LA MÈRE
Je te chanterai d'abord un chant qui doit être très- Utile. Han a dit à Hyuda ( i ) : Lvite tout ce qui serait trop lourd pour tes épaules. Conduis-loi toi-même.
Je te chanterai un autre chant qui te servira si lu
(t) RimUt, dit M. Finn llagnuieo, signifie la Mrrai Jim, la mer. On pourrait lnter]iféler ainsi ce paiMge : Le terre dit à la mer : Évite les glaces qui pèsent sur ton sein; et la fin de la stm~ phe, par cet axiome pratique : Réunis tes forces, «fin de n'avoir pas besoin du secours d*auirui. Den œldn MUt, 1. 111, p. 184.
EN I^LANDiv KT AU GKOÊNLAND. ISI
poursuis sans joie la roule. Que la puissance d*Urda te protège partout ou tu courrais risque dVchouer.
Je te chanterai nn troisième chant, si les eaux menacent de t'engloutir. Que les fleuves elles torrents, quand tu les descendras, s'affaiblissent pour toi.
Je te chanterai un quatrième chant, si des ennemis te cernent dans un passage périlleux. Que la force soit avec toi, que leur ardeur s'éteigne, que leur esprit devienne pacifique.
Je te chanterai un cinquième chant, si Ton enchaîne tes membres dans les chaînes de la prison. Mon chant t'enverra des flammes magiques. Les chaînes se briseront sur tes bras et sur tes pieds.
Je te chanterai un sixième chant, si tu vas sur la mer orageuse. L'onde et le vent te seront soumis. Tu navigueras heureusement.
Je te chanterai un septième chant^ si tu es exposé à être saisi par le froid sur les montagnes élevées. 1^ froid ne domptera pas tes membres, le frisson glacial ne traversera pas ton corps.
Je te chanterai uu huitième chant , si lu te trouves égaré la nuit dans un chemin ténébreux. La méchante sorcière chrétienne ne pourra te faire aucun mal.
Je te chanterai un neuvième chant, si tu engages le combat avi c les redoutables géants. prudence et rhabileté dirigeront Ion cœur.
Va nuintenant à travers les plus grands périls; rien ne peut s'opposer k tes vœux. Je t*ai chanté un chant magique sur le vue inébranlable, à la porte de mon tombeau.
132 VOYACK
Mon filsy em|K>rle et conserve dans ton sein les paroles de ta mère; si tu t*en souviens, un bonheur complet te suivra sans cesse.
Dans la cat^orie des poèmes morauv et philosophiques de l'Edda, nous n'avons que deux chauls à citer, le H(W<unaL et le SoUiduid.
Le Havamal est attribué à Odin lui-même; son titre signifie chant suprême. Mui chant de i'£dda ne peint aussi bien l'esprit , les idées de morale des anciens Scandinaves, et le degré de dvîlîsalion qu'ils avaient atteint avant même de eouiiaihe les sa^es enseiirnements du cliristiaui&me. il mérite d'être placé parmi les recueils de maximes, de pensées proverbiales que l'on a surnommés, à juste titre, la stresse des peu* pies. Il présente les contrastes les plus étranges; tantôt des idées d'une mansuétude presque évaugélique, tantôt des conseils farouclies et cruels; ici le culte de l'amitié, les idées hospitalières; là le doute incessant, la défiance, la fourberie. Cest que ces andens hommes du Nord étaient tout à la fois confiants et cauteleux, dévoués à leurs amis et toujours en garde contre la trahison. Us joifjnaient à la générosité des races guerrières rinstinct mobile des races sauvages, et à leur ignorance profonde, à leurs habitudes gros* stères, une sorte de science pratique dont les préceptes exprimés dans leurs poèmes primitifs sont devenus des proverbes en usage encore, pour la plupart , parmi leurs descendants. INous essayerons de traduire aussi littéralement que possible ces leçons si caractéristiques et si concises.
Avant d'entrer dans une maison, il faut regarder attentivement dans tous les coins, car on ne sait oii les ennemis se tiennent cachés.
Salut h celui qui donne ! Un h6te est venu, ou sera
sa place? Il a liùLe celui qui lente la furlunc a la porte des autres.
11 a besoin de feu^ celui qui entre les genoux gelés. Il a besoin de nourriture et de vêtements, celui qui a traversé les montagnes.
Celui qui arrive à Hieure des repas a besoin d*eau, de linge et d*une inviiation hospitalière. Il lui faut le bon accueil et lentretien amical.
Il a besoin de prudence, celui qui voyage au loin. Au logis tout est bien. Celui qui ne sait rien est nu sujet de moquerie quand il se trouve avec des boni mes éclairés.
Que personne ne fasse parade de son intelligence, et qu'il soit sur ses gardes. L'homme circonspect qui entre prudemment et en silence dans une maison commet peu de fautes. Il n*y a pas d*ami plus fidèle qu'un bon jugement.
L'hôte circonspect, en arrivant dans une maison étrangère, ne prodigue pas ses paroles ; son oreille écoute, son regard observe. Ainsi se conduit le si^.
Heureux qui sait mériter Tapprobation et les paroles affectueuses. Ce que Thomme possède dans le cœur d'un auti e esl très-incertain.
Heureux celui qui reste intelligeni et honoré tant qu'il vit. L'homme a souvent puisé de mauvais conseila dans le cicur d'un autre.
Heaucuu|i de sagacité, \uila ce qu'il y a de meilleur à emporter eu voyage. Dans des lieux inconnus, cela vaut mieux que Tor. Cest l'appui de celtti qui se trouve daos remlMirras.
Ce qu'il y a de pis en voyage, c'est la boisson immodérée pour les enfanis des liommes. 1^ bière n*est pas si bonne (\ue beaucoup de gens le disent.
Ce qu'il y a de pis, c'est la boisson immodérée: plus on boit , moins on se counaU.
Il s'appelle Toiseau de Tonbli^ celui qui plane sur les assemblées de buveurs. H ravit à rbomnu l intellîgenœ. J ai rté enchaîné avec les plumes de cet oiseau dans la demeure de Gunladi.
Je devins ivre y complètement ivre diea le sage Fialar. La boisson la meilleure est celle qui laisse rboomie reprendre sa raison.
Le jeune homme doit être liardi dans le combat, ailleurs réservi' et prudent. A Tlieure de la mort, chaque homme doit être calme et généreux.
L'ignorant se figure qu'U vivra étemeliemeni s'il fuit les batailles; mais la vieillesse ne lui accorde aucune |)aix , ([uoiqu'elle lui donne une arme.
Quand le sol entre dans une demeure, il bâille, balbutie, se rend importun 11 n'est content que lorsqu'on lui donne à boire. C'est alors que l'homme révèle sa nature.
Celui qui a un jugement sain, celui qui a longtemps voyagé el observé , connaît le caractère de chacun.
Prends la coupe et bois modérément; parle à profit
OU tais-lui; personne ne te ftia un reproche de le retirer de boune heure pour dormir.
Le glouton qui ne sait pas gouverner son penchant détruit sa santé. Quand il est parmi les sages, il se rend ridicule par la manière ^ont il obéit à son estomac.
L^s animaux savent quand ils dois eut quitter les pâturages et rentrer à letabJe. L'Iioinrue grossier ne connaît pas les bornes de son estomac.
Lliomme mal ëlevë et sans esprit se moque de tout. Il y a une chose qu'il ne sait pas et cfu'il devrait sa* voir, c esl qu il n'esl \rds lui-même sans défaut.
i>e sot passe des nuits entières à réfléchir à toute espèce de chose. Quand vient le jour, il est fatigué, et un souci lui reste.
Le sot regarde comme ses amis tous ceui qui lui sourient. Il ne comprend pas Tanière moquerie dont il est l'objet quand il s'assoit parmi les gens snges.
Le sot regarde comme ses amis tous ceux qui lui tiennent un doua langage» mais lorsqu'il arrive au thii^, il en trouve peu qui soutiennent sa cause.
Le sot croit qu*il saurait bien comment il doit agir s'il se tiouvail dans l'embarras; mais quand le moment de l'épreuve arrive, il ne sait (|ue dire.
L'homme sans instruction fait l>ien de se taire quand il se trouve parmi des gens instruits. Cest en pariant beaucoup (]u'il montre son ignorance. En pariant beaucoup, l'ignorant reste ignorant.
(iclui-ln |iarait sage qui interroge avec sagacité et répond de même. Il ne faut pas cacher ce qui arrive, ce qui doit être su de chacun.
Il parle beaucoup trop, celui qui dit des mots sans
suile. langue babilla n ie k laquelle ou ti^impose pas de frein se nuit à elle-même.
Il ne faut pas fatiguer l'hôte que Fod reçoit. Il a besoin de reposy de vêtements secs, et non pas d'être interrogé.
Il se croit babile celui qui, par ses plaisanteries, domine un de ses voisins; et il ne songe pas que, tandis qu'U rit, il excite la colère.
Beaucoup d'hommes unis pendant un certain temps se querellent dans une réunion. Le convive irrite le convive. La lutte entre les en&nis des honmies est éternelle.
Prends ton repas de bonne heure, quand tu dois visiter des amis. Autrement, oo est embarrassant, on mange comme si l'on était importun, et Ton s'occupe peu de Tentretien.
On fait de longs détours pour aller chez un ami infidèle, quoiqu'il demeure au milieu du chemin. On va eo ligne droite chez l'ami vrai, quoiqu'il demeure loin.
N*entpe pas comme convive toujours au même lieu. Même en étant aimé, on devient importun en restant trop longtemps dans la même maison.
La demeure qui nous appartient esl la meilleure, si petite qu'elle soit. Chacun est maître dans sa maison. Quand on ne posséderait que deut chèvres et une cabane couverte de chaume, cela vaut mieux que de mendier.
La demeure qui nous appartient est la meilleure.
EN ISLANDE ET AU GROENLAND. 187 Chacun est maitre dans» sa maison. Le cœur de celuilà saigoe qui doit solliciter sa oourriture à chaqtie heure de repas.
Ne fiâtes point un pas sans vos armes. Qui peut être sûr qu'au sortir de chez soi il n'ait pas besoin de son épëe?
Je n'ai pas rencontré un homme si généreux , si hospitalier qu'il soit, qui refuse ce qu*on lui offre, ni un homme si prodigue de sou bien qui dédaigne les présents.
Celui ([U! [jossède des biens ([iTil a lui-même acquis lie doit pas souffrir la gêne, bouvenl ce que nous gagnons dans des heures de joie nous servira dans les heures de calamité. Beaucoup de choses deviennent plus mauvaises que nous ne le croyons.
Que les amis se fiosent phiisir l'un à l'autre par des présents qui leur conviennent. Les dons réciproques font durer l'amilié, quand, du reste, tout est comme il faut.
Que l'homme soit Fami de son ami, qu'il réponde aux présents par des présents. Qu'il emploie la moquerie envers la moquerie, la dissimulation envers la dissiiiiLilation.
Âime ton ami, aime aussi son ami, mais ne sois pas l'ami de celui qui hait ton ami.
Si tu as un ami en qui tu aies oonBance, et dont tu attendes une vraie satisfaction, unis la pensée i la sit ivne, échange des présents avec lui, va le voir souvent.
&i tu en as un à qui tu ne te fies pas, mais dont tu
veuilles tirer parti, doiine Uii de belles |iarales, sois dbsimulé, paye le mensouge par le inensoiige.
Souris à celui auquel tu ne te fies pas, et que tu n*aiines pas. Ptarle contre ta pensée. Donne-lui ce qu'il donne.
.l'ai été jeune. J'ai voyagé seul, et je me suis égaré. Je me suis senti riciie quand j aî trouve un compagnon. Uhomme est la joie de riiomme.
Celui qui est à la fois doui et brave a de rares chagrins et mène une heureuse vie. Celui qui manque d esprit se défie de tout ; il est mesquin et désagréable, même quand il donne.
Dans les champs j'ai donné mes vêtements à deux bûcherons; revêtus de ces habite, ils ressemblaient à des héros. Lliomme nu est craintif.
L'arbre isolé en un lieu aride se dessèche , il perd son écorce et ses funilles. Il en est de même de cehii qui n'est aimé de personne. Comment pounait-ii vivre longtemps?
L'aHection des faui anois est pendant cinq jours plus ardente que le feu. Le siaième oe feu s'éteint, et toute amitié disparait.
Il u csl pas loiijouT's nécessaire de fane des dons précieux. Souvent avec peu on s'attire des louanges. kvec un demi-pain et une coupe à demi pleine, je me suis fait un camarade.
Il y a de petites pensées et des ftmes petites comme des grains de sable. Tous les hommes ne sont pas également doués. Il y a moitié bien et moitié mal.
Que lliomme soil instruit, mais qu'il ne le soit pas
Irop. >Ceux-ià sont les plus heureux qui savenl beaucoup et qui savent bien.
Que niomme soit instruit» mais qu'il ne le soit pas trop. Le cœur de Tbomme instruit a peu de joie
quand il sait loul ce qu'il possède.
Que riionime soit iustruity mais qu il ne le i»uit pah trop. Qu*il ne sache pas d'avance sa destinée, son âme en aura moins de soucis.
Le tison brûle près du tison jusqu'à ce qu'il soit consumé. Lu flamme s'allume à la flamme. L'homme se révèle à Tliomme par des paroles , le sol par sou silence oi'gueilleux.
Qu'il se lève de bon matin , celui qui en veut aux biens ou à la vie d'un autre. Le loup qui dort ne saisît pas sa proie. L'homme qui dort n'obtient pas
la vi ( le lire.
Qu'il se levé de bouue heure , celui qui a peu d*ouvriers et qui veut avancer sou labeur. Il y a de nombreux obstacles pour celui qui dort tard. La moitié de la richesse est dans le travail.
Que le père de famille fasse sa provision d'arbres el d'écorces, et sache combien il lui en faut poui ia moitié de Tannée et pour chaque ibis qu'il eu lait usage.
Qu'en se rendant au thing (i) l'homme soit lavé et
peigné, s'il n'est rîchement babillé. Que personne
n'ait iiutite de ses souliers, de ses vêlements, m de sou cheval.
(i) Aocieniieft asMemblées populaires. C*éuit là qu'on jageût les procès, qu*on discutait 1«» îoii*rdls de cliaque tribu.
L'homme qui veut être éclairé doit queslioiuier et parler. Ne coolie ton secret ni à l'un, oi à Tautre^ ce que trois penoones saveot, toul le monde le sait.
.L*aigle qui plane sur les eaux aspire à un autre air et regarde inquiet le vieil océan. Il en est de même de riioaime ([ui se trouve au luxiieu de ia foule où il a peu d'amis.
L*liomme prudent usera avec modération de son pouvoir. En se trouvant parmi les braves, il apprendra que nul homme fort n*est plus fort que tous les autres.
Soyez circonspect , réservé , niéiiie avec vos amis. Souvent elles nous coûtent cher, les paroles que nous confions à d'autres.
En certains endroits je suis arrivé trop t6t, en d'autres trop tard. Tant6t la bière était bue, tantôt elle n'était pas préparée. Celui qui déplaît ai rive rarement à temps.
Çà et là on voulait m^inviter quand j'arrivais à l*heure du repas, ou quand je déposais deux morceaux dans la demeure de Tami fidèle chez qui j'en avais mangé un.
Le feu et la clarté du soleil , voilà ce qu'il y a de meilleur pour les enfants des hommes quand ils ont la aanté et qu'ils peuvent vivre sans (aire de mauvaises actions.
Personne n'est complètement misérable, même s'il n'est pas très-bien portant. Celui-ci est heureux par ses enfaiiis, celui-là par ses amis, cet autre par sa forlune, et cet autre encore par de bonnes œuvres.
La vie est bonne, si mallieureuse qu*elle soit. Lliomme vivant possède des vaches* J*ai vu rhomine mort déposé devant la porte, Thomnie riche bràlë
sur le bûcher.
Le boiteux peut monter à cheval, le luaiichot conduire des troupeaux, le sourd combattre avec courage. Mieux vaut être aveugle que brûlé. La mort n*est utile a personne.
Cest un bonheur d'avoir un fils, même s*il naît tardivement après la xiiorl tie sou père. Il est rare qu'une pierre tuniulaire s'élève au bord du cbemiii si un fils ne Téiève à la mémoire de son père.
Il y a deux espèces de combattants : la langue, qui peut nuire à la téte; la main, qui doit être sous cbaque manteau.
C.vlm :i des provisions de ^oyage ne craîni j)n.s ^*jipp||^^ la nuit. Courtes sont les ailes du uavire; incerSime est la température d'automne. Le temps change en cinq jours, et dévient tout autre en un mois.
(Idui (jui lie sait rien ne sait pas que beaucoup de gens deviennent fous avec les tous. Celui-ci est riche, oelui*là ne Test pas, et ne mérite pas qu'on lui en fksae un reproche.
Tes troupeaux meurent, tes amis meurent; toimême tu mourras. Ce qui ne meurt pas, c*est le nom honorable que l'on s ost acquis.
Tes troupeauiL meurent, tes amis meurent; toimême tu mourras. Mais je sais une chose qui ne meurt pas y c'est le jugement qu'on porte sur les morts.
t4f VOYAGE
J*;ii Vil les ^lan^i's des enfants des riches pleines de provisions. Ceux qui les possédaient mendient à présent. La fortune est rapide comme Téclair. Cesl le plus mobile des amis.
Si un sot devient riche, ou s*il obtient la faveur des femmes, son oî^neil s'en aecroîl , mais non pas sa sage&se. 11 marche d'un air (ier et impudent.
Son ignorance éclate si on Pinteiroge sur les runes célestes connues des dieut , écrites avec art. Il vaut mieui alors qu'il se taise.
Louez le jour quand il finit, la femme quand elle est hmiée, la jeune fille ([iiaiid elle est mariée, l'épée quand on s en est servi, la glace quand vous Tavesi^ traversée, la bière quand vous Taves bue.
Pendant rorage, les arbres tombent. Piar un vent frais, on vogue sur la mer. Dans Tobscurité, on cause avec la jeune fdle. l^s jeux du jour sont nombreux. On se sert du navire pour voyager, du houclier pour se défendre, du glaive pour frapper, de la femme pour goûter un baiser.
Prés du feu on boira la bière. On gtlsKra sur la glace. On achètera un cheval maigre et une épée roniilée. cheval sera nourri à la maison et le chien dans les bois.
Que personne ne se fie à la parole d*uoe jeune fille, DÎ au discours d'une femme. Leur cœur est comme la roue qui tourne, et la perfidie a été déposée dans leur poitrine.
!/arc fiajjjile, la flanmie incendiaire, le loup qui ouvre la gueule, le corljeau qui crie, le porc qui
grogne y Tarbre nm racines, la mer en courroui, la chaudière bouillonnante,
La flèche <|ui vole, la vague qui retombe, la glace
vieille d'une iiuil , le serpent plié en aiineaux, les paroles d'une femme dans le lit, Tépee rompue, les jeux de roura, le fils du roi,
ii0 veau nyMle, t'eidave obstiné, les flalleriesd'une ikvineresw, ri|^iiiiiiie lipemment mort, '^-Que l*hoililM%0 ià fie pas à tout cela, cpril ne se lit' pas trop \it<' an cliainp ensemencé, ni trop vile à son fds. Le temps agit sur le champ, la raison éprouve le fiU ; tous deux peuvent changer.
^jtt^pwréhe à bi bâta, celui qui rencontre sur la rbttte le meurtrier de ion frère, celui qui passe près d'une maison h demi hndëe. Alors le cheval est inutile s il se casse une janihe. Qu'on ne soit pas assez crédule pour croire à tout.
L*amour de la femme est comme la glace unie que Ton traverse avec un cbeval non cramponné, comme un poulain de deux ans non dompté , comme un na* vire voguant sans gouvernail au milieu de l'orage, ou comme les rennes des montagnes poursuivis par un boiteux.
Je le dis ouvertement, car je connais les hommes et les femmes. L'amouf* des hommes trompe les femmes. Nous leur disons les plus belles choses quand nous en pensons le moins. Les paroles séduisent les âmes raisonnables.
Il faut qu*il parle agréablement et qu'il offre de Tor, celui qui vaut gagner Tamour d'une femme. Des
144 VOYAGR
roses fraMies ei iin cor ps de jeune ftile, voilà ce qu'il aura , celui qui iàit ia cour.
Ne blâmez pas celui qui aime. L'image ^e l'a to* luptë qui ne touche pas Thomme vulgaire ëmeut souvent le sage.
QnOn ne Veproche pas à un homme ce qui arrive à tant de gens. Le puissant amour étourdit la raison des eofants des hommes.
La pensée connaît ce qu'il fiiut au cœur, quand le cœur la gouverne. Il n*y a pas de maladie plus triste pour Fhomme que de ne pouvoir s'attacher à rien.
J'ai hieii appris cela quand j'étais dans la forêt , attendant ma bien-aimée. iîile était ma vie et mon âme. Cependant je ne la possède pas.
J*ai vu la jeune fille belle comme le soleil endor* mie sur sa couche. La magnificence des princes ne me semblait rien auprès du bonheur de vivre avec une telle femme.
Tu viendras le suir plus tard, Odin, si tu veux parler k la jeune fille. Cest un grand malheur quand on ne connaît pas une telle méprise.
Je m'en retournai pl^n d'amour, et 'croyant mon IxHilicui CCI laii). Je crovuis qu'elle me donnerait sou cœur et ses caresses.
Lorsque je revins, tous les guerriers étaient éveillés. Le feu pétillait, les flambeaux étaient allumés. La route du bonheur me fîit interdite.
Lorsque je revins de nouveau vers le matin, les gardiens de la maison dormaient, et je trouvai là chienne de ma bien-aimée liée sur son lit.
Beaucoup d'aimables lillcs ont envei-s les hommes Vhumeur Irès-variable quand on les observe de près. Je m'en aperçus lorsque je cherchai à séduire la pni*. dente femme que j'aimais. Mon amour fut le ^ujet de sa raillerie, et je n'obtins rien d'elle.
Clicz lui le mailit! de maison doit être de bonne humeur, prudent et hospitalier. Qu'il songe à parler s'il veut apprendre beaucoup, et quil parie bien.
Cest un archiignorant , c'est un être grossier, celui qui ne sait rien dire.
J'ai visité le vieux géant, et me voilà revenu. Le silence me profitait peu. En employant la parole, jai atteint mou but dans les salies de Sutlung (i).
Sur la chaise d'or, Gunlaeda m'a donné une boisson ejLCellenle. Je la récompensai mal de son amour fidèle, de sa passion aixlente.
J'ouviis ma demeure. Les rors se fendirent. Audessus el au-dessous de moi était la roule des géants. J'exposai ainsi ma tête.
J'ai bien profité du fruit de mes efforts. Le sage échoue rarement. Le breuvage poétique a été apporté dans la demeure des hommes.
Je ne sius si je serais sni li de la dcinenie des «géants sans le secours de Guulieda, cette bonne lémme qui me reçut dans ses bras.
(i) Odin fait ici allusion à l'une de ses plus bt'lles aventures. Le géant Suttung gardait dans sa retraite le breuvage poétique. Odio pénètre dans cette retraite, d'abord sous un nom emprunté, puis sous la forme d'un serpeat, séduit la fille de Suituug, et avale en . trois coup» la iwédetise boisson.
I^e jour suivant, les g<^ants, ennemis des dieux, s'informèrent (le r<'fal (le iîolverk. Ils (l(MnaiKl(^rent s'il était parmi les dieux, ou si Sultuug i avait tué.
Cklin avait prononcé un serment sacré* Qui peut se fier à ses promesses? Suitung est trahi, la boisson enlevée, et Gunlseda est en larmes.
Le cliant du soleil n'est pas aussi ancien que ceiiv dont nous venons de parler. Il date de i époque où le christianisme fut adopté par la population islan* daîse. On y trouve encore plusieurs réminisoenoea el plusieurs images du paganisme. Le nom d'Odin y est cité, et celui de Hel, la déesse des enfers, et celui du dieu INiord et des Nornes. Mais la morale qu'il enseigne, les dogmes qu'il explique, les principaux tableaux qu'il retrace, sont empreints d'une pensée toute chrétienne» ou, pour mieux dire, d'une pensée catholique candide et poélique qui souvent touche au mysticisme. Un ancien manuscrit attribue ce chant à Sa-mniid, et une traciilion populaire rapporte qu'il le chauta dans son cercueil. Si rien ne prouve d'une manière absolue que le savant prêtre d'Odd soit réel^ lement l'auteur de ce poème, rien ausâ n'indique le contraire. Les savants du Nord se sont tous accordés à inscrire le nom de S.Lmund en tête de ces strophes religieuses; c'est ù ce titre qu'elles sont jointes aux chants païens de l'Edda , et c'est chose curieuse de trouver réunies dans le même livre ces œuvres d'une nature si opposée , de voir face li face le Vallialla d'Odin et l'église du Christ, l'ancienne loi el la nouvelle, l'erreur de l'idolâtrie et la régénération.
EN ISLANDE ET AU GAOfiNLAND. f 47
Là le poète préconise la force physique, célèbre avec eiithousiasiue le coiii-age du guerrier, l'ardeur des combats ; ici il gémit sur les faiblesses humaioes et les misères de la vie. Le premier dépeint dans ses vers les régions glacées de Tempire de Hel , les luttes orgueilleuses, les banquets bruyauts du \allialla. 11 ne condamne guère aux tristesses du monde souterrain que les làcbes; il n'admet dans le temple d'Odin que les hommes au coeur intrépide. Le second^ couché sur son lit de mort ^ voit comme Dante la torture des méchants, et les joies ineffables des élus. Il voit dans Penfer les femmes qui ont trompé leurs époux. Elles sont condamnées à tourner sans cesse une pierre sanglante 9 et leur cœur sanglant palpite hors de leur poitrine. Les hommes qui ont porté envie à leur pro> chain ont des runes sanglantes gravées sur la poitrine. Les voleu!*s et les meurlrun s oui le sein déchiré par des vipères. Ceux qui ne sanctifiaient pas le» jours de féte ont les mains clouées sur des pierres brûlantes. Les orgueilleux sont couverts de vêtements enflammés.
Dans le ciel, ceux qui ont été fidèles à la parole de Dieu portent sur le Iront une auréole brillante. Les anges lisent les saintes Éciitures sur la tète de ceux qui ont pris soin des pauvres. Les anges s'inclinent devant ceux qui ont eu faim, et des rayons éblouissants entourent les fils pieux qui ont honoré leur mère.
Le chaut se termine par une exhortation religieuse du poète à son hls : Ces strophes que je t'ai ensei-
io.
14A VOYAGR
giîées, lu !#»s chanteras aux vivanls. Fii leur diias ce chant ilu soleil , pur de (oui mensonge, ^nus allons nous quitter, tuais nous nous retrouverons au jour de la félicilé. Mon Dieu, donne le repos aux morts et console les vivants.
Dans la traisième catégorie des clianis de FEdda, nous hou von s d'abord le chant de Vôlund ^/ oiumiftr f/(uJa)y ou Vulaud, ce forgeron magique, ce Dédale des temps modernes , dont le nom s*est répandu, à travers TEurope entière. Vôland a été un. des héros du moyen âge, le héros de l'art et de Tindustrie, le représentant d'une pensée habile et intelligente qui invente et qui crée. Ce personnage favori des tribus du ^ord n'a point l'attitude majestueuse, ni la mâle beauté que le peuple a coutume d'attribuer à ses héros. Les traditions ne parlent pas de ses longues boucles de cheveux blonds, ni de son œil étin* celant, ni de ses tneinhres nei vt u.v; loul au contraire, elles le représentent faible et nmtilé, enfermé dans une ile, et travaillant par Tordre d'un maître cruel. Cest son intelligence qui fait sa beauté; son adresse est sa force ; un savoir cruel sera son salut.
La Wilkina saga, qui est de cinq à six siècles moins ancienne que le poème de l'Edda, retrace dans de plus longs détails les aventures du merveilleux artisan. Voici l'analyse de cette saga^ qui raconte en même temps les exploits de Dietrich, de Berne, et dont chaque page est, pour ainsi dire, empreinte d'un esprit de clievalci le allemande qui n'apparail pas dans rivdda :
Un i-oi de Vilkiniland, en Suéde, errant un jour au bord de la mer, encontre une Haffriu' ( femme de
mer). II la liouve belle, la prend djiis si > l)!;is; elle eiilaiile un géant, <'l de ce ^éaiU naquit i habile Velatid. A l'âge de neuf ans, son père le conduit dans le Hunalandy chez un célèbre forgeron nouim^Minaer, pour qu'il apprenne là à tremper et à façonn<ft J^l^r.
Trois ans après, Vadele mène dans ta moniaj^Pdu Kallova, babilée par deux nains (jui iabricjuait ni avec un art merveilleux des glaives, des armures de fer, des bijoux d'or et d'argent. Vade convient avec eux qu'ils apprendront à son fils, dans l'espace de douxe mois, tout ce qu'ils savent, et leur promet un marc d'or pour récompense. Le terme expiré, le géant vient cberclier \eland; niais les nains (|ui ont reconnu l'aptitude du jeune ouvrier, olTrent à leur tour un marc d'or à son père pour avoir la permission de le garder encore douze niois$ cependant, comme dans leur avarice ils s'efTrayent déjà d'avoir à payer un marc d'or, ils ajuulenl à leur première proposition (]ue si, au bout de douze mois, Vade ne revient pas, ils seront libres de tuer son fds. Vade accepte ces deux conditions, el, tirant son fils à l'écart, il enfouit devant lui une large épée dans la montagne, et lui dit : Si je ne suis pas de l'etour au jour prescrit , prends celle cju e et tue-toi de ta propre main, plulot que de te laisser égorger comme une femme par les nains.
Vers la fin des douze mois, Vade se met en roule, et arrive près de la montagne trois jours avant le
terme défifiliif. fratigué de sou voyage, il sVndort; une tempête éclate; le lit sur lequel repose le géant tremble et s'enlr*ouvre, et le géaol est englouti. Veland,
après l'avoir en vnin cherché de tout côté, va prendi'e son ('|)('e et ia cache sous ses vêtements, puis il entre dans la caverne des nains, les égorge t et s'en va yers le Danemark, emportant leurs outîb et leurs trésors les plus précieux.
Arrivé sui- les bords d uii fleuve nommé Visarà, )i ft^atréte, abat un arbre, le creuse, s'y enferme avec ses trésors, et s*abandonne au courant des vagues.
Quelques jours après, un roi de Juttland, nommé Nidung, assistait à une pèche avec les gens de sa suite. Tout à coup les péclieurs ramènent dans leurs filets le lourd tronc d^arbre. Veland en sort et demande qu'on lui laisse la vie e\ ses trésors, et promet de rendre au roi d'importants services. Le roi accepte. Veland entre à son service.
Il était chargé de prendre soin de trois couteaux f|ue Ton plaçait chaque jour sur la table du roi. Un matin, en les nettoyant au hui d de la mer, il en laisse tomber un dans les flots. Par bonheur, dans ce moment, le foi|[eron de la cour était absent; Veland entre datis son atelier, fabrique un couteau parfaitement semblable à celui qu'il avait perdu, et le porte sur la lal>k' avec les deux aiHies, Mais quond le roi s'en servit, le couteau trancha tout a la lois et le pain et la table. Etonné de la force de cet instrument, Nidung interroge Veland, qui avoue ce qui s*est passé.
L*arrouriei* du roi, irrité des éloges que Ton donne
EN ISLANDE ET AL GROENLAND. ii>|
:ui nouveau venu^ Jui adresse un déli : Faisons , lui dil-il, tous deux, une œuvre de notre métier; toi une ëpée, moi une armure et un casque; si ton épée fend mon casque, ma tétc est à toi, sinon ta vie m'appartient.
Le déii est accepté ; Tépreuve ajournéeà douze mois. Le forgeroo entre aussitôt dans son atelier , et, du matin au soir, frappe sur son enidume. Veland continue tranquillement h faire son service habituel. Six
mois se passent; le roi, qui s intéresse à lui, lui demande pourquoi il ne se met pas à Tœuvre, et Velaïul lui répond qu'il ne peut travailler, parce qu'un homme dont il ne sait pas le nom, mais dont il peut très-bien représenter la figure, llii a irolé ses outils. Il i'abrique une statue de grandeur naturelle, la colore, la couvre (le vêtements et la place dans le palais. Le roi, trompé pai- la ressemblance, s'écrie en l'apercevant : Eh quoi l Keigin , te voilà donc de retour de ton voyage, et tu n'es pas venu me voir? Sire, dit alors Veland, vous ayez nommé le coupable.
Reigin étant revenu, le roi le force à restituer les i>utils qu'il a volés, et après quelques mois encore lie délai, Veland se met enfin à Tœuvre. 11 fabrique d*abord une épée d'une rare beauté, et conduit le roi au bord d'une rivière. Là il livre au courant de Teau un tronc de bois d*un pied d'épaisseur, puis s'en va un peu plus ])as, et étend son épée sur la rivière. Le tronc de bois, poussé par les flots contre le tranchant de lepée, se fend en deux morceaux. Vehind retourne dans son atelier, brise cette première arme,
IÙ2 VOYAGE
el en fabrique une autre avec laquelle il tend de la même manière un tronc de deux pieds d^ëpaisseur. Il brise encore cette épée , «t en forge une tix>bième
plus belle, plus brillante que les deux premières, avec laquelle il iend un tronc d'arbre de trois pieds d'épaisseur.
Le jour de Tépreuve est arrivé. Le rival de Veland s^avauce revêtu d*tine armure éblouissante; il s'assied sur un siège préparé pour lui , et écoute avec orgueil les éloges cpie les spectateurs [>rcHiii;uenl de tout eôté à son travail. Veland |)ose son épée sur le casque de Farmurier, et lui demande s'il doit appuyer sur la lame. Frappe de toutes les forces, s*écrie TorgueiU leux armurier, et tu verras de quelle trempe est mon casqne. Veland en posant légèrement la main sur son (pee, ieud le cascpie et arrive au tiàne. « Il me semble, s'écrie l'aruairier, qu'on me vei'se de l'eau froide sur la téle. M Au même instant, il tombe de son siège fendu en deux morceaux*
roi veut avoir cette merveilleuse épée. Veland
promet de la lui (Kniiici-; mais i! a L^iand soin de la cacher, el de lui en remettre une autre. Quelque temps après, l'babile forgeron ayant eu une querelle avec un des personnages importants de la cour, le tue, et le roi irrité bannit le meurtrier de sa présence.
Veland, résolu de se venger, entre dans la cuisine du roi el essaye d'em[)(*isoniier s ineis qui lui sout servis. Le roi, instruit de cette tentative, lui fait couper les jarrets afin de renipêcher de sortir de son ix>yaume, el de le forcer à travailler uniquement pour
lui. Sur ces eotrefailes, arrive EgiU, frère de Veland* et la Wilkina saga raconte ici riocident dramatique
que les traditions suisses attribuent à Guillaume Tell. Egîll est le nieilieuj arclier de son h mps. Le roi, pour éprouver son adi esse, lui dit : Place une pomme sur la téte de ton fils et lance sur cette pomme une de tes flèches. Egill subit la terrible épreuve. — Que voulais- ta faire de cette autre flèche que tu tiens ii la main? lui dit le roi. — Si la première, répond Tintrépide arcber, avait atteiul mon fils, la seconde t'était destinée.
A partir de ce dernier incident, le récit de la Saga diffère peu de celui qui se trouve dans le poème de l'Edda. Le poêrae ne parle point de tous les faits que nous venons d'aiiahser. Il dit seulement qu'il v :iwiit une fois un roi de l iulande, père de trois liis : Slagvid, Egili, Volund. Ces trois fils rencontrent au bord d*un lac trois valkyries qu*ils épousent, et avec lesquelles ils vivent pendant sept ans. Un jour ces trois femmes s'eufuienl. Les deux frères ni tu s courent h leur poursuite. Veland reste seul dans VU/Jc/a/, et fabrique des bagues, des bijoux. Midung, roi des Nériciens, envieux de ses richesses, de ses œuvres d*art, le fait saisir au milieu de là nuit par ses honftnes d'armes, lui fait couper les jairels, et lé cuihI.iiuik' .) vivre dans une île inbabilée, à travailler sans cesse dans sa forge solitaire.
Veland a l'âme altérée de vengeance, et bientôt il assouvit dans le sang sa rage implacable. 11 attire dans sa demeure les deux fils de Nidung, les égorge, et
134 VOYAGK
caciie leurs membres dans le marais. U revél leurs crAaeft d'une lame d*ai^eiii el les donne à leur père; il enchâsse leurs yeux comme des pierres fines, et les donne à leur mère; il travaille leurs dents comme lies pet it s et les donne à leur sceur. Bien lût il attire cette sœur elle-même dans sa demeure^ lui fait prendre une boisson soporifique et la déshonore. Mainte* nant , s*écrie-t-il avec une joie farouche, je suis vei^ du mal que Ton m'a fiiit. Il faut seulement (|ue je sorte de cette ile isolée. Alors il se façonne des ailes, s'élève dans les airs, apjjclle iSidung, lui raconte la mort de ses fils, le déshonneur de sa fiile, puis s*en* fuit, laissant ie roi en fureur, la fdle éplorée.
Après ce chant de Veland qui occupe une place à part dans les poèmes de PEdda, voici venir le cycle des Volsunge et des Nieflung, qui touche à la fois au\ traditions fabuleuses et aux annales liislot iijues du Nord, qui dans ses rauiitications embrasse toutes les contrées Scandinaves et les contrées germaniques. Ici la poésie allemande s'allie de très-pres à la poésie islandaise. Les mêmes faits ont inspiré les auteurs inconnus de rt'{)o})éc des Niehelunyen et les chanlres de TEdda. Les mêmes personnages apparaissent dans le récit germanique et le récit Scandinave, avec leur attitude terrible et leur douleur lamentable. Dans la première seulement, tout annonce plus d*art et de travail; dans la seconde, tout est plus primitif et plus spontané. LVpopéedes ISielx lungen se déroule lentement, majestueusement, comme une iraie épopée, avec un singulier mélange d énergie sauvage et de
raffinements, de couleurs sinistres et de grâce délicate. 1^ chants de TEdda ne se suivent pas ainsi l*un
Tautrey et ne présentent pas un ensemble aussi continu. Ils éclatent tour à tour <;omiue un cri de guerre, ou un accent de désolation. Chacun de ces chants forme en quelque sorte dn<^farf?re à part. Quelquesuns d'ailleurs ont ëtë perdus , en partie, ou en totalité, et pour suppléer à celte lacune, pour renouer le fil interrompu des événements, il faut avoir recours au récit en prose , à la Volsunga saga. L'épopée des Niebelungen est plus près de la vie réelle. L'épopée de l'Edda, si on peut appeler épopée cette série souvent disjointe de dithyrambes, se rapproche davantage des traditions mythiques et de la croyance au merveilleux. Dans celle-là, on distingue de prime al)ord un ordre logique, un enchaineoient de circonstances qui prépare et amène peu à peu le dénoûment; dans celle-ci, tout porte le cachet d'une pensée soudaine et inattendue; et si la première, avec ses combinaisons puéli(jues, ses elTelsde structure, est plus grande et plus belle, la secood^avec son essor lyrique, ses mouvements impétueux, est plus étrange et plus saisissante. Essayons d'abord de tracer une rapide analyse des Ntebeliingen ; nous reviendrons ensuite à FEdda, et nous saisirons mieux par là les différences (|ui existent entre le poënie germanique et le poème islandais.
A Xanthe, au bord du Rhin, il y avait un vieux roi nommé Sigmund, père d'un fils unique appelé Sigfrid. Après mainte aventure extraordinaire, maint combat
pi'odîgieuz I Sigfriil se lasse de rester claus le cbâleair de son père, et veut voyager, il traverse le Rhio et arrive à Wornis, où Guntlier, roi des Bourguignons , demeure avec ses deux frèies Gernol el (iiwlljer, el sa t'iiai mante sœur Crieniliilt. Si^fi id vsl reçu dans le palais de Worms avec enipressenieut ; mais de longs jours se passent avant qu*îl puisse voir CriemhilL 11 faperçoit seulement au retour d'une expédition militaire qu*il a faite pour le service de Gunther, et désire l'épouser.
Cependant le roi des Bourguignons a entendu parler d'une jeune fille qui demeure au delà de la mer, et à laquelle il voudrait s*umr. On la dit admirablement belle; mais pour obtenir son aveu , il faut combattre avec elle les aimes à la main, il faut la contuiéiir. (Jiinlher promet à Sii^Prid de lui iaire épouser la Ix'ile Crieniliîlt, si le jeune liéros peut l'aider dans cette dilBcile entreprise. Sigfrid accepte. Tous deu& partent et arrivent en Islande où demeurait la belle Brynbild. Siegfrîd avait un manteau qui le rendait invisible et lui donnait la lurce de douze hommes. Il combat pour (iunlht^r- sans être reconnu, et dompte la fière Brynbild. Les noces se célèbrent à Worms, et Sigfrid épouse sa belle GriembllL Mais il est forcé de venir encore au secours de Gunlber/et c^est lui , la seconde uuîl du mariage de Brynbild, enlève à la jeune icmme un anneau el une ceinture magique dont son mari, trop faible, n'avait pu la dépouiller. Sigfrit donne cet anneau et celte ceinture à Criemhilt.
EN ISLANDE ET Ai: GROENLAND. iS7
Un jour tes deux nouvelles mariées étaient assises ru ne auprès de Tautre et regardaient- les braves guerriers joutant Fun contre l'autre. Tout à coup Griemliilt dîi : Mon époux devrait éli*e le souverain de
toutes ces contrées. — Cela ne se peut pas, répondit Brunliilt , puisqu'elles sont soumises à Gunther. Toutes deux alors discutent, s'irritent. Bninhilt veut montrer, en eqtrant la première à T^glise, qu'elle est la reine du pays. Criemhilt l'arrête et lui iak voir l'an-, neau et la ceinture que Sigfril lui a enlevés.
La femme de Gunllier pleure sur son humiliation, ei jure de se venger. À. la cour de son époux élaît un guerrier audacieux et fort, nommé Ui^n. Elle lui confie ses désirs de vengeance, et Hagen promet de la délivrer àr tout jamais de celui qui l'a outragée. 11 répand le hruit qu'une nouvelle i^uerre vient d'éclater en Saxe. Sigfril veut y aller. Au momenl où il va partir, Criemliilt, pleine d'une tendre anxiété, conjure Hagen de veiller avec soin sur son époux. 11 s'est baigné dans le sang du dragon Fafnir, et tout son corps est invulnérable, k l'exception d'une petite place entre les deux épaules, ou une feuille d'arbre était tombée pendant qu'il imprégnait ses membres du sang mi^que. Criemliilt fait une croix sur le manteau de Sigfrit, pour désigner cet endroit vulnérable à Hagen, afin qu'il ne le perde pas de vue et détourne lescon[)s c|ii une main ennemie diricjerait de ce côté. Sur ces etilrefaites, une grande cliasse se prépare. Criemhilt, agitée par de sombres pressentiments, conjure en vain son époux de ne pas y aller. Il part avec
ISS VOYAGE
Hagen , le défie a la ti»uf sc. ;imve le premier à lutv foiiUiue i[Ut était ie but désigné, et, au iiiomeut ou il se penclie pour boire, Hageii le frappe par deirière à Tendroit fatal que Favengle Criemliilt lui avait révélé.
Sigfrit fut enterré à Wonns. Son épouse le pleura toute sa vie- Cepeiulaiil elle se remarie quel(|iie temps après; elle épouse £tzei , roi des Haos. Mais elle ne contractait cette nouvdle union qu'avec une pensée de deuil et de vengeance. Plusieurs années se passent ; elle a médité sa vengeance, elle en a préparé les njoNptisj à un c(iiain jour, elle iuvile ses frères et Hageu à assister dans sa demeure à une fête pompeuse. Les guerriers bourguignons partent avec le pressentiment du sort qui leur est réservé. Cependant ils s'avancent intrépidement , car ils auruent honte de se retirer devant Tapparenoe d'un péril. A peine sont-ils a ia lable splendide préparée pour eux que ie combat s'euga^e. Blodei , frère d'Etzel , les attaque, et il est massacré avec cinq cents hommes d*annes. Des milliers de Huns se rassemblent, marchent contre les Bourguignons, et sont de même vaincus, dispersés, égorgés. Criemhilt fait mettre le feu à la salîe où tiaieriL reulermés ses ennemis, et, dans leur soit ardente, ils boivent le sang de ceux qu'ils ont tués. Le lendemain le combat recommence. Il ne restait que six cents Bourguignons. Bientôt ils succombent l'un après l'autre dans la lutte acharnée, dans la lutte incessante que Criemhilt soutient, et échauffe, tantôt par ses prières, tantôt par ses împla-
EN ISLANDE ET AU GROftNLAND. 159 cahics provocations. Tons 1rs l)ra>t's liomiues d'armes <lc lk>urgoguc sont morts. Gunllier et Hageii sont neulê debout au milieu des flols de saug et des amas de cadavres, luttant enooreavec ardeur et ne voulant |Nis se rendre. Le vaillant Dietericb parvient enfin à les mailriser el les livre sans défense a (witiiiliilt, en la conjurant dVpargner leur vie. Dietericli sort. Criembilt Tai! trancher la téte de Gnntlier, puis la présente à Ha^n qui la maudit. £lle s'élance alors contre lui et l'^oi^e avec Vèpée de SigPrit. Au même instant Dietericb rentre, et, emporté parla colère à la vue de cet liorrihle spectacle, massacre Criemhilt.
Dieterich et Hagen pleurent sur les héros qui sont morts.
L*épopée des Niebelungen commence par la galante description de Crierobilt, et arrive immédiatement à Sigfi ied, liU tle Sigeiiiinul et de Sigeliul.
La tradition islandaise, par la Volsunga saga et les chants de TRdda, remonte beaucoup plus liaut. Elle remonte jusqu'à Odin, père de Sige, aieul de Sigurd (en Allemagne Sigfrid), et se rejoint à la tradition du vaillant R^nar liodbrok dont nous avons cité le chant de mort par Aslauiî, fille de Sigurd, épouse de Heguar, puis à la tradition de toute une race de rois de Suède et de Danemark| issue de ce guerrier aventureux.
Il y avait jadis , dît la Voisunga saga, un bomme
noninié Sige qui descendait des dieux, et c^u un appelait dis d'Odin. Cet homme ayant tué un jour, daos un accès de jalousie, un esclave de son frère,
prend la faite, erre à l'aventure, et, guidé par Odin,
nioMle sur un bàlimeiU de guerre, arrive dans \v pays des Huns et devient loi de la coulrée. Dans sa vieillesse, il est tué par Jes parents de sa femme* Son fiin Rerer venge sa mort.
Rerer était un brave el illustre guerrier, mais sa couche restait stérile. 11 invoque les dieux pour avoir une prof^éniturc , et Odin éeoule j>a pi ii ii . il lui envoie une pomme par la lille du géant Urinuier. iierer mange le fruit magique, et sa femme devient enceinte; mais elle porte pendant six hivers son enfont dans ses entrailles, et elle meurt en donnant le jour à mi lib plein de force que Ton nomma Volsung.
\ olsuiig épouse la fille du géant Ilriiimer, et devient père de six. iiis et d'une fille. Un de ces fils, Sigmund, et sa sœur jumelle Signe ont eu d'étranges aventures. Signe épouse Siggeir, roi de Gothland. Le jour du mariage, on voit entrer dans la salle du bancpiet un homme enveloppé dans un p:rand manteau, qui n'avait qu^ul œil et portait un ehéue dont les racines entraient dans le sol, et dont la cime touchait au plafond. 11 enfonce une épée dans le tronc noueux de ce chêne , el dit qu'elle appartiendra à celui qui pourra l'en arracher. Sigmund est le seul qui ait assez de force pour la prendre. Siggeir, froissé dans son orgueil, invile pourtant sou beau-père et ses beaux-frères à venir le visiter en Gothland. Là il les attaque à Timproviste, tue Vokung et 8*empare de ses deux fils.
Signe conjure son mari de ne pas laisser égorger
ses frères. Le cruel Siggeir le lui promet, mais il les fiiit lier par les pieds dans le tronc d'un chêne. Chaque nuit un loup vorace arrive et dévore Tun d'eux.
Le dixième jour il ne restait plus que Sigmund. Sa sœur Signe, qui veut le sauver, lui envoie du miel, lui fait dire de &*en frotter le visage, et de s'eu mettre un peu dans la bouche. Le soir^ le loup arrive, affriaodé par sa proie quotidienne; au lied de dévorer Sigmund, il lui lèche le visage, et lui met la latif^ue dans la bouche. Le jeune prisonnier la saisit entre ses dents, la coupe; le loup, dans sa douleur, fait un bond si impétueux que le tronc du chêne se fend et Sigmund est libre.
Il se retire au milieu de la forêt, dans une caverne. Signe lui envoie l'un après Fautre, pour lui porter secours, les deux, fils qu'elle a eus de son époux. Siginuud les trouve tous deux trop làclies, et les égorge du consentement de Signe. Alors Signe prend le visage et les vêtements d'une autre femme , entre dans la retrwte de son frère, y passe trois nuits et devient mère d'mi lils vigouioux (|uon aj)pelle Sinfiotle. Son père l'endurcit aux fatigues, l'exerce aux combats, parcourt avec lui, les armes à la maintien champs et les bois. Un jour ils rencontrent des guer riers enchantés qui, pendant neuf jours, étaient changés en loups, et le dixième seulement reprenaient leur figure Immaine. Sigmund et Siuiiotle, en s*cmparant des dépouilles de ces victimes de la sorcellerie, sont eux-mêmes transformés en loups, et courent comme des loups à travers la forêt. Biais le dixième
Iktirature islamiaiie. i 1
jour ils reprennent leur forme véritable, brûlent leur peau de hèle fauve, et s'en voni rina(juer Siggeir dans sa demeure. Vaincus par leur ennemi, en* fermés dans une caverne» iU couraient risque de mourir de faim» lorsque Signe vient à leur secours; elle leur en voie des provisions et une épéeavec laquelle Sifi^mund prali(|ue uue ouverlure dans sa prison. Il sort accompagné de Sinfiotle et va met lie le feu à la maison de Siggeir. Au moment où la flamme éclate, Sigmund appelle sa sœur et la conjure de venir à lui, de se sauver» mau elle lui répond : Tu sais que je suis innocente de la mort de Volsung. J'ai fait tuer mes enfants, parce qu'ils n'avaient pas assez de courage pour le venger ; je suis allé te trouver dans ta retraite sous une figure étrangère, et Sinfiotle est notre fils» le vrai fils courageux des en&nts de Volsung. J*ai tout employé pour faire succomber Siggeir; maintenant ma vengeance est complète, je ne désire pas vivre plus l!)ii<;temps, et mourrai joyeusement avec celui que j'ai été forcée de prendre pour époux.
Siground retourne dans le pays des Huns et éponse une princesse danoise nommée Boqghilde » qui met au monde un fils auquel les Nomes prédisent une grande célébrité. Ce fils s'appelle Helge. Son liisfoit c forme l'un des épisodes les plus dramatiques de . r£dda, mais ce n'est qu'un épisode. Revenons à Sigmund. Son fils Sinfiotle devient amoureux d'une femme que le frère de Borgbilde voulait épouser. Les deux rivaux se battent en duel. Le vaillant Sinfiotle tue son adversaire , et Borgliilde jure de se venger.
EN ISLANDE ET AU GHOENLANn. f6S
Àu banquet des funérailles de son frère , elle présente à Siniiotle uoe coupe empoiioiiiiée. Le jeune guerrier regarde cette coupe a^ec défiance et la donne à Sigmund qui la vide sans crainte, car il était d'une telle nature ) disent les Sagas, que le poison ne pouvait agir sur lui ni intérieurement ni eitérieu renient, Borghilde apporte une autre coupe que Sinfiode re* pousse comme la première. Eotin elle lui en offre une troisième en raccosani de pusillanimité. Sinfiotle la boit et meurt. Sigmund répudie cette femme cruelle qui bientôt meurt aussi , et il épouse une princesse uommée Uiordine. Un roi qui était son rival vient Tattaquer avec une armée nombreuse. Sigmund y quoique vieux, fait des prodige de valeur. Les épées se croisent, les dards volent. L'intrépide liéios lonibe au niilitu des légions ennemies, et renverse et massacre tous ceux qui essayent de Tarréter, quand soudain apparaît un homme qui n^a qu*un ceil, qui porte à la main une lance» et dont le corps est revêtu d'un long manteau, le même homme qui assistait au mariage de Signe, ou plutôt le même dieu, car t esi Odin. Il marche au-<levant de Si^'mund , brise son épée et le héros est vaincu , et ses compagnons d^armes, qu'il essaye en vain de mllier, prennent la fuite.
Au milieu d'une forêt déserte , dans les ténèbres de la miil, la fidèle Iliordiue vient trouver son épou\ blessé, et gisant sur le sol. ^'est-il pas possible , lui ditelle, de te rappeler à la vie? — Non, répond Sigmund, c'en est fait de moi. Odin a brisé mon glaive et ne
veut plus que je combalte. Mais tu portes dans ton seio un fils qui nous yengera. Il sera le plus vaillant et le plus illustre de ma race. Conserve les restes de mon épëe et dooue-les-lui lorsqu'il sera en âge de s'en servir. Il fera alors des actions héroïques qui se perpétueront dans la mémoire du peuple tant que le monde stibsibieia. Il dit et meurt. Hiordine reste près de lui jus({uau jour.
Le roi Halfrek de Uaueniark la rencontre, l'em» mène à sa cour, et Tépouse après qu'elle a mis au monde Tillustre enfant dont lui a parlé Sîgmund, le courageux Sigurd. Dès ses premières années , Sigurd se signale entre tous les enfants de son âge par sa force y son intelligence et son audace. Le savant Reigin est son maître; il lui enseigne, dit la Voisnnga saga, à jouer aui échecs, à connaître les runes, et a |»arler plusieurs langues, comme il convient à des princes.
Ici oomineoce Tépopée de TEdda, Tépopée lyrique' et dramatique dont Sigurd est le principal personnage et le béros*
Le premier chant nous le représente interrogeant
le divin Griper qui lui prédit sa destinée, son mariage, sa mort, et sa renoiumée tuture.
Dans le serond chant, Reigin lui raconte comment il a été frustré de son héritage par son fi«re Fafnir et l'engage à tuer cet être cruel et perfide. Mats c'est une terrible entreprise que d'oser laltaquer, car il a la forme d'un dragon, et il porte un casque dont Taspect seul jette l'épouvante dans le cœur des vivants.
P6ur donner à Sigurd les moyens de vaincre, Reigin lui fiibrique un |^aive tellement acéré, qu*il tranche
à la surface de l'eau une quenouille de laine, et fend d'un seul coup une épaisse enclume. Sigurd commence par venger la mort de son père en massacrant dans une bataille le roi qui l'avait attaqué. Puis il s*en va vers la retraite de' Fafnir, se cache dans une fosse, et, au moment où le dragon passé, le héros lui plonge sa bonne ëpee dans les entrailles. Reigin arrive au moment où Faillir expirait, lui arrache le cœur, puis dit à Sigurd de le faire rôtir, et s'endort. Sigurd ayant placé le cœur du dragon devant le feu, y pose le doigt, puis porte oe doigt à sa bouche, et au même instant il comprend huigage des oiseaux ; il entend des hirondelles qui gazouillent dans les broussailles, et Tune d'elles dit que Reigin pense à le trahir. Sigurd lui coupe la téte et s'empare des armures, des bracelets, des trésors de Fafnir. Une alouette lui parle de la belle Sigurdrise qui dort dans une salle tout entourée de flammes. Sigurd arrive dans cette salle, aperçoit, comme l'hirondelle l'a dit, une femme qui sommeille la téte couverte d'un casque, le corps couvert d'une cuirasse étroite. 11 coupe la cuirasse du haut en bas. La femme s'éveille. C'est une valkyrie qui a désobéi aux ordres d'Odin et qui, pour punition de cette faute, a été bannie des champs de bataille et condamnée à l'inaction. Elle remercie Sigurd de l'avoir arrachée à son engourdissement, lui enseigne la puissance des runes et lui donne maint sage conseil. Le jeune héros
échange avec elk des sermenls d'amour» et le cbaDt suivant nous le montre dans la demeure do frère de Brynhilde.
La belle Brynhilde retrace dans nne broderie tous les exploits f|iril a déjà faits, et le st'duil par ses charmes autant que par son adresse. £lle répond avec tendresse à ses vœux, et il lui donne pour gage de sa foi un anneau d'or.
De la maison chérie de Brynhilde, Sigurd, pour conliiuit'r ses a\erHiirPS, s'en dans le chàleau de Giuke, époux de (jrimhild, père de trois iils valeureux : Gunnar, Hogne, Guttorm, et d'une fille trèsbelle, nommée Gudrune.
Grimhild donne à Sigurd une boisson magique qui lui fait oublier Brynhilde; quelque temps après, il <''[u>n'^<' (iudrune, et Ini ciotine à manger un inorceati du cœur de Fafnir, ce qui lui rend le caractère dur et féroce.
L'artificieuse Grimhild ayant ainsi marié sa fille , engage son fils atné Gunnar à rechercher la main de
cell(^ qu elle n'a pas voulu laisser ('|)ouser à Sigurd. Mais iiiynhilde a juré de n épouser que celui qui pourrait arriver à cheval à travers les flammes qui entourent sa demeure. Sigurd est le seul qui puisse tenter cette épreuve. Il change de vêtements et de visage avec Gunnar, monte à cheval, arrive dans la salle où est enfermée Br^ nhilde, la somme de tenir sa promesse, la déclare sa fiancée, et passe trois nuits avec elle, mais en plaçant sa large épée entre elle et lui. Seulement il lui met au doigt un autre anneau
EN ISLANDE ET AL GROENLAND. Wf
et repreod celui qu'il lut avait donnë; puis il s'eo va rejoindre ses oompagnons sous sa forme véritable, et Brynhilde abusée épouse Gunnar.
Un jour qu^elle se baignait dans le Rhin avec sa beîle-sœur, celle-ci lui raconte comment Sigurd s*est tmvesti pour la tromper, et comment il a, sous le nom de Gunnar, passé trois nuits avec elle. Brynhilde devient pâle comme la mort, s'éloigne et tombe dans une tristesse profonde. Son mari essaye de la consoler et ne peut y parvenir. Sigurd s'ajipioclie ensnire d'elle; tous d'eux alors se rappellent leurs serments. L'béroique guerrier, trompé par les sortilèges de Grimhild , vent abandonner Godrune et épouser Brynhilde, mais elle ne peut pas y consentir, et passe tour à tour d*un réve d'amour ardent à une faroucbe pensée de vengeance.
Un soir elle était seule assise à l'écart, et s'écriait : Il fiiut que j'enlace dans mes bras Sigurd, le beau jeune homme , ou j'en mourrai. Biais non , qu'ai-je dit? il est répoux de Gudrune, moi je suis la femme de Gunnar. Les méchants nomes nous ont préparé d'amers chagrins.
Souvent, dit r£dda, elle s'en allait le soir contempler Sigurd à l'heure où il se retirait dans l'ombre avec Gudrune, et son cœur était plein d'amertume. Bientôt les regrets de l'amour se changent en haine. Elle ne peut être l'épouse de Sigurd, et elle ne veut pas qu'une autre jouisse de ce bonheur. Il taut que Sigurd meure, il faut qu'il expie par son sang les douleurs qu'elle éprouve, les angoisses qui la torturent. Ce n'est plus
uoe amaole trahie qui se plaint et soupire, c'est une femme emportéet frëmiasaote, qui n*a qu*uiie peni^» et oe profère qu*uo cri : veDgeftocel vengeuioe!
Gunnar, h qui elle révèle ses cruels projets, se révolte au vœu (ju'ellc lui exprime, car il est lié à Sigurd par un serinent d amitié et ne peut le trahir. li en est de même de son frère Hôgne; mais Guttorm, le plus jeune des trois frères , était absent lorsque ce pacte d'alliance Ait conclu, et ne s'y est point associé. Ses deux aînés l'engagent à tuer Sigurd; pour le décider à commettre ce meii rtre,ils lui promettent un royaume et de l'or, puis ils lui font man^^er de la chair de loup et de serpent bouillie, et le suc de celte chair donne une telle férocité à Guttorm, qu*il demande lui-même à ^[orger Sigurd.
Il s'avance un matin près de lui, son épée à la main, pour exécuter son crime. Mais le regard du héros 1 épouvante, et il se retire tout honteui. U revient une seconde fois, et son courage faillit encore. Enfin, une troisième fois, il approche, le trouve endormi , hii plonge son glaive dans le corps et s'éloigne en toute hùle. Mais Sigurd saisit sa bonne éj)ée, la lance contre son meurtrier, et le coupe en deux. Ses jambes tombent d'un côté et son corps de lautre.
Gudruae, qui dormait k c^lé de Sigurd, se réveille baignée dans son sang, et jette un cri lamentable. • Ne pleure pas , Gudrune, ma belle fiancée, lui dit Siguid, tes frères te restent, niais mon jeune fils ne pourra se déleodre. Us ont commis une mâchante action qui leur portera malheur. Quand tu leur don-
£N ISLANDE ET AU GROENLAND. fW
omis sept neveux , jamais ils ne retrooVeniient un besu4rére td que moi pour foire une campagne. A présent je Ycis comment les choses le sont pas* sées. Tout le malheur vient de Br3rnhilde qui tn*aiine
plus que nul autre homme au monde. Mais je n'ai aocuD tort envers Gunnar. J'ai respecté ies liens de notre parenté et observé tous nos serments, depuis que je suis devenu Tami de sa femme. »
Sigurd meurt Sa femme pousse de profonds soupirs, et Hrynhilde, fille de Budie, rit dans son cœur en entendant les cris de la fille de Giuke qui ne pense qu'à mourir.
« Assise auprès du cadavre de Sigurd, pleine de douleur, Gudrune se prépare à mourir. Son oeil n'est pas humide. Elle ne se tord pas les mains 9 elle ne se
plaint pas comme les autres femmes.
« Les jarles attendries s'avancent pour adoucir son chagrin. Le cœur prêt à se briser dans la tristesse ^ Gudrune ne peut pleurer. Les jarles superbes , les femmes couvertes de parures d'or sont prés de Gu* drune. Chacune d'elles raconte la plus amère douleur qu*elle a éji ion %<■(-.
a Giat-Lauge, sœur de Giuke, dit : « Je suis la plus malheureuse femme du monde ; j ai perdu cinq maris, deux filles, trois sœurs, huit frères, et cependant je vis encore. »
« Gudrune ne peut pleurer, tant elle regielle sou époux, tant elle souHre près du cadavre du roi.
tt Herberg, reine de la terre des braves , dit : « Mon destin est phis triste encore. Mes sept fils et mon
m VOYAGE
huitième époux soDt morU ea combattant ctant les contrées du sud. Le vent a 9 sur les dots, trompé an mère , mon père, mes quatre frères. Les vagues ont brise leur navire. Moi-même j*ai âû leur rendre les dei*-
iiiers lioiineiir :> , \v> roiidui 1 ( au tombeau, préparer leur sépult ure. L'année ou j'éprouvais toutes ces souffrances, où je n'avais personne pour me consoler, je fus faite prisonnière dans une bataille, le dernier jour de cette même annëe. 11 me fallait chaque matin préparer la toilette, lacer les souliers de la femme d'un Herse. Elle me menaçait, elle me battait. Jamais je ne trouvai un homme meilleur, et jamais une plus méchante femme. »
« Gudrune ne peut pleurer, tant elle regrette aoo époux, tant elle souffre près du cadavre du roi.
ce Guidraude, fille de (iiuke , dil : « Si sa^e que tu sois, ma mère nourricière, lu ne sais pas consoler une jeune femme. »
« Elle veut que le cadavre du roi soit découvert, elle enlève elle-même TétofTe qui le voile, et tourne son \isage vers Gudrune : — « Vois ton hien-aimé; que tes lèvres tonc lient ces lèvres, comme si tu l'erabrasaais vivant encore.
« Gudrune jette un regard sur lui et voit les cheveux du roi entachés de sang, les yeux du héros fermés, la poitrine du prince traversée par 1 epée. Elle se re^ jette sur son lit. Les liens de sa clievelure se dénouent, la rougeur couvre son visage, et une pluie de larmes tombe sur ses genoux. Alors Gudrune, fille de Giuke, pleure. Les larmes s'ouvrent un pacsage.
et les doux oweaui qu'elle poesède répondent à ita douleur.
«Jamais, dit Guidraude, fille de Giuke, jo n.n couiiu hur Ja tei re ini amour pJus grand que le tien. — Nulle part, ma soeur, tu ne couuus la joie sans ton Sîgitrd. »
« Gudrune , (iUe de Giuke , répond : « Auprès des lils de Giuke, mon Sigurd 8*élevait comme un beau
Hs qui s'élance du sol, ct>nniie une pierre précieuse qui briUe sur le bandeau d'un roi. Naguèra je me -voyais au-dessus de toutes les femmes de race royale. Depuis la mort du roi , je suis cèmme la feuille des bois tourmentée par Torage. Assise ou couchée, toujours je regrette Tami de mon cœur. Ce sont les fils de (iiiikp ((ui l'ont voulu, les fils de Giuke rjui ont voulu le malheur et les larmes amères de leur sœur. Ainsi vous désolez le pays et le peuple, comme vous oubliez vos serments, il ne te rendra pas heureux, Gunnar, Tor que tu as enlevé. Ces trésors causeront ta mort pour les faux serments fjut* lu as iiuis a Sigurd. (ïiaiide était la joie de notre demeure quand Stgurd sellait son cbeval Gram , et qu'il allait par malheur trouver Brynhilde, cette latale sorcière. »
« Alors Brynhilde, fille de Budie, s'écria : « Qu*elle soil privée de son ruan et de ses enfants, cette magicienne qui parle par ta bouche et qui m'injurie. »
«Guidraude, fille de Giuke, lui répondit : « Taistoi, odieuse créature, tu as toujours fait le malheur •des héros. Une calamité fatale, le suit partout. Tu as
été ramère douleur de sept rois y €t oui être ne brise comme toi Tamour des femmes. »
« Brynhiide, fille de Budie, dit : «Cest moa frère
A.tle, fils de Budle, qui a causé tout le mal. Depuis que j'ai vu les parures et les flammes de la salle des HuDSy depuis ce temps, je souffre et je souffrirai éternellement de cet aspect. »
« Elle s*appuie contre le pilier , elle Tembrasse. Les yeux de Brynhilde, fille de Budle, ^tîncellent comme la fhimme, et son cœur s'emplit de fiel quand elle regaixle les blessures de Sigurd. »
Brynhilde, salisfiiite de sa vengeance, se place sur le bûcher où Ton a porté le corps de Sigurd , met une épée entre elle et lui comme dans les trois nuits où ils reposaient ensemble, et se livre gaiement aux Waninu s qui la dévorent.
Gudrune veut mourir aussi. Ses frères lui donnent une boisson magique pour lui faire oublier ses dou* leurs, et les prières réitérées de sa mère la décident à épouser le roi Aile; mais nulle fête ne Fégaye, et son cœur est toujours rempli dt sombres pensées.
Aile accuse les frères de Gudrune d'avoir causé la mort de Brynhilde, et les invite à venir le voir pour la venger. En vain Gudrune les avertit par des rêves mystérieux, par des signes symboliques, du danger qui les menace, ils arrivent, et après une lutte sanglante, désespérée, tous deux sont enchaînés. Atle fait arracher le cœur de Hœgne et jeter Guanar dans une fosse.pleine de vipères. Gudrune qui a pris ellemême le glaive et combattu pour ses frères, envoie
BN ISUNDE ET AU 6ROÊNLAND. 17S à Gunnar une harpe avec laquelle il assoupit, par ses accords mélodieux, toutes les vipères qui leotoiirenty à l'escq^lion d'une seule qui lui plonge son dard dans le cœur.
Gudrune, pour venger la mort de ses frères, commence par tuer les deux enfants (ju'elle a eus d'Atle, puis, à Taide d'un lils de Hœgne, elle égorge Atle lui* même y met le feu à la salle où il est renfermé avec ses hommes d'armes, et ces hommes se plongent répée dans le corps pour ne pas mourir au milieu des flammes.
On croirait le drame fini après cette triple péripétie de vengeances et cette longue guerre plus terrible que celle des Airidesi mais il se prolonge encore. Gudrune, lasse de la vie, s^attache une pierre au cou et 8*élance dans la mer, mais les vagues la rejettent à leur surface et l'emportent sur le rivage d'une contrée soumise au roi Jonakin. Ce roi la recueille avec ses trois enfants , la belle Svanhilde, fille de Sigurd| £rp et Uamdir.
Un roi voisin, nommé Jornmureck , ayant entendu vanter les charmes de Svanhilde, veut l'épouser, et envoie son fils Randvir et Bicki, son conseiller, pour la demander en mariage. La denuinde est agréée. Svanhilde s'embarque avec les deux ambassadeurs et une suite nombreuse. A leur arrivée dans le pays de lommuredi, Bidd raconte au vieux roi que Randvir est l'amant de la jeune fille. Le père, furieux, fait pendre son fils et ordonne que la perfide Svanhilde soit foulée aux pieds des chevaux. Mais les chevaux
lU VOYAGE
fougueux s'arrêtent iU vanl le corps charmant de Svanhilde, el ne se précipiteot sur elle que lorsqu'on Ta recouverte d'un voile.
Gudrune, en apprenant la mort de sa fiile, appelle ses fils à la vengeanoe. Elle les revêt d'une armure d acier impénétrable aux dards et aux flèches, puis expire en pi ouonraiit le nom de Sigintl. Les fils s'en vont chercher Joruemureck, lui coupeut les mains et les pieds, puis Us sont assaillis par les compagnons d'armes du vieux roi, mais nulle pointe acérée ne pénètre dans leur armure. Alors apparaît un homme qui n'a qu'un œil, et dit : Vous ne tuerez point ces liers guerriers avec le fer, lapidez-les, et les fils de Gudrune fureut lapidés.
Il restait cependant encore une fille de Sigurd et de Brynhilde, une charmante fille nommée Asiaqg: Regoar Lodbrok la découvrit dans l'obscure retraite où elle était élevée et l'épousa, et de ce mariage naquirent d'héroïques eofauts qui perpétuèrent dans le Nord la race de l'immortel Sigurd.
Tous les incidents de cette lamentable tragédie dont nous n'avons fait qu'une rapide analyse sont, comme nous l'avons dit, racontés succinctement dans la Volsunga saga, et chantés clans l'Etlda. In savant danois, qui avait fait une longue et profonde étude des traditions Scandinaves , l'illustre P. £. MùUer, a consacré une grande partie de son curieux ouvrage sur les sagas islandaises à l'examen de celle-ci (i).
(i) Sa^ bibliotbek, t. II, pag. tai ctsuivunles.
EU ISLANDE TT AU GROftITLAlfD. 176
Le résultat de ses recherches cnti(|ues a cet égard est qae la tradition de Sigurd a éiéy dès les temps les plus reculé, réfMindue dans les contrées du Mord, et que» si elle n*est pas d'une nature purement historique, elle reposait pourtant sur des faits tellement connus et positifs, ((u'il nY'tait pas au pouvoir des éciivains de les altérer. Elle a été ensuite recomposée et modifiée en Allemagne, et il est possible, dit le judicieux érudit, que les Islandais lettrés qui , au, onzième ou douzième siècle, traversèrent TAllemagne, y aient recueilli quelques chants nouveaux (i ), et les aient rapportés dans leur pays. Mais rancienneté de la majeure partie de ce cycle renfermé dans l'Edda lui semble incontestable, et il le démontre par la forme des yers et le style des différents poèmes de Sigurd , par les croyances qu'ils révèlent et les vieilles mœurs qu*ils représentent (a). Nous ne pnmoiis que nous ranger à Fasis d'un juge si compétent en pareille matière, surtout en le voyant adopté, sauf quelques légères réserves, par un homme
(i) Notamment le troisième chant de Gudnine qui pourrait bteo, dit M. Mùller, avoir été écrit parSaemund à son retour d'Allemagne. Voy. loc. cit., p. 1 3 1 . M. Finn Magnnsen est en ceci d*ttn av» opposé à cdui de son illustre deviincier, et fait dater ce chant de l'époque païenne, ainsi que la plupart de ceux i|iaî le suivent et le précédent. Den œUlre £dda, U IV, p. lai.
(a) M. Millier pense que CCS chants du cycle de Sigurd , dans la forme sous laquelle ils sont pnrvenus jnaqu'À nous, doivent avoir été composés sinon vers le sixième siècle , au moins vers le huitième, et oette dernière opinion est celle que M. Finn Magnusen admet comme la plus vraisemblable. Den midn £dda, t III, p. a35.
I7t VOYAGE EM ISLANDE ET AU GROENLAND.
doiU r<>[)iiii(>n rsl d'un giand poids dans tout ce qui a rapport à Ja littérature islaodaiae, par M. Fioo Magnusen.