FLORENCE ET LA TOSCANE A LA FIN DU XIII* SIÈCLE ET AU DÉBUT DU XIW
Ce qui avait fait défaut aux efforts dispersés des poètes et des prosateurs italiens, jusqu'aux dernières années du xiii^ siècle, c'était, avec un centre commun, la conscience nette des moyens a mettre en œuvre pour atteindre ce but vaguement aperçu : créer une littérature en langue vulgaire capable de s'imposer à toute la péninsule. Pendant quelque temps, certaines cours princières de la réo"ion vénitienne, particulièrement dans la marche de Trévise, semblèrent en état de prendre la direction du mouvement littéraire; mais seule la poésie chevaleresque y prospérait, et bientôt Florence éclipsa tout autre foyer de civilisation en Italie.
Florence n'avait joué qu'un rôle fort effacé, presque nul, dans les origines de la langue et de la littérature vulo-aire; elle prend tout a coup une éclatante revanche à partir de 1280 environ. La vallée de l'Arno, au point où la montagne de Fiesole fait face aux collines ondulées
du Chianti, devient comme le creuset où se fondent toutes les paillettes de métal précieux mises au jour par les chercheurs d'or espacés, depuis un demi-siècle, entre Palerme et la vallée du Pô. L'alliage qui va en sortir, brillant et sonore, est la matière que des artistes de génie s'appliqueront à polir et à ciseler. Pendant deux siècles et demi, Florence va rester à la tête du mouvement intellectuel; l'éclat de sa civilisation rayonnera et se propagera au loin : la Renaissance deviendra italienne, puis européenne. Mais la période de préparation, l'éclosion des premiers et des plus purs chefsd'œuvre ont eu pour théâtre la ville que Dante appelle avec orgueil « la bellissima e famosissimafiglia di Roma ». Sans vouloir sonder le mysière qui entoure la naissance du génie, on ne peut se dispenser de rechercher comment les Florentins se sont rendus dignes de jouer un si grand rôle. Dans la variété de ses manifestations, il faut examiner comment s'est révélée et développée la vitalité de ce peuple, le dernier venu, semble-t-il, à la vie de l'esprit, et qui presque aussitôt a produit le plus grand poète des nations néo-latines.
L'histoire du génie florentin est intimement liée à celle de l'indépendance de cette ville : l'éclipsé du premier coïncidera très exactement avec la chute de la république, et l'on peut affirmer que l'apprentissage de la liberté fut une des conditions les plus favorables à l'épanouissement des qualités innées chez ce peuple fin, clairvoyant, épris d'une élégance discrète, dont il pouvait trouver le premier modèle dans les lignes souples et lumineuses de
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son horizon familier. Or la liberté llorentine date du milieu du xii® siècle environ : la comtesse Mathilde en mourant (1115) avait légué ses possessions au Saint- Siège; Florence dépendit donc nominalement des papes. Mais les empereurs revendiquaient aussi certains droits sur le margraviat de Toscane, et au milieu des luttes confuses, sans cesse renouvelées, du sacerdoce et de l'empire, l'Italie se trouva souvent dans un état d'anarchie à peu près complète : les Florentins en profitèrent pour organiser chez eux un régime autonome, au service duquel ils dépensèrent une grande adresse politique, prenant de jour en jour plus nettement conscience de leurs besoins, de leurs droits et de leur force.
Il est vrai que la commune de Florence, à peine constituée, fut déchirée par des divisions intestines où semblait devoir s'épuiser sa vitalité. Dans le courant du xiii° siècle, les révolutions se succèdent presque sans interruption; la ville est constamment bouleversée par des préparatifs de guerre contre Pistoie, Pise, Sienne ou Arezzo, par des soulèvements populaires, ou par des rencontres de gens armés qui vident leurs querelles sur les places et dans les carrefours : un jour, tout un quartier est en feu; le lendemain, le sang coule dans les rues. Une moitié des citoyens riches et influents est exilée; ces « fuorusciti » n'ont naturellement qu'une pensée, rentrer à Florence pour en chasser l'autre moitié, et ils y réussissent à tour de rôle.
Il nous semble que cette instabilité, que ces convulsions incessantes et ces discordes civiles auraient dû nuire au développement progressif de la puissance et de la prospérité de Florence. Mais c'est là une des nombreuses illusions auxquelles nous sommes exposés, lorsque nous jugeons avec nos idées modernes les condi-
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tioDS très particulières de la société médiévale. Tout au contraire, c'est au milieu de ces luttes chaque jour renouvelées que l'individualité du Florentin s'est définitivement formée. Car ces libres citoyens ne prenaient les armes que pour la défense de leurs propres intérêts : intérêts de la commune contre les communes voisines; intérêts de leur parti contre le parti opposé; intérêts personnels contre leurs ennemis et leurs rivaux. Non seulement le Florentin dut s'accoutumer ainsi de bonne heure à distinguer sans illusions le but qu'il voulait atteindre, à juger ses adversaires, et à discerner les moyens les plus sûrs pour les abattre; mais il déploya sans cesse toutes ses énergies, en vue d'assurer à sa personnalité le développement le plus complet, les satisfactions les plu: variées, et la plus absolue liberté. Aussi vit-on les institutions politiques de Florence évoluer dans un sens de plus en plus démocratique : la fin du xiii® siècle marque le triomphe du parti populaire sur les derniers restes de l'aristocratie féodale; les « ftiorusciti » gibelins soutenus par Arczzo sont écrasés a Campaldino (1289), et Giano délia Bella fait adopter en 1293 la loi célèbre, connue sous le nom de Ordinamenti di giustizia, en vertu de laquelle les nobles étaient à tout jamais exclus des fonctions publiques.
A ce moment, Florence atteint un degré de prospérité matérielle unique en Italie. Elle en est redevable à son commerce, à ses industries de la laine et de la soie, et particulièrement à la banque, dont les Florentins se font une spécialité dans toute l'Europe occidentale. Ils y réalisent des fortunes considérables, et cette richesse a pour conséquence l'introduction du luxe dans une société jadis plus rude et plus austère. Dante s'est fait l'écho des craintes qu'inspiraient à des moralistes chagiins les
changements survenus dans les mœurs; mais nous ne pouvons oublier que cette richesse et ce luxe, avec la soif de jouissances qui en fut la conséquence, sont des conditions nécessaires aux progrès de l'art et de la poésie.
Or précisément l'art italien moderne naît en Toscane dans la seconde moitié du xiii° siècle. Nicolas de Pise sculpte la belle chaire du baptistère de Pise en 1260, en 1268 celle du dôme de Sienne, plus magnifique encore; et ses élèves, au premier rang desquels figure son fils Jean, ornent les églises toscanes de monuments finement ouvragés. Sienne, vers le même temps, produit un grand peintre, Duccio di Buoninsegna; Florence admire les œuvres de Cimabue et, peu après, de son élève Giotto, né en 1266. Arnolfo di Cambio dirige la construction du palais de la Seigneurie et de Santa Maria del Fiore. Dès avant l'année 1300, Florence est un foyer de vie artistique intense, et le peuple entier suit avec un intérêt passionné les embellissements de sa ville, juge et encourage le travail de ses artistes : l'achèvement d'une madone peinte par Cimabue secoue Florence d'enthousiasme, et un cortège de fête accompagne de l'atelier du maître à l'église de Sainte-Marie-Nouvelle cette œuvre naïve, alors tenue pour un miracle. L'histoire de la lente et laborieuse construction du dôme est à cet égard fort instructive : pas un détail, même secondaire, fenêtre, colonne ou chapiteau, n'était exécuté sans qu'un modèle en eût été exposé, discuté, approuvé. Une pareille méthode présente certes de graves inconvénients ; mais il n'en était pas de plus propre h faire des monuments florentins l'expression exacte du génie de la ville.
A d'aussi heureuses dispositions, innées ou acquises, les Florentins joignaient un autre don, capital au point de vue qui nous occupe : leur langue. Si le dialecte de
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Florence a fini par prévaloir dans la littérature italienne, il ne le doit pas à son excellence seule : il convient de remarcjuer que par sa situation centrale, entre la vallée du Pô, la docte université de Bologne et Rome, par sa prospérité commerciale, son importance politique et l'éclat de sa civilisation naissante, Florence était désignée pour devenir un loyer de vie intellectuelle capable d imposer son langage hors de son territoire ; il faut surtout rappeler que les chefs-d'œuvre d'un Dante, d'un Pétrarque et d'un Boccace ont consacré l'usage d'une langue littéraire dont le florentin est l'élément fondamental. Mais il serait injuste de méconnaître les droits que le principal dialecte toscan avait à cet honneur : si pour répondre à l'inéluctable besoin d'élever la langue écrite au-dessus des patois locaux, les lettrés travaillaient d'instinct à se rapprocher du latin, force leur était d'adopter celui des dialectes vivants où la langue de l'ancienne Rome était le plus aisément reconnaissable ; or ces dialectes sont sans aucun doute ceux de Toscane. Les sons latins, en particulier les voyelles toniques et les consonnes, y sont conservés avec une pureté dont aucune autre province ne fournit d'exemple. Sans doute, dans la langue populaire, bien des mots étaient et sont encore parfois grossièrement estropiés; mais un très léger effort suffisait pour rapprocher de leur forme latine ces mots défigurés; il était aisé d'introduire dans le parler vulgaire plus de régularité, de correction et de gravité, sans perdre contact avec la langue bien vivace que parlaient chaque jour les Florentins pourvus d'une instruction movenne.
LITTERATURE ITAUENÎ.E.
Ô6 LlTTÊllATUnK ITALIILXXE
L'emploi de la prose à Florence, dans la seconde moitié du xin* siècle, est caractérisé par la faible proportion d'oeuvres ayant un caractère savant, s'adressant à un public érudit : les premiers prosateurs sont surtout des vulgarisateurs, qui s'appliquent à extraire des livres français ou latins de belles histoires ou d'utiles leçons, à l'usage de ceux qui n'étaient pas familiers avec ces littératures. Mais à travers ces « volgarizzamenti », qui ne sont pas tous des traductions impersonnelles, on ne tarde pas à voir apparaître le tour d'esprit particulier du peuple florentin.
Parmi les ouvrages destinés au pur amusement, se placent en première ligne les rédactions en prose de nos romans chevaleresques — Tristano^ Fioi'avante, Buovo d'Antona — , auxquels il faut joindre des récits relevant du genre historique — Istorietta Troiana, Fatti di Cesare — , qui avaient reçu un coloris chevaleresque dans les textes français d'où ils passèrent en italien. Les traductions plus particulièrement instructives remontent en général à des originaux latins : Bono Giamboni, qui exerça les fonctions de juge, et qui vivait encore en 1296, traduit l'iiistoire d'Orose, le livre de Végèce sur l'art militaire, et divers traités moraux du moyen âge; Brunetto Latini fait passer dans sa Rettorica le premier livre du De Inventione de Cicéron, et « vulgarise » plusieurs discours du célèbre orateur latin. Mais la littérature en langue française fournit encore aux traducteurs quelques ouvrages didactiques : le Trésor de B, Latini fut aussitôt mis à la portée du public italien par les soins du même Bono Giamboni, l'un des meilleurs écrivains du
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temps, et des plus féconds. Un recueil de contes édifiants — Dodici conti morali — déi'ive éffalenient d'une source française.
C'est dans le conte, ou, comme disent les Italiens, la « nouvelle » que se révèle, à cette époque, la plus grande originalité des écrivains en prose. L'intention d'amuser s'y unit à celle d'instruire, et quoique ces vieux narrateurs n'aient certes pas inventé toutes les histoires qu'ils débitent, ils y mettent assez d'eux-mêmes pour que, à travers leurs naïfs récits, on puisse apercevoir comme une esquisse de la société de leur temps. A cet égard, le recueil de cent nouvelles anonymes, généralement connu sous le titre de Novellino , est un document du plus haut intérêt, non seulement pour l'histoire de la prose, mais encore pour celle des idées et des mœurs. Il a une importance bien supérieure à d'autres recueils fort anciens aussi, comme les Conti cCantichi cavalieri, où sont résumés les exploits de divers héros historiques ou romanesques, ou le Libro dei sette sai>i, traduction, d'après une rédaction française, d'un livre d'origine indienne qui obtint en Occident un prodigieux succès.
Si l'on en juge par les nombreuses allusions historiques qu'il renferme, le Novellino, sous sa forme primitive, remonte aux quinze ou vingt dernières années du xiii^ siècle. Certains détails des contes, et surtout la langue, permettent de reconnaître dans l'auteur un florentin. L'unité du recueil résulte uniquement de la nouvelle I, qui n'est, à proprement parler, qu'une préface oii l'auteur — par ce mot il faut entendre le rédacteur, ou, si l'on veut, le compilateur — a exposé le but de son livre : « Nous avons réuni en un bouquet quelques fleurs de beau langage, de belles courtoisies, de belles ripostes, de beaux exploits, de belles libéralités
et de belles histoires d'amour... Qui saura allier \n. noblesse des sentiments à la finesse de l'intelligence... pourra les raconter, quand l'occasion s'en présentera, pour le plus grand profit de ceux qui n'ont pas d'instruction et qui désirent en avoir. »
Les moyens mis en œuvre, pour réaliser ce programme, sont fort disparates. Certaines nouvelles tiennent en quelques lignes, simples canevas destinés sans doute à être complétés oralement; d'autres ont un développement normal. On y voit défiler sans ordre des personnages bibliques, comme David et Salomon, ou classiques, comme les fils de Priam, Alexandre, Thaïes, Aristote, Sénèque et vingt autres — mais défigurés par l'ignorance populaire, au point que Pythagore y est donné comme un astrologue espagnol, et Socrate comme un sage Romain ! — Voici des princes et des rois fort connus, Frédéric II, Saladin, Charles d'Anjou, le farouche tyran de Padoue Ezzelino da Romano, le jeune roi d'Angleterre, fils de Henry II, avec d'assez nombreux seigneurs et troubadours de Provence; puis des héros de roman — le bon roi iMéliadus, Tristan, Iseut, Lancelot — , enfin des docteurs, des étudiants^ des bourgeois et le menu peuple italien, mais plus spécialement florentin. L'auteur a puisé à toutes les sources, et peut-être a-t-il surtout consulté sa mémoire où se croisaient, dans un désordre pittoresque, des souvenirs classiques, chevaleresques ou populaires, de belles et touchantes histoires, des contes édifiants, et des boutades recueillies dans les carrefours, les unes malicieuses et fines, les autres plates et lourdes, parfois obscènes. Et ce singulier mélange est déjà fort instructif par lui-même : c'est l'image fidèle de tout ce qui s'agitait dans le cerveau d'un Florentin médiocrement cultivé, aux environs de 1290.
Mais il y a plus : les nouvelles dérivant de la tradition populaire, celles où sont conservées des anecdotes familières, empruntées à la vie de tous les jours, révèlent déjà chez l'auteur cet esprit d'observation, celte disposition à la raillerie, ce sens du ridicule, ce mépris des sots et cette admiration pour les gens avisés, plus malins que scrupuleux, qui seront, un demi-siècle plus tard, les caractéristiques essentielles des contes de Boccace, quant à la conception morale de la vie. Pour la forme, il en va autrement : l'auteur du Novellino manque d'art; il ne sait pas peindre; sa narration est souvent incolore et sa phrase a le souffle court. Mais cette concision et cette simplicité maladroite, cette sécheresse, pour l'appeler par son nom, sont parfois fort expressives; si le dessin est peu appuyé, il a cependant de la netteté; le rédacteur ignore l'art de préparer et de développer une situation comique, mais il a de l'esprit, et trouve souvent le mot juste, le tour plaisant. En d'autres termes, si l'on ne peut vanter son style, on doit admirer sa langue, qui est alerte, savoureuse, pittoresque; et c'est en effet ce mérite qui a longtemps fait la réputation du Novellino^ et lui a valu ce sous-titre : Libro di bel parla r gentile.
Avec le conte, c'est la chronique qui ouvre à l'activité des prosateurs le champ le plus vaste et le plus nouveau. Les crises politiques qui se déroulaient à Florence, les intérêts considérables qui étaient en jeu, les passions qui s'y déchaînaient, ne pouvaient manquer de trouver des historiens ; mais au lieu de lettrés s'appliquant à composer en beau latin de froides narrations imitées de Tite-Live, ce sont des écrivains improvisés, sortis des rangs du peuple, dont ils parlent la langue et partagent les idées, qui nous racontent les événements auxquels ils ont parfois été directement mêlés. Par
malheur les plus anciennes de ces chroniques sont des annales arides et dépourvues d'intérêt, comme celle du marchand Paolino Pieri, h moins qu'elles ne soient perdues, ou n'aient été absorbées dans des chroniques plus récentes. Quelques-unes, jadis célèbres, comme celle des iSIalespini, sont aujourd'hui considérées comme apocryphes ; et il n'est pas j\isqu'h l'œuvre historique la plus considérable de l'époque, celle de Dino Compagni, qui n'ait eu à défendre son authenticité contre des attaques répétées.
Com.k>cuS*y^ Issu d'une famille guelfe, Dino Compagni fut appelé à jouer un rôle important dans l'administration des afiFaires publiques à Florence, de 1282 h 1302; h ce moment, la faction des Blancs, à laquelle il appartenait comme Dante, ayant été exclue du pouvoir, Dino vécut dans la retraite; il ne mourut qu'en 1324. Entre 1310 et 1312, semble-t-il, il rédigea sa Cronica délie cose occoi-renti ne tempi siioi, divisée en trois livres, dont le sujet essentiel est la rivalité des Guelfes Blancs et des Noirs, et la crise que subit de ce fait la vie de la Commune de 1300 à 1302. Le tableau détaillé qu'il en trace est précédé d'un résumé des principaux événements de l'histoire de Florence depuis 1288, et complété par un coup d'oeil sur les années 1302-1312.
L'intérêt excité par cette chronique dont le mérite littéraire est incontestable, et qui nous initie à la politique intérieure de Florence au moment où Dante en fut chassé, a d'abord valu à Dino des admirateurs enthousiastes. Puis certaines objections furent soulevées ; des soupçons s'éveillèrent : comment une source d'information de cette importance, sur une des périodes les plus célèbres de l'histoire de Florence, avait-elle pu rester si longtemps inconnue — la première mention en remonte à 1640, et le
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texte ne fut publié qu'au siècle suivant? Comment surtout Dino, qui s'attribue un rôle si considérable dans les événements qu'il raconte, n'était-il mentionné par aucun de ses contemporains ? Puis on relevait dans son récit des erreurs et des oublis au moins surprenants de la part d'un témoin oculaire, qui était à même de se renseigner; enfin quelques-uns observaient d'inquiétantes concordances entre cette chronique et celle de Villani, qui ne connut cependant pas l'œuvre de Dino. Là-dessus s'est engagée entre partisans et adversaires de la Chronique une polémique très vive, qui n'a guère duré moins de vingt ans (1858-1875), et qui peut être tenue aujourd'hui pour tranchée en faveur de l'authenticité. L'hypothèse d'une falsification tardive est en effet la moins vraisemblable ; tout au plus demeure-t-il possible que l'œuvre de Dino ait subi, au xiv" siècle, des retouches pour lesquelles la chronique de Villani aurait été utilisée. Nous pouvons donc recourir sans arrière-pensée à Dino Compagni, pour apprendre h mieux connaître l'époque dont il a laissé un tableau si fouillé, si dramatique, si personnel. Certains critiques ont voulu voir en Dino un grand historien qui, rompant avec le cadre étroit de la chronique médiévale, a su considérer les faits de haut, et les grouper suivant leur liaison logique. Cette opinion est fort exagérée : comme historien, il prête à de sérieux reproches. Mais il a eu l'art d'éclairer et d'échauffer, par sa conscience de citoyen honnête et indigné, le récit des querelles compliquées dont il connaissait tous les ressorts. Il juge les acteurs du drame avec une sûreté de coup d'œil, il les observe et les caractérise avec une finesse, il sait donner à leurs moindres paroles, à leurs physionomies et jusqu'à leurs gestes un cachet de vérité, qui font de lui un grand écrivain. Cer-
taines pages de son livre, scènes dont il a été témoin, portraits de personnages qu'il a vus à l'œuvre, sont justement célèbres; il n'est pas un lecteur qui, en fermant le livre, ne conserve une vision plus nette, une intelligence plus précise de ce que furent les discordes des Florentins, de 1300 à 1302. Peu importe que la chronologie de cet historien laisse parfois à désirer : nul n'a mieux rendu que lui la psychologie d'une époque et d'un peuple. Au reste, Dino Compagni lui-même peut être considéré comme un parfait représentant de cette bourgeoisie florentine, aisée, active, pieuse, instruite et confiante dans son bon droit, à laquelle appartint aussi Dante.
Tandis que la prose reflétait avec réalisme les divers aspects, joyeux ou tragiques, de la vie de Florence, la poésie tendait à s'élever au-dessus des préoccupations et des contingences d'ici-bas, pour planer dans les régions sereines de la science et de la sagesse. L'allégorie, alors fort en honneur dans la littérature française, et consacrée par le succès du Roman de la Rose, devenait le langage favori des poètes pour traduire les grandes vérités qu'ils voulaient vulgariser. Car il est bon d'observer que cette poésie savante, allégorique et didactique, ne fut pas aussi étrangère qu'on le pourrait croire, à toute inspiration démocratique ; elle ne s'adressait pas, tant s'en faut, aux seuls érudits, mais bien, comme le Noveïlino, à ceux qui ne possédaient pas la science et qui désiraient l'acquérir. Cette intention est particulièrement sensible dans le Tesoretto de Brunetto Latini.
Le nom de ce personnao-e a déjà été cité à propos de £.rut^«^o ses traductions en prose italienne et de sa grande encyclopédie, rédigée en français, le Livre du Trésor. Ce fut un des hommes les plus influents du parti guelfe à Florence : au cours de sa longue vie (1220 environ à 1295), il s'acquitta de nombreuses fonctions publiques. Etant ambassadeur de Florence auprès du roi de Castille Alphonse X, il apprit que le parti gibelin venait de triompher (1260); ainsi sa mission diplomatique se trouvait transformée en exil, et Brunetto passa plusieurs années en France, où il composa son Trésor. Neuf ans plus tard il était rentré en Toscane, d'où il ne s'éloigna plus. Le Tesorelto, commencé également en France, devait être, dans la pensée de l'auteur, un résumé de son encyclopédie scientifique, plus aisément accessible à des lecteurs peu cultivés, écrit dans ce but en italien, et rendu plus attrayant par l'usage de l'allégorie ; mais l'ouvrage ne fut jamais terminé. Ce que nous en possédons répond assez bien aux deux premières parties, fort abrégées, du Trésor-, il s'y trouve d'ailleurs des développements nouveaux ou plus abondants, notamment en ce qui concerne les préceptes de morale et les règles de civilité.
Le Tesoretto., écrit en vers de sept syllabes rimes deux à deux, à l'imitation des vers employés en France et en Provence dans ce genre décompositions, contient d'abord le récit d'un voyage fantastique du poète à travers le rovaume d'une puissante déesse qui personnifie la nature, et celle-ci lui fait un cours de théologie, de zoologie, d'astronomie et de géographie. Brunetto visite ensuite le domaine de dame Vertu, et décrit les demeures des quatre vertus cardinales, où il entend de longues dissertations morales. Arrivé dans la région où règne le plaisir, il est près de succomber aux pièges de l'Amour; mais aidé par
Ovide il s'en échappe, et se voue à une piété rigoureuse. Au moment où, parvenu au sommet du mont Olympe, Brunetto se prépare h écouter les leçons du sage Ptolémée, le poème est brusquement interrompu. Certes l'illusion fut grande de croire qu'une pareille fiction ajouterait quelque intérêt h des enseignements de ce genre ; le poète s'y montre fort inférieur au savant. Mais si l'œuvre est aujourd'hui peu lisible, elle n'en a pas moins son importance dans l'histoire de la poésie italienne avant Dante
La même prolixité, la même disproportion dans les épisodes, mais avec plus d'harmonie dans les vers et d'éclat dans les descriptions, se retrouvent dans un poème en 309 strophes de neuf vers, intitulé l'Intelligenza, attribué à Dino Compagni.Le poète s'éprend d'une noble dame, douée de toutes les perfections et revêtue des plus somptueuses parures ; c'est l'Intelligence : elle se tient devant le trône de Dieu, d'où elle répand son influence bienfaisante sur le monde entier. Dino décrit minutieusement le fastueux palais qu'elle habite, et les peintures, les sculptures qu'il y voit lui fournissent l'occasion de raconter l'histoire de Paris et d'Hélène, de Didon et d'Énée, puis celle de César, celle d'Alexandre, sans oublier quelques héros de la Table Ronde. Cette digression, empruntée a des sources françaises, remplit près des deux tiers du poème, et n'ajoute rien à sa signification allégorique. L'auteur a d'ailleurs pris soin d'expliquer celle-ci avec une complaisance qui, dans certains détails, va jusqu'à l'enfantillage. De même il a décrit en quarantetrois strophes les vertus magiques des soixante pierres précieuses qui ornent le diadème de sa dame. On voit par là que cette poésie savante est encore singulièrement maladroite.
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L'intention de divertir plutôt que d'instruire apparaît dans une adaptation du Roman de la Rose en 232 sonnets ; mais c'est une œuvre qui révèle un art, une délicatesse, et un sens de la mesure que ne possédaient ni Brunetto Latini ni Dino Corapagni. Les longues digressions de Guillaume de Lorris et surtout de Jean de Meung sont omises, et il ne reste du poème français que le sujet principal présenté en une série de tableaux adroitement découpés, et dessinés avec beaucoup de verve et de malice. L'auteur, qui se nomme à deux reprises « Ser Durante », était sûrement Florentin, à en juger par sa langue, dont on admire la propriété, l'aisance et la saveur, bien que d'assez nombreux gallicismes y aient pénétré. Le premier éditeur de ce curieux poème, publié en 1881 sous le titre de il Fiore, d'après un manuscrit conservé h Montpellier, émit alors l'hypothèse que ce Ser Durante pourrait bien être Dante Alighieri lui-même, et il s'appuyait en particulier sur ce lait incontestable, que Dante était l'abréviation familière de Durante, comme Bice celle de Béatrice. Cette identification hardie fut d'abord rejetée avec dédain; puis, à la regarder de plus près, on s'est aperçu qu'elle n'était pas si déraisonnable, et tout récemment quelques-uns des maîtres les plus écoutés de la critique italienne se sont accordés pour reconnaître que cette hypothèse, loin d'être inacceptable, a pour elle bien des probabilités. Dante aurait composé cette œuvre légère pendant sa période de mondanité, et, comme il l'appelle, « d'égarement » ; c'est-à-dire dans les années qui précédèrent immédiatement 1300.
Les poèmes de Francesco da Barberino accusent des intentions didactiques plus sérieuses, avec moins de talent. Né un peu avant Dante (1264), Francesco da Barberino vécut beaucoup plus tard : sa mort, durant
la peste de 1348, précède de peu la composition du Dccaméron. Mais, bien loin d'être le trait d'union entre Dante et Boccace, cet écrivain est le représentant sévère des idées ascétiques du xiii" siècle ; c'est un attardé, que l'on voudrait faire figurer parmi les précurseurs, en particulier à cause de l'influence qu'exerça sur lui la littérature provençale. Nous le trouvons en qualité de notaire h Bologne eu 1294, puis à Florence de 1297 h 1303 ; il séjourna en Provence et en France de 1309 à 1313, et acheva sa vie à Florence. C'est en Provence qu'il composa pour la plus grande partie son œuvre principale, i DocumenticC Amore^ c'est-à-dire les enseignements de l'Amour, — l'Amour étant considéré comme source de vertu, comme le dispensateur de toute science. Le livre deFrancescode Barberino est donc un pesant traité de morale, agrémenté d'allégories, et complété par un volumineux commentaire en latin, fort important pour l'histoire de la poésie italienne primitive, surtout dans ses rapports avec la littérature provençale. L'autre ouvrage du même poète, Del 7'eggimento e costinni di donna, en vers mêlés de prose, est un recueil de préceptes minutieux à l'usage des l'emmes : tous les devoirs, grands et petits, dont elles ont à s'acquitter dans les diverses circonstances de leur vie, du haut en bas de l'échelle sociale, y sont méthodiquement énumérés et, comme témoin des mœurs polies dans la Florence du xiii* siècle, ce livre est un document précieux. L'intérêt en est accru par les nouvelles, en prose, que l'auteur y a intercalées à titre d'exemples; quelquesunes sont d'une naïveté fort agréable. L'allégorie occupe encore une place importante dans cette œuvre singulière; car le poète ne prend la plume que sur les instances de « Madonna », en qui semble personnifiée l'intelligence universelle, comme dans la dame chantée par Dino Com-
pagni; ce personnage donne lieu à d'assez longs épisodes, gauchement rattachés au reste du traité.
Cette littérature allégorique n'était pas sans quelque ressemblance avec la psychologie amoureuse inaugurée par Guido Guinizelli. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris que la poésie lyrique en ait reçu, à Florence, une impulsion toute nouvelle.
En dehors des traditions venues de Sicile à travers l'école de Guittone, en dehors de l'exemple donné par le poète de Bologne et par les adeptes du style allégorique, les Florentins pouvaient trouver dans leur tempérament propre, dans leur humeur tour à tour railleuse et passionnée, les éléments d'une lyrique originale, vécue, entièrement neuve. Dès lexiii^ siècle, un ami de Brunetto Latini, Rustico di Filippo, faisait entendre dans quelques-uns de ses sonnets cette note finement caricaturale et satirique, parfois même franchement burlestjue, qui retentira plus d'une fois dans la littérature italienne, et où il faudra reconnaître le rire moqueur des fils de Florence. Folgore da San Gimignano, aux environs de l'année 1300, exposait avec verve une conception toute épicurienne de la vie en plusieurs séries de poésies badines, et le Siennois Cecco Angiolieri racontait ses impressions de mauvais sujet, tantôt en liesse et tantôt révolté, en des sonnets où le rire a parfois quelque chose de douloureux.
Mais ce n'est pas dans le genre populaire que la poésie lyrique allait d'abord produire, à Florence, ses œuvres les plus remarquables. Il appartenait au contraire
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à quelques hommes nourris de fortes études, et tourmentés par les problèmes philosophiques les plus sévères, de réaliser dans leurs vers une conception de la poésie difficilement accessible au vulgaire. L'usage a consacré, pour les désigner, le nom d'école du Dglce stilnuov^jo, d'après l'expression que Dante a employée lui-même pour opposer sa manière à celle des Siciliens et de Guittone. On y range, à côté de Dante, Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Dino Frescobaldi, Gianni Alfani, Cino da Pistoia.
5^/xM<vo Malgré la variété de styles que l'on observe dans les poésies des uns et des autres — car leur personnalité s'affirme avec une entière liberté, — ils ont entre eux certains traits communs : la sincérité de l'inspiration, une conception très haute, très « spirituelle » de î'amour; un souci constant de l'harmonie du vers et de la noblesse du langage, joint à une pensée subtile, à une psychologie savante et raffinée. Pour la forme, ils n'abusent pas des artifices mécaniques chers à Guittonc; leur art plus souple et plus musical aime à s'enrichir de sti'ophes nouvelles, comme la « ballade », qu'ils empruntent à la muse rustique et accueillent au milieu de leurs canzoni et de leurs sonnets. Pour le fond, l'idéalisation de la femme aimée, esquissée déjà par Guido Guinizelli, est poussée à l'extrême : « Madonna » est un ange venu du ciel; elle n'a plus rien de terrestre; ses traits se devinent à peine à travers le rayonnement surnaturel qui l'enveloppe. Cependant sa beauté souriante n'a rien d'altier, rien de dominateur : elle a la douceur et l'humilité des êtres paradisiaques, et sa vue inspire toutes les vertus. L'amant tremble et pâlit, il se sent défaillir en présence de tant de pureté. Tous les mouvements de son cœur sont curieusement représentés par le
jeu compliqué des petits esprits — spiriti, spiritelU — qui s'agitent en lui, qui vont et viennent, qui lui parlent et lui inspirent tel sentiment ou lui dictent telle résolution. L'analyse psychologique atteint par ce moyen une grande finesse, mais tombe dans des artifices conventionnels qui deviendraient vite fatigants, si ces poètes n'avaient su mettre dans leurs vers une signification morale précise, avec une note très personnelle.
Guido Cavalcanti pourrait être considéré comme le ^cwoicci*vfc chef de ces poètes florentins, si Dante n'avait éclipsé /isej-izoo tous ses rivaux. Né vers 1259, mort en 1300, Guido a une physionomie fort particulière, que Boccace a lestement dessinée dans une de ses nouvelles (vi, 9) : ami de la rêverie solitaire, plongé dans des méditations dont le peuple soupçonnait qu'elles visaient à prouver que Dieu n'existe pas, Guido n'opposait aux railleries du vulgaire que l'ironie et le dédain des âmes supérieures. Ce poète philosophe, que Dante appelait le premier de ses amis, a résumé en une canzone célèbre [Donna mi prega) la doctrine de la nouvelle école : il y recherche où l'amour a son séjour, quels en sont le mobile, la vertu, la puissance, l'essence et les divers mouvements; il se demande pourquoi, étant si terrible, l'amour plaît cependant, et s'il peut se manifester aux yeux du corps. Enfermer dans les soixante-quinze vers d'une canzone un traité philosophique de cette nature était un tour de force, où se révélaient déjà la nature altière de Guido et son mépris des développements faciles. Sa canzone est inséparable de celle de G. Guinizelli, qu'elle complète et précise; mais c'est une œuvre aride, obscure, qui a besoin de longs commentaires. Les qualités plus aimables du poète apparaissent dans ses sonnets, et surtout dans ses ballades, dont quelques-unes affectent la forme et le tour
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des pastourelles françaises; là, il chante les louanges de « Mouna Vanna »,
Fresca rosa novella, Lucente primavera,
OU celles d'une Mandetta, dont il s'éprit h Toulouse; ou bien encore il exhale ses plaintes lorsque, terrassé par la maladie, il crut mourir sans revoir sa patrie :
Percli' i' non spero di tornar giammai, Ballatetta, in Toscana, Va' tu, leggera e piana, Dritta alla donna mia...
Plus jeune de quelques années, Cino da Pistoia, issu de la noble famille des Sinibuldi (ou Sigisbuldi), fut un juriste renommé, et le poète le plus fécond, après Dante, du groupe auquel il appartient. Son « Canzoniere », il est vrai, ne contient pas que des poésies amoureuses, mais celles-ci y sont en majorité. Parmi les dames qu'il a chantées, Selvaggia est celle qui lui a inspiré ses vers les plus célèbres; aux descriptions habituelles des effets merveilleux que produit cette beauté sur tout ce qui l'entoure, Cino ajoute l'expression de la douleur où le jettent les dédains de sa dame, et l'exil qui l'oblige à vivre loin d'elle. Ainsi la triste réalité vient dissiper les rêves amoureux du poète, et de ce contraste résulte une mélancolie vraie, profondément humaine, qui distingue de ceux de ses contemporains les vers de Cino. Pour ce motif, et aussi parce que sa vie se prolongea plus de quinze ans après celle de Dante, on a pu voir dans son œuvre une sorte de trait d'union entre la manière des poètes qui écrivaient aux environs de 1300 et celle de Pétrarque.
Mais le représentant authentique du Dolce stil nitovo est Dante lui-même eu ses œuvres de jeunesse, c'est-h-
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dire surtout chuis la Vita Nuova, dont le contenu mérite, à ce titre, d'être sommairement analysé ici.
Dante n'est qu'un enfant de neuf ans lorsque pour la première fois il rencontre Béatrice, au moment où ceUeci entre elle-même dans sa neuvième année; il sent frémir « l'esprit de vie » au plus profond de son cœur, et depuis ce jour son âme est soumise à l'amour. Neuf ans plus tard, Dante la revoit vêtue de blanc : « En passant par la rue, elle tourna les yeux vers l'endroit où je me tenais tout tremblant, et par un effet de sa bonté, elle me salua si doucement qu'il me sembla toucher les bornes de la béatitude. » Dante regagne sa chambre solitaire, bouleversé, et compose son premier sonnet. Un autre jour, il retrouve Béatrice à l'église, et, pour dissimuler quel est l'objet réel de son trouble, il feint de courtiser une autre dame, puis une autre encore, ce qui donne lieu à des propos malveillants sur son compte; Béatrice s'en offense, et lui marque sa désapprobation en lui refusant son salut. Un ami, à quelque temps de là, conduit le poète h une fête où des dames étaient réunies à l'occasion d'une noce; Dante y rencontre Béatrice qui, s'apercevant de son trouble, s'en amuse avec ses compagnes. Il se retire, éperdu, et, après avoir versé beaucoup de larmes, se décide h ne plus rechercher lu vue de sa dame, puisque aussi bien il ne peut la supporter : la béatitude qu'il trouvait jusqu'à ce moment dans le salut de Béatrice, il ne veut plus la demander qu'aux louanges de celle qu'il aime. Alors commence, avec la célèbre canzone Donne ch'avete intelletto d'amore, et quelques sonnets qui sont de purs chefs-d'oeuvre, l'analyse de toutes les perfections de Béatrice et des effets que produit sa beauté sur ceux qui la contemplent. Cependant le père de Béatrice meurt, et les larmes qu'elle verse excitent
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chez tous, et en pai'ticulier chez Dante, une profonde compassion; hii-mème tombe malade, et dans son délire il la croit morte, il voit le ciel s'entr'ouvrir pour la recevoir, et les anges chantent « Hosanna in excelsis ». Béatrice meurt en effet, et Florence est plongée dans le deuil.
La narration de la Vita Nuova pourrait s'arrêter après la belle canzone Gli occhi dolenti per pietà ciel core^ où le poète exhale ses plaintes; car la divinisation de la femme aimée ne saurait être plus complète :
Ita n'è Béatrice in l'alto cielo,
Nel reame ove gli angeli hanno pace,
E sta con loro...
Dante cependant ajoute encore le récit de quelques menus incidents, notamment celui de son infidélité à la mémoire de Béatrice, lorsqu'il courtise une dame compatissante qu'a touchée son désespoir. Mais il revient bientôt à son seul véritable amour, et le livre se termine sur la promesse solennelle d'élever à la mémoire de Béatrice un monument poétique tel qu'aucune femme n'en a jamais inspiré.
Tel est le curieux roman auquel Dante a donné le titre énigmatique de Vita Nuova : est-ce le livre de sa « jeunesse » ou le récit qui montre comment l'amour, au sortir de la période végétative de l'enfance, lui a révélé la vie, alors nouvelle pour lui, de l'esprit et du cœur? Le Moyen Age ne nous a peut-être pas légué une seule œuvre plus attachante et à la fois plus déconcertante : attachante, car de ces canzoni et de ces sonnets, reliés et commentés par un récit en prose, se dégage un parfum de poésie sincère et de fraîcheur juvénile dont il est impossible de ne pas subir le charme, et parce qu'il y a dans ces p u'-es un essai hardi de roman psychologique : on ne
saurait imaginer une analyse plus minutieuse des états d'ùme de l'auteur, sinon de sa dame; — œuvre déconcertante aussi, car Dante n'a sûrement pas eu l'unique intention de mettre son cœur à nu pour notre plaisir : le caractère abstrait du récit, où les événements extérieurs ne tiennent qu'une place insignifiante, où l'on chercherait en vain un tableau pittoresque de la vie florentine; le ton solennel, presque biblique, remarquable dès les premiers mots et qui ne se dément pas jusqu'au dernier; les fréquentes digressions philosopliiques ; l'usage, disons même l'abus des visions, dont quelques-unes ont une couleur nettement apocalyptique; l'importance accordée dans la vie de Béatrice au nombre neuf, dont la racine est trois, le symbole de la Trinité, — tout concourt à prouver que Dante s'est plu à cacher un sens profond sous le voile d'une allégorie amoureuse. Certains critiques n'ont-ils pas été jusqu'à soutenir que, dans la Vila Niioça, tout n'était que fiction et symbole, et que Béatrice n'avait jamais existéPPour répondre utilementà ce doute, il convient d'esquisser la biographie de Dante.
Les événements de la vie de Dante que nous pouvons rappeler avec certitude sont fort peu nombreux. Né au mois de mai 1265, d'une famille guelfe, dont il s'est plu à vanter la noblesse, Dante Alighieri passa sa jeunesse à Florence, adonné à l'étude, à la poésie, et à l'apprentissage de la vie puljlique. En 1289 il prit part à deux expéditions militaires, contre les Arétins (bataille de Campaldino, 15 juin) et contre les Pisans (siège de Caprona, juillet); il se maria vers 1296 avec Gemma Donati, et
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nous savons qu'il eut d'elle au moins quatre enfants. Inscrit dans la corporation des médecins et droguistes, bien qu'il n'exerçât réellement aucune profession, il fut directement mêlé à la politique florentine par son accession à divers conseils : chargé d'une mission à San Gimignano en 1300, il siégea du 15 juin au 15 août de la même année parmi les prieurs. Des divisions s'étaient produites dans le sein du parti guelfe, depuis que celuici était resté seul maître des destinées de Florence : l'élément modéré, représenté par les Blancs, s'opposait aux vues ambitieuses de Boniface VIII sur la ville, tandis que les Noirs, tout dévoués au pape, entendaient seconder ses projets, et obéissaient à quelques chefs turbulents; car les rivalités de personnes entretenaient et aggravaient les dissensions politiques. Sous le fallacieux prétexte de rétablir la concorde entre les citoyens divisés, le pape charorea Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, de jouer a Florence le rôle de pacificateur; mais l'arrivée de ce prince fournit aux Noirs l'occasion d'user de représailles contre leurs adversaires. Aucun des chefs blancs ne se vit épargné : Dante fut condamné le 27 janvier 1302, sous l'inculpation de corruption, de malversations et d'intrio-ues contre l'Église romaine, à un exil de deux ans à une forte amende et à l'exclusion de toute fonction publique. 11 était à Rome, en mission auprès de Boniface VllI, quand la sentence fut prononcée; comme il ne répondit pas h la première sommation du juge, sa peine fut transformée en bannissement perpétuel, et, s'il tombait entre les mains des Noirs, le bûcher l'attendait. Avec sa nature ardente, passionnée, noblement ambitieuse, Dante souffrit de cet exil plus cruellement qu'un autre : il n'était pas seulement frappé dans ses affections les plus chères, mais encore dans son légitime orgueil
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de citoyen, impatient de mettre son talent et son activité au service de sa patrie, d'y faire triompher son idéal de justice, de parcourir brillamment la carrière des honneurs, et d'y récolter quelques lauriers. Dante exilé n'est plus qu'une épave tragique, sans cesse repoussée loin de la rive par de nouveaux orages. En 1302-1303, il s'associa aux tentatives des « fuorusciti » florentins, Guelfes blancs et Gibelins coalisés, pour rentrer dans leur patrie; mais le spectacle des rivalités personnelles et de l'indiscipline, qui vouaient leurs efforts à l'insuccès, ne tarda pas k le rebuter. Il se sépara donc de compagnons dont il rougissait, pour « constituer un parti à lui seul », et il erra près de vingt ans h travers l'Italie, replié sur lui-même, tour à tour frémissant d'espoir, et abattu par de nouvelles désillusions.
Nous savons peu de chose de ses pérégrinations : il trouva un accueil bienveillant à Vérone, d'abord auprès de Bartolommeo, et plus tard de Can Grande délia Scala; il paraît s'être fixé à Lucques pour un temps, puis il séjourna auprès des Malaspina, marquis de Lunigiana, sur les confins de Toscane et de Ligurie; une tradition ancienne qui le représente allant à Paris, visiter la célèbre Université, n'est confirmée par aucun témoignage contemporain. En 1310, un grand enthousiasme accueillit la venue en Italie de l'empereur Henri VII de Luxembourg, sur qui les Gibelins comptaient pour restaurer l'autorité impériale et rétablir la paix dans la péninsule; Dante et les autres bannis florentins attendaient beaucoup de lui, mais ce prince mourait en 1313, sans avoir rouvert à personne les portes de Florence. L'exil du poète fut renouvelé par un décret du 6 novembre 1315, et à deux reprises (en 1311 et en 1316), Dante se vit exclu ies grâces octroyées h d'autres « fuorusciti ». Il partagea
dès lors son temps, semble-t-il, entre Vérone et Ravenne, et ce fut dans cette dernière ville, où le retenait l'affection d'un prince éclairé, Guido Novello da Polenta, qu'il mourut le 14 septembre 1321. Ses cendres y reposent encore, malgré les instances réitérées des Florentins pour reprendre mort celui qu'ils n'ont pas su garder vivant.
Si les vicissitudes de l'exil ont cruellement éprouvé l'âme « dédaigneuse n de Dante', il est certain aussi qu'elles l'ont grandi comme poète ; son œuvre, sans nul doute, ne serait pas ce qu'elle est, s'il avait pu vivre paisiblement à Florence et consacrer une part de son temps à la chose publique. Son exil nous vaut, avec la Divine Comédie, d'autres ouvrages qu'il faut passer rapidement en revue.
Ce sont d'abord deux traités en latin, les livres sur « l'Éloquence vulgaire » et sur « la Monarchie ». Dans le second, qui appartient sans doute aux dernières années de sa vie, Dante a exposé, sous une forme scolastique, la théorie médiévale de la monarchie universelle et des rapports de l'autorité impériale avec l'autorité pontificale. Le traité sur l'Eloquence vulgaire, en deux livres, mais inachevé, est un curieux essai de philologie et de métrique, appliqué à la langue italienne, qui venait à peine de naître à la littérature : Dante y explique qu'aucun des dialectes parlés en Italie, sans en excepter celui de Florence, ne peut constituer la langue de la poésie la plus relevée, la langue qu'il appelle illustris, aulica, cuj'ialis, et dont il fixe les caractères; en outre, il donne les règles de la canzone, la composi-
1. « Aima sdegnosa », dit Virgile au poète {Enfer, VIII, 44), et cette exclamation est un éloge, car le « sdcgno » est la juste colore d'une .-ime ardente et pure.
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tion la plus noble à laquelle puisse être appliqué le « vulgaire illustre ».
Si l'on ajoute à ces deux œuvres de longue haleine plusieurs lettres, dont quelques-unes, il est vrai, doivent être tenues pour apocryphes, une sorte de correspondance poétique qu'il entretint, vers la fin de sa vie, avec le grammairien Giovanni del Virgilio, et un curieux traité de physique [Quxstio de aqua et terra), dont l'authenticité reste suspecte, en dépit des défenses habiles qui en ont été présentées récemment, on a le tableau complet de ce qui nous est parvenu en latin sous le nom de Dante. Ces écrits sont pour la plupart fort instructifs par leur contenu ; ils nous aident à pénétrer dans la pensée de l'auteur, mais aussi nous font sentir combien cette pensée est loin de la nôtre. Par les habitudes d'esprit qu'elles nous révèlent, aussi bien que par leur latinité pesante, peu correcte, souvent prétentieuse, ces œuvres nous reportent en plein Moyen Age. Là n'est pas la gloire de Dante.
Le Con^ivio, ce banquet symbolique auquel l'auteur conviait les afFamés de science, est écrit en prose italienne. Le traité se compose d'un livre d'introduction, et du commentaire, en trois livres, de trois canzoni allégoriques ; celles-ci devaient s'élever au nombre de quatorze, mais l'ouvrage est resté inachevé. Tel qu'il est, il constitue une source d'information précieuse pour l'intelligence des idées philosophiques et des théories poétiques de Dante, c'est-à-dire pour l'interprétation de la Diçine Comédie. Les patientes études scientifiques auxquelles le poète s'était livré pendant la période de sa vie qui précéda l'exil, et dont les canzoni du Convivio sont le fruii, consliîucnt une des erreurs dont il s'est accusé plus tard : il s'éloigna alors de la foi et de la
révélation divine, pour suivre la sagesse humaine. Privé du regard angélique de Béatrice, qui l'avait maintenu « dans la droite voie », en lui faisant voir un reflet du ciel,
... Yolse i passi suoi per via non vera, Immagini di ben seguendo false^.
Mais l'égarement de Dante ne fut peut-être pas purement intellectuel ; il vécut alors dans les plaisirs du monde, et connut d'autres amours, moins éthérés que celui de son enfance, d'autres amitiés, moins sévères que celle de Guido Cavalcanti ; certaines pages de son œuvre ne nous laissent guère de doute à cet égard. Ainsi le symbolisme dantesque emprunte à la réalité la plus concrète les images et les couleurs dont le poète se sert pour peindre les crises de sa vie intellectuelle et religieuse. Que pouvons-nous saisir de cet élément réel, en ce qui concerne l'histoire de ses amours?
Peu de critiques osent encore nier d une façon formelle que Dante ait vraiment aimé une Florentine de son fige, répondant au nom familier de Bice; il n'est même pas improbable que cette Bice ait été la fille de Folco Portinari, mariée à Simone dei Bardi, morte en 1290; un fils du poète s'est fait l'écho de cette tradition. La nature absolument chaste du sentiment que lui inspira Béatrice, et les habitudes constantes de la poésie médiévale expliquent assez que Dante ait pu, sans inconvenance, louer les charmes d'une femme mariée; et de fait, nombreuses sont les pièces dans lesquelles il a célébré sa dame, après comme avant son mariage. Toutes ces poésies cependant n'ont pas trouvé place dans la Vita
1. « Il s'engagea dans une voie d'erreur, séduit par les apparences d un bonheur décevant... » {Pur^.. XXX, 131.)
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Nuova, car — trop souvent on perd ceci de vue — Dante n'a accueilli dans ce petit livre que ce qui se rapportait au but particulier qu'il y poursuivait. D'ailleurs le commentaire en prose, postérieur de plusieurs années, complète souvent et parfois altère la signification primitive des sonnets et des canzoni qu'il encadre. Il faut donc bien se garder d'attriluier une valeur biographique trop précise a tous les détails de ce récit.
Béatrice morte, Dante courtise d'autres dames, soit cette « donna gentile » qui entreprend de le consoler, symbole évident de la philosophie, mais qui correspond peut-être à quelque amour réel, soit une certaine « Pietra », dont parlent les poésies les plus passionnées de son Canzoniere, soit enfin les inconnues, les anonymes. C'est pour Dante l'époque des études philosophiques et de la poésie profane. Puis, au bout de peu d'années, il se sent ramené à des préoccupations religieuses; il éprouve un impérieux besoin de conversion, et, dans l'inspiration céleste qui le rappelle à Dieu, Dante reconnaît la pensée vigilante de Béatrice, toujours présente au fond de son cœur et impatiente d'achever l'œuvre de salut qu'elle avait commencée jadis,
Mosti-ando gli occhi giovinelli a lui '.
La Vita Niiova est donc un livre essentiellement allégorique, dans lequel le poète s'est efiorcé de dégager une haute signification morale d'un frais roman de jeunesse. Cette allégorie est de tous points conforme à la poétique du Dolce stil nuovo : Béatrice y est divinisée; elle devient le bon ange qui conduit son ami vers la félicité éternelle. Mais le mélange imparfait du symbole
1. « Quand elle lui découvrait ses jeunes yeux. » (Pw^., XXX, li'2,)
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et de la réalité déconcerte le lecteur, et laisse parfois l'esprit incertain sur les véritables intentions du poète. Le sens complet de l'allégorie de la Vita Nuoça n'apparaît que dans le splendide développement que Dante lui a donné en composant la Divine Comédie.