L INSPIRATION POPULAIRE AU XIII SIECLE 3'J
et « spirituels », Jacopone se rangea résolument parmi ces derniers, partisans de l'observance stricte de la règle, contre les conventuels protégés par Boniface VIII ; il composa contre ce pape de violentes invectives qui annoncent celles de Dante, et fut retenu en prison pendant plus de six ans.
C'est durant cette dernière partie de sa carrière que le « Jongleur du bon Dieu » consacra surtout sa verve poétique à chanter sa « sainte folie » — le mot est de lui et caractérise parfaitement sou inspiration. Car ce qui domine dans les laudi de Jacopone, c'est une continuelle exagération, une exaspération, pourrait-on dire, de tous les sentiments, soif maladive de pénitence, aussi bien qu'amour sacré, et désir de s'unir à Dieu. Ne demande-t-il pas, comme une faveur, à être affligé de tous les maux imaginables? Quand il parle de son amour pour le Christ, il le fait en des termes que ne désavouerait pas la passion la plus profane. Cette sensibilité déréglée lui inspire souvent des vers plus bizarres que beaux ; il lui arrive d'être prolixe, prosaïque, trivial; mais il s'élève aussi à une réelle grandeur, notamment quand il décrit et commente les mystères du christianisme. L'effet que recherchait Jacopone n'a rien de commun avec celui que nous demandons aujourd'hui à la poésie : il voulait frapper l'imagination et toucher le cœur de populations simples et rudes, sans se préoccuper de plaire aux délicats.
Quelques laudi de Jacopone sont en forme de dialogue, et par suite présentent un certain caractère dramatique. Telle est la très belle pièce Donna del Paradiso : d'abord c'est un entretien de Marie avec une sorte de récitant qui raconte les préparatifs de la passion, entretien interrompu par les cris du peuple; puis on assiste
aux adieux déchirants du Christ en croix et de sa mère, et là se trouvent des accents d'une naïveté touchante : « Mère, pourquoi es-tu venue? Mère, pourquoi gémis-tu? — Mon fils blanc et rose, mon enfant qui n'as pas ton pareil, mon fils, pourquoi m'as-tu quittée? »
Ces dialoorues, dont la trame est tirée très directement des récits évangéliques, constituent les premiers essais de drame en langue vulgaire; ils procèdent visiblement des drames liturgiques latins que l'on représentait à l'église, à l'occasion des grandes fêtes. L'innovation des poètes ombriens fut de soustraire ces dialogues aux cérémonies officielles du culte, de les traiter d'une façon plus populaire et plus indépendante, surtout dans l'expression des sentiments, où leur lyrisme se donne librement carrière. Une mise en scène rudimentaire accompagnait la récitation de ces courtes scènes, et ce fut l'origine d'un théâtre sacré, qui devait donner naissance au Mystère florentin du xv" siècle : la Sacra rappresentazione.
La Lombardie et la région vénitienne virent naître à leur tour, au xiii* siècle, une abondante littérature populaire, ou plutôt destinée au peuple, mais composée par des écrivains dont quelques-uns possédaient une instruction très supérieure à celle des simples jongleurs.
Il faut en premier lieu rappeler ici les rédactions de l'épopée franco-italienne dont la langue, encore toute pénétrée d'éléments français, fait une part de plus en plus large aux formes et aux locutions italiennes, ou pour mieux dire vénitiennes. A cet égard, un célèbre mauus-