projeté, car je ne suis point, comme tu l'as cru jusqu'à présent, la fille d'un pauvre paysan : je suis Asiauga, la fille de Sigurd qui a tué Fafiiîr; et pour preuve de ce que je te dis, il me naîtra bientôt un fils dans les yeux duquel sera peinte Timage duo dragon. « Les paroles d'Aslauga se confirment, et Ri^nar refuse d'épouser Ingibiôrg.

A cette nouvelle, le roi de Suède envoie à toutes les tribus le signal de la guerre, la flèche qui appelle les hommes au combat , et rassemble ses troupes pour venger l'injure faite à sa iille. Mais les fils de Kagnar lont, comme leur père, d'intrépides aventuriers. Déjjk ils ont afironlé maint danger, et fiût couler le sang dans mainte bataille. Tandis que leurs frères naviguent au loin, les deux aînés, 4gnar et Eirik, demandent h conduire l'armée danoise en Suède. Les deux partis s'avancent Tun contre l'autre. Le combat s'engage, les enfants de Ragnar le soutiennent avec ardeur;

mais tcNit à coup voici Tenir contre eux «ne jmAifi furieuse, qui, par ses bonds étranges et ses longs beuglements, effraye lears compagnons et répand le

d«^sordre dans leur armée. En vain ils cherchent à la rallier, en Tain ils redoublent d*efrorta et d'audace; les Suédois les pressent « les enveloppent. Ragnar tombe couvert de blessures. Eirik est fait prisonnier et condamné à mort. A cette nouvelle y Asiauga pleura, et ses larmes, dit la chronicpie, étaient rouges comme le sanî» et dures comme la grêle. Au même instant, on vint lui annoncer qu'un autre de ses fils avait péri glorieusement les armes à la main, et elle écouta ce récit avec Torgueil d'une femme ftpartttte, ét elle ne pleura pas. « Celui-là, s'écriat-elle, a noblement teint de sang son bouclier. II est mort comme un héros doit mourir, et il ira rejoindre Odin. »

Pendant ce temps Ragnar était allé dans d'autres contrées. Asiauga engage ses fils à venger leurs frères. Elle-même souffle dans leur cœur le feu de

la colère; elle-même veut ^ iiicLUe à la tête des troupes et les accompagner en Suède. Dès que les deux armées sont en présence Tune de l'autre, dès que les scaldes ont entonné le chant du combat, le roi Ëlrik lâche contre les ennemis la vache furieuse. Mais Ivar ^est fait faire un aro avec un grand rameau d'arbre, et de lourdes flèches fortement trempées. Il se fait porter par des soldats au-devant de l'animal monstrueux et le tue. Alors la frayeur s'empare des Suédois, ils ne r^istent plus, ils fuient. Les fils de

Ragnar les poursuivent et joiicheiil la lerre de luoriii el de blessés.

De là ils continuent leur marche aventureuse^ et s'en vont de pays en pays, prenant d'assaut les forteresses , pillant les villes , ravageant les babttations , j>ailoiJl redoutes connue un fléau, et partout victorieux. 1^ saga dit qu'ils vinrent jusqu'en Suisse, et ils auraient bien voulu aller à Home. On sait que Rome est la ville merveilleuse du moyen âge. Son nom se trouve dans toutes les chroniques^ et tous les poètes Tonl chanté. Malheureusement les fils de Ragnai , ipii uni traversé tant de fleuves et tant de rivières, ne savent de quei coté se diriger pour arriver à Home. PeudauL qu ils en sont à se consulter et à mettre eu commun toute leur science géographique, ils avisent non loin d'eux un homme qui chemine portant le grand chapeau et le bAton ferré des voyageurs. Ils 1 aj)pellenl et lui demandent :« Qui es-tu? — Je suis un pèlerin. — Connais-tu ce pays? — Je connais tous les pays qu*un homme peut parcourir, car j'ai passé ma vie à voyager. — Sommes-nous encore loin de Rome? — Loin de Rome ! s'écrie le pèlerin ; regardez cette paire de souliers de fer (}ue je porte à mes piecls, et celte autre que je porte sui mon dos; mauiicnaul ils sont usés : je viens de Rome eu droite ligne, et quand je suis parti ils étaient neufs. »

Après une telle indication , les lils de Ragnar pen» sent que ce serait un trop long voyage, et retournent vers le Nord.

Cependant le vieux Ludbrok est leveim en Daiie-

mark et a souvent entendu \anter leur;i exploits. gloire qu'ils se sont acquise ranime son ambition de guerrier. II veut de nouveau traverser les mers , affronter les combats et faire comme autrefois retentir

soti nom dans les trois roNauaies de la Scandina\ie. fiieiUùl lout est en mouvement dans les États de Danemark; les forgerons fabi-iqnont la lourde armure et la lance aigué. Les cbeis de tribu préparent leurs tronpcs, et Ragnar fait équiper deun grands vaisseaux. Les rois voisins, en apprenant ces préparatifs, tremblent fju'il ne vienne les surprendre, et placent des sentinelles sur toutes leurs frontières. Mais Lodbrok déclare qu*il veut aller envahir l'Angleterre^ et il s'embarque ; et la noble Àslauga, que de sombres pressentiments affligent, lui apporte, au moment du départ, une cotte d'armes consacrée à Odiu , également impénétrable au fer et au feu.

£lli, roi d'Angleterre, a été instruit des projets de Ragnar, et il s'avance contre lut avec une armée nombreuse. Un combat- acharné s*engage. Les Danois font des prodiges de valeur. Ragnar voit ses compagnons tomber l'un après Vautre autour de lui , et il reste debout \)\tnn de force encore et protéine j)ar son aimure. Mais les soldats anglais le ceinent, le pressent, puis s'élancent sur lui et l'enchaînent. Le roi le fait jeter dans une grande fosse remplie de serpents, et Ragnar y reste un jour entier. Les serpents dressent la téte et sifflent contre lui, mais n'osent l'approcher, car il porte encore sa cotte daruies magique. Elli la lui fait enlever. A l'instant les vipères s'enlacent autour

dt leur victime, et le vieux guerrier, sentant leurs dards aigus s^enfoncei daus ^ poiiriue, eutonoe son cliaiU de mort ( i ).

<c Nous avûQs frappé avec le glaive. Il D*y a pas longtemps que nous exlerminâmes le reptile (a) en Gothiande. Alors Thora nous fut livrée. Dans cette bataille , je traversai de mon glaive Tanguille de la bruyère, ce qui me fit donner le iiom de L()c]l)i'(^k (3). Je plongeai mon fer élincelanl dans le corps du mooatre qui reposait sui* le sol, le corp» replié eu forme d*aiuieau.

« Nous jLVons frappé avec le glaive. J*étais encore bien jeune lorsque avec mes guerriers je m*en allai à Test du Suod , où uous donnions de la pâture a^x ani-

(i) Le roi Ragoar vivait à U fin du vin* ou an commencement du n* siècle. Les écrivains du Vord ont beauconp diftserté sur le chSDt qu'on lai attribue. Presque tous pensent que ce chant a été conaposc par an scalde idjmdais, tes nus disent deux à trois siècle», les autre* cinq siècles aiwès la mort de Raguar. Mais le savant H. Rarn a cfaerché à défendre raiideuieté et Tauthenticité dt> ce poëine. I« cbant de mort de Ragnar rcnrerme vingt-huit strophes. Il est écrit dans la forme du JJfottkPetdi, c'est-à-dire mélangé de trodiécs et de dactyles et en certains «ndroits allitcré. M. Rafn en a publié une fort belle édition avec des notes nonil)i rnses ; le texte du poème est islandais, la traduction danoise, la tint-, fr. iîii;aise. Otte dernière m'a paru aases défiectueuse pour me permeiue d'en eslayer une seconde. Kmkoi MaaludgU^ei Ra/n. i vol. in-S*; Copenbague, 1816.

(a) Ce mot désigne probablement un guerrier numnic Orna, qui signilie serpent.

(3) Culottes velues.

EN ISLANDE BT AU GROËNLANO. 47

maux voraces. Quand 1 aciei de Vépéc retentit sur les casques élevési ooits livrâmes uue ahondanie noiirritiire auK oiseaux de proie. La mer s'enfla, le «sorbeau mardia dans le sang des morts.

«Notts avons frappë avec le glaive. J'avais vingt ans quand ma lame se balança en lair, quand nous nous élançâmes au lulii dans les couibais. INous tuâmes huit

comtes à Test de Tembouchure de la Dyna. Le loup eut de qnoi manger après ce carnage. Le sang tombait dans k mer cnfléei, les combattants monraient. « Nous avons Prappë avec le glaive. La fi»nime de He-

din était avec nous tjuaud nous envoyâmes les liommes de i Heisingie dans les salles d Odin. iNous nous arrêtâmes au-dessus du fleuve d'iva; les flèches raor» daienty le sang des cbaudes blessures rougit le fleuve entier. Le fer gémit sur les armuresy la hadie brisa les boucliers.

« Nous avons frappé avec le glaive. Personne ne nous manqua avant que Herroed succombât sur les cbevanz de Hefier (i). Jamais plus vaillant homme n'ira avec les longs navires sillonner la plaine liquide. Ce béros portait un oœnr intrépide dans les combats.

« INous avons frappé avec le glaive. Les gnerriers ietèfcat les boucliers , quand les flèches laucées par nos arcs frappaient la poitrine des combattants. Sur

(i) Ifrller est un roi des mers. Tomber sur ]m cltcvaux de Hefier, c'est tomber ■stir un vaisseau, (l'est unv de ces imat^es hardies que l'on trouve souvent dans la poésie isiandaise» et que BOUS ne pouvons cendre qu'à l'aide d'un conmienuire.

les brisants de Skarfé, le fer fatMÎt de rudes morsures. Les boucliers rougirent avant que le roi Rafn

tonihàl. Lu sueur du iiuiU des liéros (oiiibail sur ies armures.

« Mous avons frappe avec le glaive. Dans la lutte à Ullarager, les coups d*épée réaonnaient merveilleuaement avant la chute du roi Eisten. Couverts d'or^ les ennemis devinrent la proie des vautours. La lueur

mortelle de l'épée pénétra à travers les casques rouii;is par le sang. l>e sang tombait des plaies de la nuque, et inondait les épaules.

« Nous avons frappé avec le glaive. Devant les lies d'ËindéHs, les corbeaux se jetèrent sur une riche pâture. Les chevaux de Fala eurent de quoi manger ( i ). 11 était difficile de se garder du danger. Au lever du soleil f je vis les flèches (a) s élancer el tomber sur le fer des casques.

« Nous avons frappé avec le glaive.. Devant l'Ile de Bornholm, nous arrosâmes les boucliers dans le sang des blessures. Les nuages de la gréle déchirèrent les anneaux des armures. 1/arc lança le l'er. Vulner tomba dans la mêlée. Jamais roi ne tui plus grand. Le rivage était couvert de cadavres. L'acier donna de quoi ananger aux loups.

« Nous avons frappé avec le glaive. Dans le royaume des Flamands, le résidlal de la bataille ne fut décidé

. (i) Fala était une •oreière qui travetsatt les «ifS momée sur na loup.

{%) Littéralement : les fiUes nagiqucs de la oonie de Tare.

qu'après la moil du roi Freyr. L'aiguilloii bleu de la blessure couverte d'un sang épais perça Famiure dorée de Hoegne (■). La irierge pleura sur le combat du matin. Le loup fut amplement rassasié.

«Nous avons irappé avec le glaive. Non luiii du cap d*Engle, je vis d'innombrables guerriers tomber sur lefr rocs d'£ynefer. Nous combattîmes pendant six jours avant que les ennemis fussent vaincus. Au lever du soleO» l'homme célébra la féte des flèches. Valthiof tomba sous le coup de nos armes.

«ÎVous avons ii appé avec le glaive. La rosée de sang découlait de nos épées. Les vautours reçurent des cadavres pâles. L*arc résonna quand la flèche perça les armures foi^ées' pouf le combat par le marteau de Svelner. La flèche envenimée, arrosée de sang, courait k la blessure.

« Nous avons frappé avec le glaive. Les tentes de Hlakka (pt) flottaient au combat que nous livrâmes dans la baie de Hedning. On voyait se fendre les casquea des guerriers lorsqu'au milieu du fracas des épées nous brisions les boucliers. C'était autre chose que d'embrasser sur des coussins moelleux une belle fiancée.

a Nous avons frappé avec le glaive. Dans le Northumberland, la pluie des flèches tomba sur les boudiera; les morts jonchèrent la terre. Ce jour-tt|

(î) Guerrier célèbre.

(a.) Ulakka était une des valkyrics qui assistaient aux batailles, et qui emportaient dans la demeure d'Odiu les guerriers qui suceominiait bravement

m VOYAGE

Il nVtait pas besoin d'eihorter les hommes w combat.

Les lances ëtincelantes déchiraient les casques. Je \is briser les armures. Les combattants perdirent la vie.

a Nous avons frappé avec le glaive. Dans les iles des Hébrides, Herthiof remporta la victoire sur nos hom» mes. Rmgnvald tomba sous une pluie de traits. Dans le fracas des ëpées, les héros éprouvèrent la plus grande douleur. Le guerrier (i) lança vigoureusemeut le rude javelot.

« Nous avons frappé avec le glaive. Les hommes tombment les uns sur les autres. L'espoir du combat réjouissait le vautour. Le fer rencontrait le bouclier. Le roi Marslan d'Irlande ne laissa pas les loups ni les aigles souffrir la faim. Les corbeaux iùrent bien nourris dans le golié de V édra.

« Nous avons frappé avec le glaive. Un matin y j'ai vu tomber bien des hommes dans le combat sous la morsure des flèches. I/épine du fourreau pénétra bien vite dans le cœur de mon fils, fc^il enleva la vie à Fintrépide Agnar. l/épée perça la cotte de mailles de Hamder. Les bannières étaient resplendissantes.

« Nous avons frappé avec le glaive. J*ai vu les braves fils d*Endil fidre avec leurs épées une proie aux loups. Dans le golfe de Skede, c'était autre chose que de voir des femmes offrir du vin. Plus d'un navire fut privé de guerriers. Le manteau de Skœgul (a) fui déchiré en pièces dans le combat des rois.

(i) Littéralement : rébranlear des casques, (a) Valkjrrie. Par le œaiiteau de la valkyrie, il kui eu tendre farmure.

« Nous avons frappé avec le glaive. Près de lindesœre , nous jouâmes un madn le jeu de Yépée avec trois rois. Bien peu de combattants échappèrent à ia mort. Les loups en mangèrent beaucoup. Les aigles et les vautours se nourrirent de chair. Le sang des Irlandais coula dans la mer brillante.

« Nous avons frappé avec le glaive. Je vis s'enfiiir un matin le guerrier aux beaux cheveux, Tamant de la jeune fille. Avant que le roi OErn succombât, ce n'était pas dans ie détroit d'Âla , comme quand la fille du pressoir nous apporte le breuvage chaiid, comme quand on embrasse celle qui est jeune.

« Nous avons frappé avec le glaive. L*épée serrait le bouclier. Les lances brillantes résonnaient sur le vêtement de Uilde (i). On montrera longtemps dati s l'île d'Angul comment, nous héros, nous marchions avec ardeur au jeu de Tépée. Devant la grève^ de bonne heure* le dragon des blessures fut teint de sang.

«Nous avons frappé avec le glaive. Le guerrier qui s'avance le premier dans la tempête des flèches esi-il celui que la mort menace le plus? Elle saisit souvent plutôt celui qui ue combat pas. 11 est dilïiciie de conduire le lâche au jeu de Hilde. Le lâche ne &it nul usage de son cœur.

« Nous avons comliattu avec le glaive. C'est là ce que j'appelle une chose juste, quand les guerriers marchent contre 1( s guerriers; quand nul d'entre eux ne fuit devant l'autre. Telle est, depuis longlamps, la

(i) Dirinilé guerrière.

Sf VOYAGE

loi des combats. Celui qui veut être aimé de la jeune fille doit se battre avec joie.

« Nous avons frappé avec Tépée. Il me semble que nous devons obéir an sort. On n'échappe pas à îa loi des Nomes. Quand je conduisis mes navires sur la mer pour rassasier les faucons sanguinaires, je ne croyais pas qu'Ella disposerait de ma vie. Dans le golfe d*Écosse, nous avions donné une ricbe proie aux loups.

« Nous avons frappé avec le glaive. Je me réjouis en songeant aux larges sièges préparés pour les béros

dans les salles du père Balder. Bientôt nous boirons la bière dans les cornes tortueuses (i). Dans les salles splendides de Fiœlner, le héros ne regrette pas la . vie. Je ne m'asseoirai pas avec douleur à la table de Vidrex (a>

« Nous avons frappé avec le glaive.* Si les fils d'As-

laug connaissaient mes tourments, s'ils savaient comment les vipères venimeuses ni*enlacent, ils saisiraient leurs armes acérées et courraient au combat. J*ai choisi pour épouse une femme qui a enfanté des héros.

« Nous avons frappé avec le glaive. La noire mort

s*avance. Le serpent vigoureux me serre avec force. La vipère est déjà dans mon cœur. J'espère que la lance d'Odin atteindra Ella. Mes fils bondiront de co-

(i) littéralement : les arbros tortueux de la tÔte. (a) Un de^ divers noms d'Odiii , ainsi que celui de Fiœlner qui précède.

EN IRLANDE ET AU GROÊNLAJSD. é9

1ère en appreoaot la mort de leur père. Les guerriers hardis ne veoleot pas de repos.

«Nous avons frappé avec le glaive. Cinquante et une fois j*ai livré de grands combats. Dés ma jeunesse^ j'ai rougi de sang les flèches. Je ne croyais pas qu'il v i ût eu plus valeureux liomme que moi. Les Asar peuvent m'appeler. Je ne regrette pas la vie.

« A présent , je désire mourir. Les messagères en» voyées par Odin viennent mHnviter à entrer dans ses ailes. Joyeux, j'irai boire la bière avec les Asar, assis sur des sièges élevés. Les heures de la vie sont écoulées. Je inriirs avec joie. »

Quand le roi d'Angleterre apprit la mort du héros ,1 il eut peur que ses fils ne le vengeassent cruellement^ et il envoya en Danemark des ambassadeurs pour connaître leurs dispositions. Les ambassadeurs trou-'

vent les quatie iils de Fiagtiar i-éiitiis flans une salle; ils raconteiit ce qui s'est passé, et quand ils disent commeut le vieux guerrier est mort, Biôrn serre si fortement un bois de lance qu'il y laisse l'empreinte de ses doigts; Hvitserk presse avec une telle colère un échiquier qu'il se fait jaillir le sang des ongles, et Si« gurd, qui tenait un couteau à la main , se coupe jusqu a l'os sans y faire attention.

Bientôt après , tous quatre prennent leurs armes et s'embarquent pour l'Angleterre; mais ils sont battus et s'en reviennent chercher de nouvelles troupes. Ivar» qui est le plus adroit de tous ^ les quitte et va trouver le roi EIH. «Je te prometit, lui dit-il, de ne jamais porter les armes contre toi, si lu veux me donner

dans ton royaume aulant de terre que peut en con-» tenir une peau de bœuf. » Le roi EUi, qui ne connaît pas l'histoire de Uidon , sourit d'une prière si humble , et lui accorde ce qu'il demande. Ivar coupe la peau de boeuf par fines lanières , emèiofipe unevaate étendue de terrain et y bâtit la forteresse de Londres. lÀf il attire à lui par des promesses, par des présents, les principaux lialnlants du royaume, et quand il croit pouvoir compter sur leur appui, il envoie dire à ses frères de venir avec leur armée. Ils arrivant suivis d'une troupe nombreuse; mais £lli, trompé par Ivar y trabi par ses anciens compagnons d'armes» es> saye en vain de se défendre. Les fils de Ragnar s*emparenL de lui et le lunl expirer dans les toi tures. I^uis ils retournent en Danemark, heureui. d'avoir vengé la mort de leur père. Ivar régna encore de longues années en Angleterreyet lorsqu'il se sentit près de mourir» il ordonna k ses amu de renterrer ii l'endroit de la c6te le plus exposé aux invasions, car il protégerait encoïc, disait-il, le royaume après sa mort. Sa volonté fut exécutée, et l'on raconte quen Tan 1066, lorsque le roi Harald entra en Angleterre» il aborda prés de la tombe dlvar et périt dans le combat. Biais quand vint GuiUaume le Conquérant, on ouvrit cette tombe et Ton y trouva le corps d'ivar encore intact; Guillaume le iiL brûler» et rien ne s'opposa plus à sa cuii(|uéle.

Ainsi finit la saga de Ragnar, et le nom du héros est resté populaire dans la vieille Scandinavie. Dans la chaumière islandaise» les paysans parlent des anciens jours» et chantent encore son chant de mort.

mS JDUnÉBBVTIS lOBMI» jn VSRSinCATlOH (l).

Le ire» des scaldes admettait, comme ikotu Tavonft.

dît, la quantité , la rime , rallitération et Tassonance.

La quantité n'est point déterminée en islandais comme en grec et eu latin. Elle change souvent selon la poeitioD des mots, et la seule rè^le iovariable que Foo puisse établir à cet égard ^ ^ première

syllabe d'un mot sur lequd repose Faocent principal est longue, ainsi que la première des mots composés, comme, par exemple, pâpplrs'àrklr fynr-gefa.

La rime est de deux sortes : rime complète (ada- Iheodling)^ ou demi^rime (skothendling). La première est une rime de voyelles et de consonnes; la seconde de consonnes seulement, masculine ou féminine, quelquefois d'une syllabe, comme dans far et var^

(i) Voyez, sur tout ce qui a rapport à ( ( s loiines poétiques» rexcellenl ouvrage d'Olafsen : Ont Nordens garnie digiekonst; ia-it*f Copeuha^jue, 1786; un petit livre très -net et Uès- précis de M. l indfors, professeur à l'Universitc de Lund : Iniedmng til Islànthhi littcratiiren ; io-S", Lund, i8a4 ; l'ouvrage pl^'in de re-^ cherches cuneuses ci d'érudition que M. Edelestan du iVIcril a publié sous le titre de : Protégomènes à l'htstoire Scandinave ; in-8*, Paris, 1839 ; un autre livre du même anteur : Essai philoiophKjuc sur les principes tt les /ormes de versification ; in-8°, Paris, 1841; Pœmes islandais de M. Bergmaun; in-8", Paris, i838, livre sérieux et savant, dont nous ne pouvons cependant admettre toutes les conclu siooa.

quelquefois de deux, comme dans vetur et setur. Dans l'ancienne pot'sii islandaise.» les rimes n'étaient point croisées y comme dans les poésies modernes scaodÎDaves, elles se suivaient vers par vers* En voici un exemple tiré du cbant d'Égill , qui a pour titre : le Rachat de la téte,

Vestan koinc of ver Eui cà vidrit ber Maoïi strandar mar So or milt of far Dro ek eik à flot Vid jot-brot Hlod ek maerdar btut MiiiDÎt Koarrar ihiit (i).

La forme allitërée est la forme la plus ancienne, la plus fréquente de la versification islandaise. L'aliité* ration se iîit au moyen de trois mots commençant par la même lettre; deux de ces mots entrent dans

le premier vers, le troisième doit être placé au commencement du vers suivant. Les deux premiers s*appellent Uodstqfir^ ce que nous ne pouvons guère traduire que par lettres versifiantes; le troisième s'ap pelait hôjuàtufir^ lettre dominante.

Exemple :

Ami /'agnadar AiUocbheiUa(a).

(i) Je ▼ient de roaest , j'ai travené la mer «ur nioo navin: , et j'apporte na cbant» «oilà ma mission. J*ai tniTerté sur mon navire la mer dlsUnde et va ^aot pèse snr mon souvenir.

(a) Adieu i terre de la |oie et du bmibeur.

EN ISLANDE ET AU GROtNLAND. i7

La lettre allitérante est f. La troisième qui détermine les deux premières porte le titre du hùfudsta^

Si b lettre domiiiaote ae composait de deux cûdsonnes, surtout des consonnes sky sp, st, il devait en être de même de celles du premier vers :

Leto upp xirdlo impa Staofgk l kiôl hofilom (a).

Et dans la quatrième strophe de la Vôluspa :

Thà var gmiMl ^roin Gnwoiim laiiki (3).

De même pour les voyelles et pour le y et le admis comme / et u :

Ond gaf Odin 0dgiîfli0dar(4)^

Dans les vers très-courts, quelquefois on se contentait d'une seule lettre versifiante, quelquefois aussi on en admettait plusieurs :

Aiodslnddialbr ^dgar kindir

'0 Boikau, dit M. du Meril , parlait comme un scaldc quand il disiiit (if commencer par le second vers. Prolégomènes, p. 68.

(21 Ils iniient leuTs pied» dans l'orage y iU élevèrent leurs têtes dans les tVinias.

(3) Sur le sol il n'y avait point de plantes vertes.

(4) Odin donna le souffle, Loki la pensée.

fit VOYAGE

Jfctri «k flriDn JlfBgaHciiiddallar(t).

Dans cette même espèce de vers, on plaçait quel* qoefols avant le caractère dominaot des mots sans accentuation , destinés seulement à rendre plus dair le sens de la phrase :

Blenduz vid rodnar Und randar himni 5A6glar vedur Leko Vid êky% of baug» {%).

Dans ces quatre vers, ret sk sont les caractères al litérantSy und et vid des mois superposés dont la prosodie ne tient pas compte.

Dans les vers plus longs i les deux caractères versifiants devaient être placés fort près Tun de Tautre; il n éiaii j^uère permis de mettre le premier au commencement et le second à la fin du vers j car alors le son musical de Taliitération n'aurait pas été assez marqué (3).

(i) Écoutes tous, esprits supérieurs, grands et petits» enfonli de Heimdàll.

(a) Les bondiert leintt de «angse benrtmt danslm b«tii]]& Les comlMittaots luttent pour les auucaux d'or.

(3) On trowre encore pluncur* traoes de rallîiéntîon dans la» inetett écriu popolains et 1m anciens profert u t de la Suède et du Daneoiiriu Quelques poètes du Nord ont esM7é rAeennent de fcnt* ployer, et on écmiîn anciDMdi M. F. Ilayer, esaa^ auMÎ de faire revivre cette forme de versification dans la treduotion de la Fo^ tuspa qu'il publia en i8iS; nab ees divecses teotatives n*oat point eu de succès.

BN ISLANDE ET MJ GROtNLAND. M

L'assonance apparaît aussi frétjucniment dans l'an- «ieoDe poésie islandaise, quoiqu'elle uait pas été y oomme Tallitératioa » appliquée à toute espèce de ws. Elle était , ainsi que la rime^ de deux sortes : assonance pleine et demi-assonance. Dans le vers à as^ sonanct" pleine, il devait y avoir deux moU renl'ermant la même voyelle suivie de la méiue consonne , par exemple : se^ir, gumskr ; meHàf sterka. La demi* assonanoe était formée de mots ayant seulement les mêmes consonnes , ainsi : stin/ et nord, yard et înrd. Si la première consonne assonante était simple ou double ) il devait en être de même de la seconde ( I ).

Quelquefois une pièce de vers était composée tout entière d'assonances compièteS| quelquefois de demiassonances^ le plus souvent, les deux sortes d'assonances revenaient tour à tour» comme dans cette

strophe :

Fasto/t/r skvli Uni a

Feng&ûeW vera (engiW

Hac/ïr licit al riuya

Hiaidur môgnudr! per aidai (a).

Dans un grand nombre d*anciens poèmes islandais»

(i) Lin scaide dvant uni dans un de ses vers un<^ consonne simple grôm, avec une consonne double skômmo^ fut rf|iriniandé par le roi Harald SigurdsMfiy comme ayant commis une Saaxt» de

versiticittiôii.

(a) Le roi doit tenii la parolt qu'il a donnée à dps hommes fidèles. Ttt ne violeras pas ta promesse» toi qui » brave dans le combat.

l'assonance n'est jjlacée (|ue de deux vers en deux, vers. Dans d'autres, ou trouve deux a&sooaoces à chaque vers.

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