L INSPIRATION POPULAIRE AU XUI® SIECLE
crit conservé à Venise, et contenant une rédaction cyclique de plusieurs chansons de geste, avec certaines modifications importantes, constitue un document du plus haut intérêt : on y voit se préciser les transformations que subissait, en s'acclimatant en Italie, le contenu de nos vieux poèmes; en même temps la langue française, primitivement employée, s'altérait de la façon la plus curieuse : le compilateur, évidemment un jongleur, un « cantastorie » dépourvu d'instruction, avait la prétention d'écrire en français ; mais les désinences et les expressions de son patois se pressaient malgré lui sous sa plume, et il en est résulté un assemblage barbare, difficile à définir.
Les poèmes d'inspiration morale, didactique et accessoirement satirique, ont un caractère tout diirérent. Beaucoup sont anonymes, comme certain recueil de traits mordants contre les femmes, où se reflète avec crudité la tradition médiévale qui représentait la femme comme le plus sûr auxiliaire de Satan pour damner les hommes; mais nous connaissons aussi quelques-uns de ces vieux poètes, dont la personnalité n'est pas indifférente. Le plus ancien paraît avoir été Girard Pateg, de Crémone, qui vivait dans la première moitié du xiii^ siècle; on a conservé de lui une sorte de paraphrase des Proverbes de Salomon, qu'il composa en un style rude et dépourvu de toute prétention artistique, car, dit-il, il ne la destinait pas aux lettrés, qui n'en ont pas besoin, mais bien à la foule des ignorants. Uguccione da Lodi s'adressait au même public, vers le milieu du siècle, dans un livre prolixe où il s'est efforcé de démontrer au peuple la nécessité de renoncer aux joies mondaines, pour trouver la route du ciel. Le ^Milanais Pietro da Barsegapè, dans un long poème, terminé avant 1274, développe, sous une
forme également populaire, l'histoire de la chute de l'homme, le mystère de la rédemption, la menace du jugement dernier. 11 y a un peu plus d'imagination, ' sinon plus d'art, dans les deux poèmes du franciscain Giacomino de Vérone, où sont représentés les tourments de l'Enfer et les joies du Paradis; les tableaux, souvent grossiers et burlesques, qu'il trace en particulier des peines infernales, reflètent avec fidélité les croyances du peuple. Malgré tout ce qui lui manque pour mériter le titre de poète, Giacomino de Vérone doit être compté parmi les précurseurs de Dante, comme évocateur de visions de l'autre monde.
Le plus personnel et le plus fécond des auteurs appartenant à ce groupe est le Milanais Bonvesin da Riva, dont la vie se prolongea assez avant dans le xiv* siècle : vieux et malade, il fit son testament en 1313. Quelques écrits latins, qui nous ont été conservés sous son nom, permettent de le ranger parmi les meilleurs lettrés de son temps; aussi ses poèmes en langue vulgaire ont-ils un peu plus de tenue et de régularité que les précédents, bien qu'il les destinât à l'amusement et à l'édification des gens du peuple. Ce qui nous intéresse dans les œuvres de Bonvesin, c'est de trouver, à côté des développements habituels sur la vie chrétienne et sur les mystères de la religion, des légendes pleines de naïveté et de fraîcheur, empruntées à la pure tradition populaire du Moyen Age; telle est l'histoire du chevalier qui avait le diable pour serviteur, ou celle du frère Ave Maria, dont l'ignorance était si grande qu'il ne savait que cette seule prière; aussi la récitait-il à tout propos : quand il mourut, un rosier poussa sur sa tombe, et sur chaque feuille on lisait, en lettres d'or, « Ave Maria » — le rosier avait sa racine dans le cœur du pauvre moine.
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Souvent aussi Bonvesin a recours à la forme du dialogue, et présente un enseignement moral en de petites scènes parfois assez piquantes : il imagine un entretien entre la modeste violette et la rose orgueilleuse, entre l'industrieuse fourmi et la mouche oisive, entre la Vierge et Satan ; ou bien il nous fait assister au complot des mois conjurés pour détrôner leur roi, Janvier, qu'ils accusent de paresse et de divers autres péchés. Enfin on a de Bonvesin un curieux traité de savoir-vivre, sur les cinquante règles de politesse à observer à table, qui nous ouvre un jour fort intéressant sur la vie privée des Milanais à la fin du xiii'^ siècle.
Tous les essais de poésie vulgaire mentionnés jusqu'ici sont composés dans une langue que l'on ne peut encore qualifier d'italienne : cette littérature populaire est nettement dialectale. Le sentiment, même vague, de l'unité linguistique de tout le pays qui s'étend des Alpes à la Sicile, n'était pas encore, et ne pouvait pas être dans les esprits, par la simple raison que cette unité n'existait pas. Aussi chacun des écrivains qui viennent d'être énumérés s'était-il exprimé dans son dialecte particulier, l'énigmatique Cielo en sicilien, l'auteur du « Serventese dei Geremei e dei Lambertazzi » en bolonais, Jacopone en ombrien, Pateg, Giacomino, Bonvesin, en crémonais. en véronais, en milanais, et ainsi des autres.
Cependant à cette remarque il faut apporter aussitôt une restriction importante. De tout temps, quand un homme du peuple, possédant le degré d'instruction le plus élémentaire, prend la plume en main, on peut être
sûr qu'il n'écrit pas exactement comme il parle : il lait ell'ort pour employer des expressions plus choisies et qui lui paraissent plus relevées, d'où résulte souvent un mélange comique de platitudes vulgaires et d'élégances pseudo-littéraires. Ce n'est qu'aux époques de civilisation avancée que l'on voit des lettrés se complaire à reproduire avec une exactitude scrupuleuse le parler savoureux des paysans, la naïveté ou la malice du menu peuple des villes. Tel n'est assurément pas le genre où se sont exercés un Ciclo, un Jacopone, un Pateg; et l'on peut affirmer a priori que le fond dialectal de leur langue est inconscient, tandis que leur art, si médiocre fùt-il, tendait à hausser leur style au-dessus des particularités de leur patois.
Car il leur importait beaucoup d'être compris, non seulement des gens de leur ville ou de leur village, mais d'un public aussi large que possible ; cela leur était d'autant plus facile qu'à cette époque les diOerences entre dialectes limitrophes n'étaient pas aussi profondément accusées qu'elles le sont devenues. Il suffisait donc au poète de choisir, parmi les locutions et les formes qu'il avait à sa disposition, celles qui étaient communes à plusieurs patois voisins, celles que l'on entendait aisément dans le plus large rayon possible. En outre, un Jacopone, un Bonvesin, hommes possédant une instruction très supérieure à la plupart de leurs contemporains, étaient fort capables de donner un peu plus de noblesse à leur langue, en v introduisant quelques latinismes; d'autres, spécialement dans l'Italie du Nord, tournaient de préférence les yeux vers les deux idiomes littéraires alors en vogue et si proches parents de leurs patois, le provençal et le français.
Ainsi s'étaient formées peu ii peu, d'instinct plutôt
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que par l'effet d'une réflexion consciente, des langues à demi littéraires qui, sans être positivement artificielles, tendaient à une certaine généralité, régionale tout au moins, c'est-à-dire qui constituaient un premier essai de langue poétique. C'est pour cela que le Contrasta de Cielo dal Camo, écrit en sicilien au ténioiçrnag'e de Dante, offre les plus grandes ressemblances avec les patois anciens de l'Italie méridionale; le Seri^entese dei Geremei e dei Lambertazzi, composé par un Bolonais, pouvait être compris dans toute l'Emilie et la Romague; les laudi de Jacopone n'étaient pas accessibles aux seuls habitants de Todi, mais à toute l'Italie moyenne. Le cas des poètes septentrionaux est plus instructif encore : on observe si peu de différences entre la langue d'un Uguccione de Lodi et celle d'un Giacomino de Vérone, ou d'autres Lombards et Vénitiens du temps, que certains philologues ont pu penser qu'une véritable langue littéraire, commune à toute cette région, de Milan h Venise, s'était établie, au xiii^ siècle, à côté ou pour mieux dire au-dessus des divers patois. En réalité, les dialectes de l'Italie supérieure avaient alors plus de ressemblance entre eux qu'ils n'en ont aujourd'hui, et une certaine unification — si tant est que l'on puisse employer cette expression trop absolue — se faisait spontanément dans la langue écrite, en vertu des tendances inéluctables qui viennent d'être indiquées.
Pour sortir de ce premier stade, tout régional, de son développement, et s'élever à une plus grande généralité, il fallait que la langue italienne fût maniée par des écrivains moins préoccupés d'instruire que de réaliser une certaine perfection artistique, et surtout s'adressant à un public lettré, aristocratique, composé d'éléments venus des régions les plus diverses, et par suite dégagé
de tout caractère provincial. Ces conditions se trouvèrent réunies et commencèrent à faire sentir leurs effets dès le second tiers du xiii^ siècle, h la cour de l'empereur Frédéric II. C'est la que se manifesta pour la première fois, en Italie, une conception purement artistique de la poésie, point de départ d'une littérature savante qui, en se fondant un peu plus tard avec le courant d'inspiration populaire, devait donner naissance aux grands chefsd'œuvre.