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Toutes les âmes répétèrent ce chant après Isabeau. Mais bientôt, arrêtant leur ronde, elles se mirent à pousser des cris de joie, témoignant leur allégresse par des danses, par des sauts, et toute la bruyère sembla s'animer dans un frémissement de bonheur.
Et toutes criaient :
— Merci, Isabeau, tu nous a délivrées ; notre cantique est fini et nous pourrons maintenant goûter le bonheur éternel. Demande, demande, Isabeau ! demande ce que tu voudras.
— Pour avoir l'amour de mon Pierre, dit-elle, je voudrais la richesse.
— Tu l’auras, tu l’auras! s’écrièrent des milliers de petites voix. Tu seras riche, riche, plus que le roi.
Et l'une des petites âmes, touchant la main d’Isabeau, lui dit:
— Va, fille des hommes, chacune de tes larmes sera désormais une perle ou un diamant d’une valeur incontestable !
Alors le petit vieillard à grande barbe blanche s'approcha, tenant à la main un objet bien petit, une modeste épingle.
— Tiens, lui dit-il, prends cette épingle:
tant qu'elle sera piquée à ton corsage, Pierre t’aimera d’un amour constant. Adieu, Isabeau!
L'aube allait paraître et le groupe des petites âmes, se détachant peu à peu de la bruyère, s'éleva lentement dans le ciel, comme une nuée du matin, monta et disparut dans l’azur blanchissant du ciel.
Isabeau retourna chez son père, attristée par le départ des âmes en peine, mais heureuse en pensant au retour de son Pierre.
Comme elle pénétrait dans la maison, sa marâtre s'élança sur elle les poings fermés, et se mit à la battre en l’accablant d’injures. Isabeau pleura, et ses larmes changées en perles, en diamants, ruisselèrent sur le sol. La méchante Séraphine, revenue de sa surprise, folle, ivre de joie de voir toutes ces richesses, se mit à frapper avec rage sa pauvre belle-fille en criant :
— Pleure, pleure, malheureuse ! pleure, mais pleure donc plus fort !
Elle apportait, pour recueillir les précieuses larmes, le seau, le baquet, la huche à pain, les écuelles de bois, la boîte à sel, et tous les ustensiles à portée de sa main :1ls furent bientôt pleins de perles et de diamants merveilleux.
En ce moment, Pierre qui passait par là, se sentit attiré, sans doute par l'’épingle de l’amour constant que possédait la jeune fille ; il pénètre dans la maison et sans faire attention aux richesses qu'il foulait aux pieds, il ne voit qu'une chose, sa promise cruellement battue
par la marâtre. Transporté d’indignation, il se précipite sur celle-ci, la saisit à la gorge, Ja maintient, mais la vieille lui criait :
— Frappe-la, Pierre, frappe-la donc : elle pleure des perles !
Pierre la maintenait toujours, et, folle de colère de ne pouvoir battre sa belle-fille pour acquérir d’autres richesses, elle suffoqua et tout à coup tomba morte sur le sol.
: Peu de semaines après, Pierre épousait Isabeau. Tout le monde remarqua qu'ils avaient V’air de bien s'aimer. Ils furent des plus riches du pays et eurent quatorze enfants.
Pierre n'eut jamais envie d'augmenter sa
fortune en faisant pleurer sa femme. qu'il aima d’un amour constant jusqu'à sa mort.
Les bonnes femmes, en terminant ce conte, ajoutent: &« La marâtre d’'Isabeau était bien méchante. Rien ne remplace une mère, mes enfants. Aimez et chérissez la vôtre. »
ANTOINETTE BON, Revue des Traditions populaires, t. LI, p. $81.
L'introduction de ce récit rappelle le début de deux contes de F.-M. Luzel (Contes populaires de Basse-Bretagne, t. III, p. 104 et 117), dans lesquels une jeune fille, forcée par sa marâtre de passer la nuit par un lieu hanté, se trouve en présence des danseurs de nuit.
Mais les («Ames en peines ) présentent surtout des ressemblances assez frappantes avec les {Quatre dons », que Souvestre ne publia pas dans l'édition illustrée du Foyer breton, où la Cornouaille, pays où le récit est localisé, n'a que trois (foyers » au lieu de quatre attribués aux autres évêchés de Bretagne, mais qui parurent dans l'édition in-18. Le point de départ est aussi la persécution d’une jeune fille, non par une marâtre, mais par une vieille tante avare et méchante. La persécutée reçoit d’une mendiante, envers laquelle elle s'était montrée charitable, d’abord une épingle (conte auvergnat : une bague), qui, mise à son corsage, oblige la vieille à compter ses choux, pendant que son galant vient la voir ; puis successivement : une plume quidonnedel'esprit (épisode qui manque ici et dont l'origine populaire est assez problématique) ; un collier qui, comme la ceinture de Vénus, fait aimer quiconque le porte, fût-ce une truie, comme dans le conte breton, ou bien une vieille décrépite, comme dans notre récit ; une pommade qui, si on s’en frotte le tour des yeux, convertit les :
larmes en perles (dans le conte auvergnat, les pleurs sont changés en perles sans l’intervention d’un agent talismanique) ; enfin l’'épingle de l'amour constant.
Dans les deux versions de Luzel, assez al térées d’ailleurs, les esprits surnaturels, pour récompenser la fille d’avoir de bonne grâce dansé avec eux, lui accordent qu’à chaque parole une perle lui tombera de la bouche, puis le pouvoir de transformer en or et à sa volonté les objets qu'elle touchera, et le don de la beauté, sans intervention de talisman:; ce dernier don seul figure dans le second récit.
On raconte en un grand nombre de pays des récits où des personnages surnaturels doivent revenir chaque nuit chanter une chanson jusqu à ce qu’un mortel l’ait complétée. (Cf. l'étude de la Revue du folklore wallon, t. H, p. 73.) En France, on les retrouve surtout en Bretagne : le plus habituellement ce sont des lutins (E. Souvestre, Foyer breton: Les Korils de Plaudren ; F.-M. Luzel, Contes, t. II, p.251; t. [I, p. 106-1179), des fées (Paul Sébillot, Contes des Marins, n° 40), des sorciers ou des chats sorciers (Contes des Paysans, n° 40 et 50), des esprits sans caractère bien déterminé (J.-F. Bladé, Contes de SARAH Er LI p. 312).
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