CHAPITRE II
C'est une bonne fortune pour les biographes, lorsqu'ils peuvent découvrir dans l'enfance d'un grand homme certaines impressions qui ont dû laisser une trace durable dans son esprit, et qui expliquent ainsi quelque aspect de sa personnalité. Quand il s'agit du Tasse, c'est chose assez facile. La sensibilité très vive, l'imagination précoce de Torquato s'ouvrirent de bonne heure à la poésie et à la tristesse : l'exaltation et la mélancolie furent ses dispositions habituelles, dès ses premières années.
11 naquit le 11 mars 1544, à Sorrente. Son père, le poète Bernardo Tasso, était originaire de Bergame; mais, attaché au service du prince de Salerne, Ferrante Sanseverino, il s'était établi sur les bords du golfe de Naples, et c'est là, devant cette nature de féerie, que le petit Torquato grandit jusqu'à l'âge de dix ans. A plusieurs reprises on l'avait conduit au couvent de la Gava de' Tirreni, où les bénédictins montraient avec orgueil la tombe du pape Urbain, le prédicateur de la première
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croisade; et c'était l'occasion de longs récits, auxquels l'enfant dut prêter une attention passionnée. A cette époque, les apparitions menaçantes des 'Jures sur les côtes d'Italie, leur invasion sur les confins de la Honorie, réveillaient dans la chrétienté des velléités de guerre sainte; en 1558, la sœur aînée de Torquato, Cornelia, n'échappa que par miracle à une bande de pirates débarqués à Sorrente.
Le doux Bernardo, obligé d'accompagner son maître, était constamment loin du foyer familial. Lorsque, en 1552, Ferrante Sanseverino lut déclaré rebelle, avec son secrétaire, par le vice-roi de Naples, ce fut l'exil définitif. Porzia, la femme du poète, retenue par ses intérêts, ne put s'éloigner de Sorrente, oîi elle fut en butte à des vexations de toutes sortes de la part de ses frères. Elle dut finalement se réfugier dansun couvent, et envoya Torquato auprès de son père, à Rome. Cette séparation fut un des grands chagrins de l'enfant; deux ans plus tard, en 1556, sa mère mourait, sans qu'il eût pu la revoir. Dès lors Torquato suit son père de Rome a Urbin, à Venise, à Padoue; il travaille sous sa direction et le ravit par la vivacité de son intelligence, par la rapidité de ses progrès; Bernardo se persuade que son fils sera un grand homme, et, en attendant, il lui assure les moyens de compléter son éducation. A la cour d'Urbin, jalouse de continuer les traditions de bon goût et de perfection chevaleresque illustrées par Castiglione, Torquato devient le condisciple du jeune duc Francesco Maria; à Venise, à Padoue, il rencontre, parmi les amis de son père, quelques-uns des hommes les plus célèbres du temps, comme les imprimeurs Paul et Aide Manuce et le critique Speroni. Pendant un an, il étudie le droit, mais avec si peu d'entrain que Bernardo l'autorise à y
renoncer, pour suivre les cours de philosophie et d'éloquence, à Padoue d'abord, puis à Bologne, d'où le jeune étudiant dut se sauver, en janvier 1564, accusé d'avoir composé une mordante satire contre quelques-uns de ses camarades et de ses maîtres. Ses études terminées, il entra au service du cardinal Luigi d'Esté, à Ferrare; c'est là qu'allait se dérouler la période la plus brillante, et, bientôt après, la plus douloureuse de sa vie.
Dès quatorze ans, dit-on, Torquato avait manifesté des aptitudes peu communes pour la poésie, et quelques pièces de lui furent imprimées en 1561. A la même époque, il nourrissait déjà le projet de composer un poème sur la conquête de Jérusalem par les premiers croisés, et il en ébauchait aussitôt le début; puis, effrayé par la difficulté du sujet, et désireux pourtant de manifester au plus tôt son talent, il se rabattit sur un genre moins redoutable : le roman chevaleresque. Son Rinaldo, en douze chants, parut à la fin de 1562 : Torquato venait d'avoir dix-huit ans, et la faveur avec laquelle fut accueilli cet essai lui valut une célébrité précoce. Le Rinaldo ne présente pas seulement le grand intérêt de nous révéler, chez l'adolescent, quelques-unes des qualités, avec plusieurs défauts, que l'on retrouvera chez le poète en possession de tout son génie : la conception même en est originale. Le jeune Tasse avait fait, dès cette époque, une étude approfondie des théories poétiques depuis Aristote jusqu'à ses contemporains; ses longues méditations sur ces matières lui fournirent, peu après, le sujet de plusieurs discours critiques, fort appréciés, qu'il lut à l'Académie de Ferrare. Son intention fut donc de soumettre les aventures romanesques de la jeunesse de Renaud aux règles du poème épique, et de trouver un compromis entre deux exigences, qui
lui paraissaient également respectables : l'unité d'action et la variété des épisodes. Il renonça dans ce but à r « ordre dispersé » qui avait prévalu dans le Roland furieux et dans VAmadis : les histoires d'amour, de combats, de sortilèges s'enchaînent dans le Rinaldo avec une rigueur, dont le principal défaut est de s'appliquer à une lable qu'il est impossible de prendre au sérieux. De bonne heure aussi, l'amour inspira au Tasse des poésies élégantes et faciles, pour une Lucrezia Bendidio, qu'il avait rencontrée à Padoue, et pour une LauraPeperara, dont il s'éprit à Mantoue. Malheureusement le ton de galanterie, qui dominait alors dans les cours, et certains artifices de style d'un goût discutable enlèvent souvent à l'inspiration amoureuse du Tasse son accent de sincérité, à moins qu'elle ne s'abandonne à une sensualité pleine de langueur. Au reste, beaucoup de ces poésies étaient de simples exercices de rhétorique sentimentale ou d'adulation, imposés alors à tout poète courtisan; et la bonne grâce avec laquelle il s'acquittait de ses devoirs de rimeur à la mode ne contribua pas peu aux succès mondains dont il connut trop tôt peut-être l'ivresse. Lorsqu'il fit son entrée à la cour de Ferrare (1565), attaché d'abord au cardinal Luigi, et un peu plus tard au duc Alphonse II, sans être d'ailleurs astreint à aucun service déterminé, il dépassait à peine la vingtième année. Elégant et beau, plein de confiance en luimême, déjà célèbre, il se vit fêté par tous, et en particulier par la sœur du duc, Lucrèce, duchesse d'Urbin, qui le réclamait souvent à sa cour. Ce furent les années les plus brillantes et les plus heureuses de sa vie. Elles allaient être couronnées par un triomphe : à son retour de divers voyages, en France à la suite du cardinal (1570-71), et à Rome en compagnie du duc (1573),
le Tasse composa VAminta, pastorale, ou favola boschei^eccia, représentée à Ferrare clans l'été de 1573, avec un éclat inaccoutumé.
UAminta est un des plus précieux bijoux de la poésie italienne, et la valeur historique n'en est pas inférieure aux mérites intrinsèques de l'œuvre d'art; car un genre nouveau, le drame pastoral, création authentique du XVI* siècle italien, reçut du Tasse sa consécration officielle, et compensa, dans une certaine mesure, l'échec de la tragédie et de la comédie classiques.
L'origine du drame pastoral doit être recherchée dans la faveur dont la poésie bucolique avait constamment joui en Italie, dès l'aurore de la Renaissance, avec YAmeto et le Ninfale fiesolano de Boccace. A la fin du xv* siècle, la poésie florentine et VArcadie de Sannazar avaient encore élargi ce courant d'inspiration idyllique ; la peinture idéalisée, artificielle, de la vie des bergers, de l'innocence et de la simplicité qui régnaient parmi eux, plaisait à une société raffinée et corrompue, en raison même de ce contraste. La forme, généralement dialoguée, des compositions bucoliques se prêtait à la récitation ; d'autre part, l'allégorie qui, depuis Virgile, constituait un des caractères essentiels du genre, permettait d'y glisser mainte allusion aux événements du jour ou aux personnages présents. Voilà l'églogue portée à la scène, et installée dans les cours princières, où elle figure avec honneur au programme des fêtes, soit comme intermède, soit comme spectacle principal. L'élément dramatique s'y développait sans nuire h l'élément lyrique;
l'intrigue s'enrichissait d'épisodes variés, les uns voisins de la tragédie, d'autres plus familiers, rappelant la comédie. La cour de Ferrare, qui avait eu l'honneur d'applaudir les premières comédies de l'Arioste, vit représenter en 1554 le Sacrifice, d'Agostino Beccari, que l'on considère comme le prototype du drame pastoral. A vrai dire, le principal mérite de Beccari était de totaliser les innovations esquissées par une longue série de précurseurs. Le cadre était trouvé; quelques obscurs rimeurs essayèrent d'en tirer parti, sans réussir à composer le tableau définitif : le Tasse avec son Aminta réalisa l'œuvre typique du genre.
Le berger Amyntas, issu d'une race divine, aime la nymphe Sylvia, la compagne de son enfance; mais celleci, fidèlement attachée au culte de Diane, le repousse sans pitié. Vainement Amyntas l'arrache aux mains d'un satyre impudent qui s'est emparé d'elle : Sylvia ne se laisse pas fléchir. Cependant on rapporte au berger qu'une bête féroce a dévoré sa belle, et Amyntas désespéré se précipite du haut d'un rocher. Sylvia, qui n'est pas morte, cède enfin à la pitié, et ouvre son cœur à l'amour : elle consent à épouser Amyntas, dont la chute a été amortie par des buissons propices. Telle est la fable simple et naïve, que le Tasse a ingénieusement découpée en cinq actes assez courts, de manière à présenter une série de tableaux variés, exprimant tour à tour les principales nuances de l'amour; à la fin de chaque acte, les sentiments qui se dégagent de l'action sont brillamment résumés sous la forme d'un chœur. 11 n'y a dans tout cela rien de très original quant au fond : depuis le prologue, récité par FAniour, jusqu'à l'épilogue, où parait Vénus à la recherche de son fils fugitif — motif emprunté à une célèbre idylle de Moschus, — Y Aminta renferme
à chaque page, presque à chaque vers, des réminiscences et souvent des imitations directes de poètes grecs et latins.
Sur cette trame légère, la sensibilité juvénile du Tasse, son imagination ardente, éprise d'idéal et d'harmonie, ont répandu une poésie pénétrante, dont le charme un peu mièvre n'a presque rien perdu de sa fraîcheur. Sa conception idyllique de la nature et de la vie, nous la connaissons bien depuis le Politien ; mais la sérénité du paysage des Stances, et l'air détaché, presque indiflérent aux choses extérieures, avec lequel Simonetta semblait vivre dans un rêve, font ici place à une soif de jouissances, h une sensualité, à une coquetterie, à une perpétuelle langueur nuancée de mélancolie, que le Tasse a puisées dans le caractère propre de son inspiration. L'atmosphère où se meuvent voluptueusement ses héros est d'une extrême douceur; le satyre lui-même, qui devrait personnifier la luxure et la bestialité, emprunte quelque chose aux belles manières de la cour : il est plus comique que redoutable; ce n'est qu'un mauvais sujet dont les plans sont déjoués. D'ailleurs il ne faut pas se laisser prendre à l'air d'innocence et à la chasteté apparente de ces peintures ; la scène du baiser déposé par Sylvia sur les lèvres d'Amyntas, sous prétexte de le guérir d'une piqûre d'abeille, est h cet égard caractéristique : la naïveté n'y est qu'un artifice adroit destiné à aiguiser l'impression de volupté sensuelle. Ce qui sauve VAminta de la froideur et de l'afféterie, malgré tout ce que le genre a de conventionnel, c'est la sincérité du poète et la spontanéité de son inspiration idyllique et élégiaque : cette image d'une existence tranquille, uniquement consacrée aux soucis amoureux, au milieu d'une nature souriante, tiède et parfumée,
représentait pour lui quelque chose de plus qu'une fiction : c'était la forme naturelle de ses rêves, c'était son idéal ; et l'accord qui existait entre sa conception d'une vie parfaitement heureuse, et celle que pouvait en avoir le public ferrarais, donne à ce drame la valeur d'un document psychologique.
La même spontanéité dans le maniérisme caractérise la forme de VAminta : la douceur, l'harmonie du style et du vers découlent sans effort des idées et des sentiments; la veine riche et limpide du poète lui fournit en abondance les expressions les plus caressantes et les images les plus gracieuses. Mais cette aisance cache un art consommé ; elle n'exclut ni la réflexion ni l'artifice. Un peu d'attention permet de découvrir le secret de l'harmonie, toute musicale, de certains morceaux : ici ce sont quelques allitérations discrètes, là des répétitions de mots, des reprises et comme des refrains, qui donnent à la période une sorte de balancement; les vers de sept syllabes viennent, au bon endroit, se mêler aux hendécasyllabes, et quelques rimes dispersées au milieu du récitatif en vers blancs, y introduisent une espèce de mélodie. Avec tout cela, le poète conserve l'entière liberté de ses mouvements; il ne suit d'autre règle que son goût d'artiste délicat, adroit à éviter toute exagération ; l'artifice ne va pas jusqu'au procédé. La poésie de VAminta donne l'impression d'un fruit savoureux arrivé au maximum de sa maturité. Mais cette maturité même inquiète, car elle renferme les germes, encore invisibles, mais certains, d'une décomposition prochaine.
Cette décomposition apparaît clairement chez les imitateurs, que le succès de VAminta ne manqua pas de susciter. Un seul d'entre eux doit être associé au Tasse dans cette esquisse de la brève et brillante fortune du drame
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pastoral; c'est Battista Guarini (1538-1612), qui fut attaché lui aussi, vers le même temps, au duc de Ferrare. Son célèbre Pastor fido, commencé en 1580 (date de la première édition de V Aminta), dans l'intention de rivaliser avec le chef-d'œuvre du Tasse, fut dédié en 1585 à Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, et publié cinq ans plus tard. Le drame est beaucoup plus long et plus touffu que VArïiinta, dont il conserve cependant les caractères principaux, et l'action en est fort complexe. Myrtille aime Amarillis; mais cet amour rencontre l'opposition du grand prêtre Montano qui, sur la foi d'un oracle, veut unir Amarillis à son fils Silvio ; ce dernier, rebelle à l'amour, désespère par ses dédains Dorinda qui s'est éprise de lui, tandis que Myrtille est aimé par la méchante Corisca ; cette perfide réussit même, par ses intrigues, à mettre en danger la vie d'Amarillis. Le fidèle Myrtille va mourir pour sa belle, quand Montano vient à découvrir que ce parfait amant est son fils, un fils que l'on croyait perdu depuis sa plus tendre enfance. L'oracle sera obéi à la satisfaction de tous; Dorinda même finit par toucher Silvio, et Corisca repentante obtient son pardon.
Guarini a savamment fondu dans cette œuvre , à laquelle il a donné tous ses soins, les attraits de l'églogue lyrique, de la tragédie et de la comédie. Poète aussi adroit que son jeune rival (il n'a pas craint de refaire, dans son Pastor fido, un des chœurs de VAminta sur l'âge d'or, en en retournant toutes les pensées), théoricien subtil du drame pastoral, comme Torquato du poème héroïque, Guarini n'a pourtant ni la profondeur de sentiment ni la sincérité artistique qui ont permis à VAminta de défier les variations du goût. Il y a entre les deux œuvres toute la différence qui sépare la brillante improvisation d'un jeune poète dont le génie s'éveille,
avec l'industrieuse élaboration entreprise, entre quarante et cinquante ans, par un lettré de grand talent.
Le succès du Pastor fido, représenté avec un luxe fastueux à Grême en 1596, à Mantoue en 1598, égala, surpassa même celui de VAminia, et s'étendit bien au delà des frontières de l'Italie. Mais le genre était condamné, par sa nature même, à une prompte décadence. A peine peut-on distinguer la Filli di Sciro de Guidubaldo Bonarelli (1607), parmi les fades imitations du Tasse et de Guarini. Par le caractère romanesque de l'action, et plus encore par les somptueuses mises en scène qui lui servaient d'accompagnement, le drame pastoral se trouva faire double emploi avec l'opéra en musique, né vers 1600; ce nouveau venu ne tarda pas à l'éclipser, ou plutôt à l'absorber.
Ni la composition et la représentation de VAminta, ni ses nombreux voyages en compagnie de ses protecteurs n'avaient détourné un seul instant le Tasse du grand projet de sa jeunesse, de l'œuvre capitale de sa maturité, la Jérusalem délivrée. La première rédaction en fut terminée vers le milieu de 1575, en sorte que, durant l'été de la même année, il put en donner lecture au duc Alphonse et à la princesse Lucrèce. Mais avec l'achèvement du poème prend fin la période heureuse et brillante de la vie du Tasse : son long martyre commença presque aussitôt. Les causes en sont multiples, mais elles dérivaient presque toutes de lui-même; il faut résolument écarter le roman de ses amours avec les princesses de Fprrarc, et de la vengeance que le duc irrité aurait tirée
de lui en l'accusant de folie. La vérité est que le Tasse, était un malade : il souflVit jusqu'à sa mort de troubles physiques sur la réalité desquels il est impossible de conserver le moindre doute, et qui s'aggravèrent d'autant plus qu'il les soigna probablement mal, à force de vouloir les soigner.
A l'état précaire de sa santé s'ajoutait une agitation nerveuse que développait le surmenage intellectuel auquel il s'était livré de bonne heure. Son humeur devint inégale et soupçonneuse ; dès 1575 il était aigri contre la cour de Ferrare, bien qu'il ne pût articuler contre personne un seul grief précis; mais il lui semblait qu'on ne lui faisait pas assez d'honneur : dans chaque courtisan, il croyait voir un envieux, un ennemi. 11 eut avec un certain Ercole Fucci des démêlés dont la nature est mai connue, et qui dégénérèrent en voies de fait (1576) : le Tasse donna un jour un soufflet à son adversaire, qui se vengea en lui assénant un coup de bâton sur la tète. Dès lors le poète fut en proie à la manie de la persécution, compliquée de scrupules religieux : hanté par la terreur de l'hérésie, il ne pouvait se débarrasser de l'idée qu'il était damné; ce fut en vain qu'à plusieurs reprises, notamment en 1577, il voulut être entendu en confession générale par l'inquisiteur de Ferrare qui le renvova absous. Ses doutes subsistaient : on le trompait, on avait juré de le perdre! Sa disposition maladive ii voir de l'hérésie partout était de nature à inquiéter le duc, très intéressé à conserver l'amitié du pape, et à lui faire oublier que le calvinisme, au temps de Renée de France, avait trouvé des adeptes à Ferrare.
Ce cerveau fatigué se soumit encore, de son plein gré, à une série d'épreuves énervantes, qui achevèrent de l'épuiser. A peine avait-il terminé la composition de sou
poème, que des doutes, des craintes, des scrupules l'assaillirent, scrupules de chrétien autant que d'artiste : cette épopée religieuse n'était-elle pas trop profane? N'allait-elle pas prêter le flanc aux critiques des lettrés et des théologiens? Pour sauver de la censure qu'il redoutait les épisodes romanesques, où il avait mis le meilleur de lui-même, le Tasse rédigea une longue interprétation allégorique de la Jérusalem; en outre, il voulut soumettre son œuvre chant par chant à la revision des plus fameux savants de Rome, de Padoue et de Florence. Ceux-ci, prenant leur tâche très au sérieux, n'épargnèrent pas les observations ; quelques-uns allèrent jusqu'à conseiller une refonte complète du poème, de façon à en faire une œuvre de pure édification, propre à charmer les longs loisirs des nonnes! Le Tasse, tiraillé entre ces critiques, qui répondaient à ses préoccupations intimes, et sa tendresse pour les charmantes créations de son génie, se débattit pendant toute l'année 1576. Cette malheureuse consultation, qu'il avait eu l'imprudence de provoquer, faillit avoir pour résultat la publication du poème contre sa volonté, grâce aux nombreuses copies qu'il en avait lui-même fait circuler; il ne fallut pas moins que l'intervention menaçante du duc pour écarter ce danger.
Au milieu de cette perpétuelle surexcitation, des crises plus graves se manifestèrent : le 17 juin 1577, tandis qu'il exposait, pour la centième fois, à la princesse Lucrèce l'histoire de ses malheurs et des persécutions dont il était l'objet, il se crut épié par un domestique, et se jeta sur lui, lui portant un coup de couteau. On l'enferma, d'abord dans une chambre du palais, puis dans un couvent ; mais il s'enfuit, et voulut revoir Sorrente, où était restée sa sœur Cornelia. La paix do
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ce coin radieux du golfe de Naples qui lui rappelait tant de chers souvenirs, et l'afFection quasi maternelle dont l'entoura Cornelia profitèrent à sa santé et lui rendirent un peu de calme. Cependant une singulière inquiétude lui interdisait de jouir longtemps de ce repos; l'atmosphère des cours était devenue pour lui une espèce de poison, dont il ne pouvait plus se passer. Il réussit donc à reprendre sa place auprès du duc de Ferrare (avril 1578), sous la promesse de se laisser soigner; mais dès le mois de juillet, il repart pour Padoue, Venise, Pesaro, recevant partout de ses amis un accueil affectueux, où se mêlait un vif sentiment de pitié. Alors commence une déplorable odyssée : repassant par Ferrare, il gagne Mantoue et se rend à pied jusqu'à Turin, dont les gardes lui refusent l'entrée, crovant avoir affaire à quelque rôdeur suspect. Un ami lui donne asile; les plus hauts personnages du Piémont offrent de le prendre à leur service; mais, au début de 1579, il se remet en route sans avertir personne, et se présente de nouveau à Ferrare. C'était mal prendre son temps : le duc célébrait son troisième mariage, et les fêtes absorbaient toute l'attention; une audience qu'il sollicita ne lui fut pas accordée. Alors, dans un accès de violence inaccoutumée, le Tasse éclata en invectives et en menaces au beau milieu de la cour. Conduit à l'hôpital des fous, il y fut mis à la chaîne.
Le séjour du malheureux poète à l'hôpital de Sant'Anna dura plus de sept ans, du mois de mars 1579 à juillet 1586. La dureté du régime qui lui fut d'abord imposé se relâcha peu à peu : il disposa de quelques pièces, où il pouvait librement travailler et recevoir de nombreuses visites ; ses amis venaient le consoler et le distraire; des princes, des étrangers, comme Montaigne, lui apportaient le témoi-
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gnaj^c impuissant de leur intérêt. Plus tard, il put sortir, assister aux offices du carême et paraître à quelques fêtes de la cour; mais la surveillance était continuelle, car il était toujours sujet h des crises de fureur, et sa santé réclamait les plus grands ménagements. Sa folie d'ailleurs n'était qu'intermittente et partielle : ses visiteurs étaient frappés de la lucidité de son esprit, et ce qui a fait révoquer en doute la réalité de son mal, c'est que de cette période d'agitation, de voyages et de réclusion datent quelques-unes de ses plus belles œuvres, ses poésies les plus émouvantes, comme la canzono fameuse où il suppliait les princesses de Ferrare d'intercéder en sa faveur, les lettres éloquentes qu'il adressa dans le même but h. divers princes, et surtout ses dialogues philosophiques, au nombre de trente environ, qui comptent parmi les plus beaux de la littérature italienne. La pensée y manque d'originalité; le Tasse, en philosophie, est un pur éclectique, et on peut lui reprocher de ne pas assez mettre d'accord avec les conditions nouvelles de la société les emprunts qu'il fait aux anciens. Mais pour la beauté de la forme, pour l'art avec lequel, dans le cadre de ces dialogues, revivent les événements de sa vie tourmentée et le souvenir des amis dont l'entretien lui fut le plus cher, on peut les considérer comme les plus heureuses imitations qu'aient inspirées les dialogues de Platon et de Cicéron.
Cependant, en 1580, quatorze chants de la Jérusalem furent imprimés à Venise, sous le titre de il Goffi-edo. Un admirateur du Tasse s'empressa de répondre à cette publication incomplète et incorrecte par une édition (1581), pour laquelle il put utiliser une copie plus fidèle; la même année parut h Ferrare un texte du poème conforme à l'autographe, par les soins d'un autre de ses
amis. Le Tasse désavoua ces éditions d'une œuvre qu'il entendait remanier profondément; mais cette publication souleva, dès 1584, de violentes polémiques entre partisans du Roland furieux et de la Jérusalem, et ce fut pour le malheureux poète une nouvelle source de tourments. On n'ose cependant blâmer les amis du Tasse, ni même l'indiscrétion du premier éditeur; car sans eux nous n'aurions peut-être jamais connu le texte intégral d'un chef-d'œuvre.
Le premier mérite du Ta^se est d'avoir trouvé, pour son poème, un sujet vraiment épique, qui laisse loin derrière lui les tentatives du Trissin et d'Alamanni. La prise de Jérusalem par les croisés n'est pas seulement un événement considérable dans l'histoire des luttes entre chrétiens et infidèles — thème traditionnel de l'épopée médiévale; — les préoccupations qu'éveillait en Europe l'apparition des Turcs lui valaient un regain d'actualité, et le double mouvement de la Réforme et de la Contre-réforme justifiait l'idée de donner à l'épopée une base religieuse. Le siège de Jérusalem et l'assaut final, couronnement de la croisade, servirent donc au Tasse comme cadre d'un action épique, qui, dans ses grandes lignes, rappelle celle de Vlliade avec beaucoup de réminiscences de Virgile. Godefroy de Bouillon, investi du commandement suprême de l'armée chrétienne, décide de réduire enfin la longue résistance des infidèles. Mais divers incidents éloignent de son camp les meilleurs chevaliers, et malgré tous ses efforts, malgré l'héroïsme de ses compagnons, il ne peut repousser les Sarrasins,
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qui menacent les chrétiens jusque dans leurs retranchements. La volonté divine rappelle enfin à leur poste les champions de la foi, et la victoire revient aux croisés. Telle est la trame du poème; elle constitue cette unité, ce lien logique entre toutes les parties, que le Tasse considérait comme la condition première de l'épopée. On y trouve un reflet de la colère qui tient Achille éloigné du combat, tandis que les Troyens, sortis de leurs murs, repoussent les Achéens jusqu'à leurs vaisseaux; de son côté Godelrov a toute la perfection passive et monotone du pieux Enée. Mais ceci n'est que le fond du tableau, et, il faut bien le dire, c'est à quoi le lecteur s'intéresse le moins : son attention se porte sur une brillante série d'épisodes, dont l'idée est empruntée au Roland furieux beaucoup plus souvent qu'aux classiques. Tandis que les croisés, obéissant à la volonté divine, s'apprêtent à l'attaque, les Musulmans font appel, pour se défendre, à la magie et à tous les maléfices de l'enfer : Armide, nouvelle Angélique, en attendant qu'elle devienne l'Alcine de ce poème, se présente au camp des chrétiens, demandant aide et secours contre des oppresseurs imaginaires; et le charme irrésistible de sa beauté entraine à sa suite la fleur des chevaliers. Renaud, héros d'origine purement romanesque, choisi par le Tasse pour être l'Achille et le Roger de la Jérusalem, l'ancêtre des princes d'Esté, tombera dans les pièges de la perfide enchanteresse; il faudra un ordre divin, avec un grand renfort de talismans, pour l'en arracher. Tancrède de Tarente cependant est aimé d'une Sarrasine, Herminie, qui a été sa captive, et lui-même s'éprend d'une guerrière infidèle, Clorinde, en qui se retrouvent les traits de la Camille virgilienne, de la Marfise et de la Bradamante de l'Arioste. Une forêt, où les croisés veulent
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couper du bois pour reconstruire leurs machines de guerre incendiées, est ensorcelée, et il faut que Renaud, une fois délivré, oppose sortilège à sortilège pour triompher des embûches des dénions.
L'élément romanesque se mêle donc dans une forte proportion à l'élément classique, et l'étouffé souvent. Le Tasse a déployé une ingéniosité peu commune pour les fondre; mais on ne saurait affirmer qu'il y ait parfaitement réussi. Sa solution du problème épique est supérieure à celle du Trissin de toute la supériorité de son génie; au fond, elle ne vaut guère mieux; car le roman, dans la Jérusalem^ fait constamment tort à l'épopée, et l'épopée n'ajoute rien à l'intérêt du roman. L'inspiration religieuse elle-même n'a ni l'ampleur ni la sincérité qui conviendraient au sujet, et c'est bien parce qu'il en avait le sentiment que le Tasse était tourmenté dans sa conscience de catholique timoré. L'idée de transformer la magie aimable des romans chevaleresques en une intervention des puissances infernales coalisées contre le vrai Dieu est, à cet égard, caractéristique : la trouvaille était ingénieuse, mais qui peut penser que le Tasse y ait cru sérieusement? L'absence de conviction ne saurait être compensée par le talent; et les diables costumés en harpies, en gorgones, en centaures, en sphinx et en chimères, que Pluton réunit en assemblée plénière (ch. IV), n'évitent pas le ridicule. L'erreur du Tasse et de tout son siècle a été de vouloir bâtir artificiellement une épopée, en un temps où manquaient la naïveté, les fortes passions et la foi robuste qui caractérisent les époques vraiment épiques.
Les qualités de premier ordre par lesquelles se soutient la Jérusalem délivrée sont en quelque sorte étrangères au dessein même du poème. Seuls les récits de bataille,
conduits avec un art consommé, qui réussit à éviter la monotonie, conservent à l'œuvre l'allure héroïque qui convient au genre; le reste relève plutôt de l'inspiration sentimentale, élégiaque ou idyllique, où le Tasse retrouve toute son originalité. Dès le début on est séduit par le touchant épisode d'Olindo et de Sofronia (ch. II), les deux généreux amants qui veulent mourir ensemble pour sauver les chrétiens persécutés par Aladin, et que Clorinde arrache au supplice; un peu plus loin (ch. VII) on suit avec intérêt la luite de la plaintive Herminie qui trouve le repos au milieu d'une nature clémente, auprès de bergers dont elle partage l'existence laborieuse et innocente, tout en confiant aux échos des bois la triste histoire de ses amours : le poète de VAminta reparaît dans cet épisode fameux. C'est un décor plus scintillant et plus merveilleux, mais relevant d'une inspiration analogue, que celui des jardins enchantés d'Armide, où Renaud s'oublie dans les délices de la sensualité. Le Tasse n'avait pas entièrement tort de se reprocher la complaisance avec laquelle il avait décrit ce séjour du plaisir. C'est là pourtant que s'encadre sa création la plus belle et la plus humaine, cette Armide qui, du rôle d'enchanteresse poursuivant tous les chrétiens de sa haine, tombe à celui de simple amoureuse, éperdument éprise de Renaud, désespérée de son abandon, mais résolue aie suivre pour rester sa conquête et son esclave. Au-dessus de tous les artifices de composition que les théories sur l'épopée lui avaient enseignés, le Tasse a trouvé ici, dans la peinture d'une femme subjuguée par l'amour, des accents d'une vérité telle, qu'Armide est devenue le centre réel du poème.
Une autre scène, plus héroïque, porte encore l'empreinte de l'âme tendre et mélancolique de Torquato, et lui doit
une beauté supérieure. Clorinde, accompagnée d'un seul guerrier, est venue mettre le feu à la tour dressée par les chrétiens contre les remparts de la ville; surprise, elle est poursuivie et défiée par Tancrède, qui l'aime, mais ne la reconnaît pas sous son armure : il croit avoir afiPaire à un chevalier, car elle se défend avec vaillance. Enfin elle tombe, blessée mortellement, et demande à son vainqueur de la baptiser, car elle vient d'apprendre qu'elle est née de parents chrétiens. Lorsque Tancrède, après lui avoir enlevé son heaume, reconnaît Clorinde mourante, il a peine à conserver assez de force pour (c donner la vie, par l'eau du baptême, à celle que son glaive venait de frapper » :
Mentre egli il suon de' sacri detli sciolse,
Colei di gioia tramutossi e rise ;
E in atto di morir lieta e vivace,
Dir parea : « S'apre il cielo, io vado in pace ! » (XII, st. 68) *.
Cette harmonieuse douceur de l'expression, jointe à la délicatesse, à l'intimité du sentiment, rappelle, surtout dans la stance suivante, un célèbre passage du Triomphe de la Mort de Pétrarque, et l'égale peut-être en perfection. A plusieurs reprises, dans le poème, l'inspiration religieuse s'exprime avec cet accent de sincérité et d'émotion contenue, et il y a là de quoi compenser ce que la piété des héros a d'un peu étroit, d'un peu formaliste parfois, ainsi qu'il est naturel dans une œuvre de ce temps. Il suffit d'évoquer le souvenir de Dante, pour sentir tout ce qu'avait perdu la grande inspiration chrétienne en deux siècles et demi.
1. « Tandis qu'il prononçait les paroles sacramentelles, elle fut transfigurée par la joie, et sourit; au moment de mourir, heureuse et pleine de vie, elle semblait dire : « Le ciel s'ouvre ; je m'en vais en paix. »
La forme de la Jérusalem plaît, comme le fond, par les
qualités habituelles du poète, la noblesse élégante, la plasticité de l'expression, le rythme musical; comme le fond elle pèche par un excès d'artifice. Pour s'élever à la dignité de l'épopée, l'auteur de VAminta a dû forcer son style, au risque de tomber dans l'affectation de la grandeur et dans la déclamation; sous prétexte de majesté et d'éclat, il n'a pas toujours su éviter la sonorité creuse et, comme l'a dit Boileau, le « clinquant ». Il y a loin, d'ailleurs, de la langue de l'Arioste, aisée, vive, variée, familière quand il le faut, à celle du Tasse, où l'apprêt et la tension continuelle nuisent gravement à la propriété des termes et au naturel; on s'en fatigue vite. Les mêmes observations peuvent s'appliquer au vers et à la strophe. Ces critiques ne sauraient empêcher la Jérusalem d'être devenue la plus vraiment populaire des grandes œuvres de la littérature italienne : elle continue à charmer les lecteurs de tout ordre, par la chaleur du sentiment qui anime certains épisodes, par son côté romanesque et merveilleux, par de beaux récits de combats, et l'inspiration chrétienne en est à la mesure de tous ceux dont les conceptions religieuses se rapprochent de celles du Tasse. Très vivement attaquée à plusieurs reprises, notamment par Galilée, la Jérusalem n'a jamais cessé de jouir dans toute l'Europe d'une grande réputation; elle reste, malgré ses défauts, l'une des œuvres les plus nobles du génie de l'Italie. Mais il ne faut pas s'y tromper : le tempérament poétique du Tasse pouvait seul opérer ce miracle de donner une âme au genre arli» ficiel de l'épopée romanesque.
•rORQUATO TASSO â95
En 1586, un des A'isiteurs du Tasse, le propre beaufrère du duc, le prince de jNIantoue Vinceiizo Gonzaga, trouvant le malade plus calme, obtint la permission de l'emmener avec lui. sous la promesse de ne pas le laisser échapper. Le Tasse éprouva d'abord un grand soulagement, a se voir hors de Sant'Anna, traité avec afFection et déférence. Dans les loisirs de la cour de Mantoue, il composa et publia (1587) sa tragédie il Re Tori-isjnondo , dont la première ébauche remontait à 1574, mais qui était bien loin d'égaler VAminta. A Bergame, berceau de sa famille, il fut l'objet des plus grands honneurs. Puis, sa santé s'altérant de nouveau, il est brusquement repris par sa mélancolie et par ses griefs indéterminés contre tout ce qui l'entoure. En octobre 1587, il repart pour Bologne, Lorette, Rome, et menace des pires scandales les gens du duc de Mantoue qui veulent le ramener au bercail. Jusqu'à sa mort, il n'aura plus de repos : partout accueilli avec des marques de respect et d'admiration, il se lasse partout de l'hospitalité qui lui est libéralement offerte, à moins que ses étrangetés ne le fassent mettre à la porte. A Naples (1588), où il apprend la mort de sa sœur, il passe quelque temps au monastère àe Monte Oliveto, et commence, sous ce titre, un poème en l'honneur des moines de ce couvent, puis il le laisse inachevé. De retour à Rome, il n'y reste que le temps nécessaire pour se remettre d'une crise aiguë de son mal, et se rend a la cour de Florence, où ne peuvent le retenir les faveurs qui lui sont prodiguées. Il rentre alors à Mantoue, où la maladie le terrasse plus dangereusement que
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jamais : peut s'en faut qu'il ne se laisse mourir de faim. A peine rétabli, il accompagne le duc Vincenzo Gonzaga à Florence, à Rome, et de là gagne Naples, où l'héritage de sa mère donnait lieu à des procès. L'hospitalité de Matteo de Capoue, prince de Conca, lui permet de composer alors dans un calme relatif son poème sur la création, il Mondo creato; mais bientôt, fatigué de Naples, il revient à Rome (1592), d'où il s'éloigne encore une fois pour revoir Naples, de juin à novembre 1594.
Cependant ses jours étaient comptés, et c'est à Rome qu'il passa les derniers moments de sa vie tourmentée. Il put y goûter plus de tranquillité qu'il n'en avait connu depuis son internement à Sant'Anna; d'ailleurs ses crises, en se multipliant, s'affaiblissaient : il n'était plus que l'ombre de lui-même. Les neveux du nouveau pape, les cardinaux Aldobrandini, lui donnèrent d'abord une généreuse hospitalité, et le poète reconnaissant leur dédiait, en 1593, la rédaction définitive, remaniée et soigneusement dépouillée de tout ce qui en faisait le charme et la beauté, de sa Jérusalem. Il l'intitulait la Gerusalemme Conquistata, pour la distinguer de la Liberata, publiée contre son gré, et dont il refusait la paternité. Le choix des contemporains et de la postérité entre les deux poèmes n'a pas hésité un seul instant. Le pape Clément VIII, de son côté, accordait au Tasse une pension annuelle, et le conviait à recevoir au Capitole la couronne de laurier, honneur suprême réservé aux poètes. Diverses circonstances retardèrent la solennité, qui ne devait pas avoir lieu : au mois de mars 1595, le Tasse, de plus en plus affaibli, se faisait transporter au couvent de Saint-Onuphre sur le Janicule, « non seulement parce que les médecins vantaient la pureté de l'air qu'on y respire », mais encore parce qu'il voulait « sur
ces hauteurs, dans la société de ces dévots religieux, commencer les pieux entretiens qu'il allait continuer au ciel* ». Il y expira le 25 avril 1595, trouvant enfin dans la mort le repos que la vie lui avait refusé. La splendeur des obsèques que le pape fit célébrer en son honneur compensa, dans une certaine mesure, l'injustice des circonstances qui l'avaient privé du couronnement. Depuis lors, sa modeste cellule de Saint-Onuphre n'a pas cessé d'être un lieu de pèlerinage, fréquenté par tous ceux que touche la grande infortune de ce poète, en qui le génie et la folie se livrèrent, pendant vingt ans, une lutte incessante.
La figure du Tasse doit sans doute une bonne part de sa popularité à ces douloureux événements : à lire les confidences déchirantes de ses poésies et de ses lettres, on ne peut se défendre d'une profonde pitié pour cette belle intelligence, si richement douée, et si misérablement accablée, mais non obscurcie, par la maladie. Ses œuvres cependant, VAminta, la Jérusalem, les Dialogues, suffisent à lui assurer une place d'honneur dans la galerie des poètes et des penseurs italiens. Il personnifie l'heure mélancolique du couchant, dont on admire d'autant plus les éblouissantes lueurs, qu'on les sait plus fugitives. Avec lui se prolongeait la tradition chrétienne et chevaleresque au milieu d'une société qui n'était plus du tout chevaleresque, et qui de chrétien ne conservait que le nom. L'idéal du Tasse, sous toutes ses formes, appartenait au passé; mais l'importance que, dans sa poésie, acquièrent l'élément personnel, le rêve intérieur, et l'aspiration troublée, inquiète, de l'âme mécontente et découragée vers un bonheur qui n'est pas fait pour elle,