‹ Littérature orale de l'AuvergneChapitre 11 sur 73 · PIERRE SANS PEUR · texte numérisé non relu

PIERRE SANS PEUR

CANTAL

Il était une fois un seigneur des environs d’Aurillac qui avaittrois fils. Tous trois étaient hommes faits et c'étaient trois solides mâles. Le seigneur avait un beau domaine, et au milieu il avait un château, et autour du château un verger comme il ne s’en voit guère; on y voyait des arbres de toutes sortes : des poiriers cabrettaïres, des poiriers fondants, des pommiers Calvi, des pruniers de Reine-Claude et une foule d’autres arbres de bonne espèce, que rien qu’à les nommer on sent l’eau venir à la bouche.

Ce que je vais vous conter se passait à l’automne, entre la Saint-Mathieu et la Saint- Géraud. Le fruit était mür, et un beau matin le seigneur s’aperçut que quelqu'un avait visité son verger pendant la nuit ; on lui avait pris plus d’un sac de poires fondantes. Il était

furieux ; il fit venir ses trois fils et leur dit ainsi :

— La nuit dernière, on nous a pris un flot de fruits ; pour sûr on reviendra en prendre ce soir. Il faut que l’un de vous autres aille au verger pour savoir quels sont les estafiers qui nous prennent nos poires.

Quand la nuit fut venue, l'aîné des fils prit son fusil chargé à balle, se fit suivre d’un gigot de mouton et d'une paire de bouteilles de vin, et il alla se poster dans un coin du verger. Il n’entendit aucun bruit, et la rosée qui tombait le faisait trembler. Alors, pour se donner du courage, il mangea un morceau de gigot et décoiffa les deux bouteilles de vin. Le froid lui passa bien; mais, comme vous pouvez penser, le sommeil l’attrapa, et un peu plus tard, vous l’auriez entendu qui dormait comme une souche.

Les voleurs revinrent, ils firent tomber toutes les pommes calvi et le dormeur n'’entendit rien. Le lendemain, son père le gronda très fort, le traita de foutriquet et de niais, et le soir il envoya le cadet coucher au verger. Le cadet fit comme l'aîné, et 1l s'endormit si

bien, que les voleurs purent revenir et faire provision de poires cabrettaïres.

— C'est égal, dit le dernier-né, —:1l s'appelait Pierre, je ne vous l’ai pas encore dit. — Vous êtes tous deux de rudes endormis. Ce soir, c’est mon tour : vous allez voir. Il prit le fusil, mais pas de pitance, et 1l s’en alla au verger. Chaque feuille que le vent faisait tomber, chaque pomme qui dégringolait seule faisait dresser l’oreille à Pierre, qui mettait le doigt sur la détente prêt à tirer. Il y avait bien trois heures qu'il était là, et 1l commençait à sommeiller quand il entendit des pommes qui tombaient d'un arbre. Il se leva, se frotta les yeux, arma son fusil, et tout doucement s’en alla du côté où étaient les voleurs. Il en vit un dans le haut d’un pommier, il le visa et.

pan! l’homme tomba comme une bouse de vache, il était mort sans avoir dit: Ai!

Pierre courut au château ; le coup de fusil avait réveillé tout le monde. Le seigneur était levé.

— Papa, dit le garçon, je viens de tuer un homme !

— Oh! malheureux, qu'as-tu fait! on te

CONTES ET RÉCITS de

mettra dedans. Tu n'as qu’une chose à faire, c'est de partir de suite, sans attendre qu'il soit jour, et de t’en aller du pays. Jete plains, mon enfant, parce que tu es le plus courageux de mes fils. Avant que tu t'en ailles, je vais te faire un cadeau. Voici un sac que je tiens de mon père, je pense que tu en auras besoin plus d'une fois. Ce sac est miraculeux : tu pourras y faire entrer, quand tu voudras, tout ce qui te gênera.

Pierre embrassa son papa et ses aînés, et il partit par le pays. 1

Il marcha longtemps, chemine qui cheminera. La nuit d’après, à minuit, il s'arrêta au milieu d’un grand bois. Il était bien las. Il alluma du feu au pied d’un beau chêne, et il s’étendit sur la mousse pour dormir. Ilcommençait à sommeiller, quand il entendit quelqu'un qui se remuait sur l'arbre. [1 ouvrit les yeux et vit descendre du chêne un homme blanc comme de la cire, et qui avait des yeux de feu. Pierre le regarda étonné, mais il n’eut

pas peur. L'homme s’approcha du feu comme pour se chauffer. Pierre lui dit :

— Dites, camarade, qui êtes-vous ?

— Pauvre monsieur, je suis un revenant; je suis mort depuis cinq ans et depuis ce temps, je souffre le martyreen purgatoire. Je fais pénitence d'un crime que j'ai commis autrefois dans ce monde. Je vais vous conter ça. [1 y a dix ans que je pris, dans l’église de la paroisse d'A... qui n'est pas loin d'ici, un ciboire, un calice et un ostensoir. Ces trois choses, je les ai enterrées, avant de mourir, dans un coin du jardin de la cure à une toise, à droite, de la tonnelle. Elles sont encore là, et je n’entrerai en paradis que le jour où ces objets seront rendus à l’église. Jeune homme, vous me rendriez un grand service, si vous les déterriez et si vous les donniez au curé d'A...

‘— Je vous le promets, dit Pierre. Et jy vais de suite.

— Merci, répondit le revenant, et il disparut comme un éclair.

Un moment après, Pierre frappait à la porte de la cure d'A... Ilétait deux heures du matin.

Le curé dormait. En entendant frapper, il se leva et dit:

— Qui êtes-vous et qu'est-ce que vous demandez ?

— Monsieur le curé, répondit Pierre, prenez une bêche et une pioche et suivéz-moi.

Le prêtre n’avait pas confiance ; il pensait : « Une bêche et une pioche, diantre! cela ne me rassure guère. )

La servante, qui s'était levée aussi, avait la frousse, elle tirait le curé par la soutane et lui disait toute tremblante : « Monsieur le curé, n’y allez pas, je vous en prie, c’est un malfaiteur. » |

Et Pierre se remit à dire:

— Monsieur le curé, dépêchez-vous : c’est pour délivrer une âme du purgatoire.

Malgré la servante qui criait comme si on l’écorchait, le prêtre chercha une pelle et une pioche, ouvrit la porte, et se trouva avec Pierre.

— Suivez-moi, lui dit celui-ci.

Les deux hommes allèrent dans le jardin, et Pierre se mit à piocher à l’endroit que lui

avait indiqué le revenant.

Au premier coup de pioche, il trouva le ciboire, au second coup, le calice, et au troisième, l’ostensoir.

Il donna tout cela au curé, qui n’en pouvait revenir. ÀÂu même moment, une étoile filante traversa le ciel.

— C'est l’âme du voleur qui va en paradis, pensa Pierre.

Le curé ne savait pas comment remercier le jeune homme. Il le fit venir au presbytère et se mit à lui parler. '

— Vous qui êtes si courageux, lui dit le prêtre, vous devriez rendre un grand service au pays. [I] y a, pas loin d'ici, un château dont le diable s’est emparé. Il en a chassé les propriétaires et maintenant chaque nuit, tout le monde y entend un sabbat de malheur ; si vous pouviez faire partir Monsieur Ropotou de ce château, vous feriez plaisir au maître et à tout le monde. Seulement il faut que je vous dise que de tous ceux qui sont allés au château depuis que Lucifer l’habite, il n’en est revenu aucun. Ainsi, vous voyez, c'est un endroit dangereux.

— J'irai quand même, dit Pierre: à une

condition toutefois ; c’est que vous me donnerez une étole et le bâton de la croix.

— Si ce n’est que cela, je vous le donnerai bien volontiers, s’écria le curé.

Et muni du sac miraculeux, de l’étole et du bâton de la croix, Pierre prit le chemin du château du diable.

x + Il était onze heures quand il arriva : la porte était toute ouverte. Il entra : dans la cuisine le feu ronflait, un dindon rôtissait à la broche, des cocottes et des casseroles qu’il y avait autour du feu sortait une fumée qui avait bonne odeur, je vous en réponds. Dans la maison 1l n’y avait personne. Pierre s’assit au coin du feu sur le coffre au sel et y demeura. Tout à coup, brr.…. un diable noir, laid et cornu, dévala par la cheminée et se trouva à côté du garçon.

— Et que fais-tu ic1? lui demanda le cornu.

— Pardi, tu vois bien, je me chauffe. Je suis entré et je n'ai vu personne. J’ai vu ici un civet qui brüûlait, je l’ai remué, je l’ai arrosé. Si j'ai mal fait, dis-le-moi. î

— Oh! non pas. Au contraire; mais tant que tu es là, tu vas déjeuner avec moi et mes camarades.

Pendant que le diable parlait, un tas de diablotins, tous plus noirs les uns que les autres, avaient dévalé par la cheminée, et s’étaient alignés autour de la table. Pierre s’assit avec eux. La diablerie mangeait tant qu’elle pouvait, mais Pierre ne touchait à rien. Il s'était aperçu que le vieux diable avait mis dans tout ce qu’il lui présentait une poudre blanche. Les diablotins avaient l’air ennuyé de voir que Pierre ne mangeait pas.

Après le repas, le maître des diables dit:

— Nous allons faire une partie de quilles.

Vous autres, dit-il aux diablotins, allez chercher les quilles.

Une minute après, les diablotins apportèrent des os de morts à la place de quilles et une tête de mort au lieu d’une boule. Pierre n'avait pas peur ; mais tout de même il frémit un peu. Alors il dit ainsi:

— Diable cornu, va-t’en dans mon sac miraculeux! Et le vieux cornu entra, en tempêtant, dans le sac.

— Tu vois bien, Lucifer, dit Pierre, que je te tiens. Je te laisserai aller si tu me promets de signer de ton sang, un papier comme quoi tu n’entreras plus jamais dans ce château.

— Jamais je ne signerai cela! criait l’autre.

Pierre attrapa le bâton de la croix et pan!

pan! il se mit à cogner sur l’échine du diable. Tous les diablotins enfilèrent la cheminée,

— Signeras-tu ?

— Je ne le ferai pas.

— Pan!.. Pan!.. Pan!.. Signeras-tu ?

— Oui, laisse-moi sortir, et n’achève pas de me tuer.

Comme Ropotou sortait, Pierre lui passa ’étole au collet, et il le tenait serré comme un voleur. Il tardait à Ropotou d'échapper à ce collier bénit. Aussi il se dépêcha de se couper un doigt et de poser sa griffe sur le papier que lui faisait voir le garçon.

Quand celui-ci lui eut donné la liberté, il partit sans demander $on reste. Même il avait l’air.de lui tarder.

Pierre fit la visite de tout le château, pour voir s’il n’y demeurait pas quelque diable, et comme il n’en trouvait pas un, il retourna au

presbytère et raconta au curé ce qui s'était passé. Le curé le mena chez le propriétaire du

château que le diable venait de quitter.

Comme vous pouvez penser, le propriétaire ne savait que faire à Pierre pour le remercier. Il retourna demeurer au château du diable et garda le courageux garçon avec lui pendant quinze jours.

Cet homme avait une jolie demoiselle de dix-neuf ans; Pierre se mit à aimer la fille et la fille se mit à aimer Pierre. Cela faisait un gentil couple. Un jour que la fillette parlait de mariage, le garçon lui dit:

— Écoutez, je vous aime de tout mon cœur, et je serais heureux de me marier avec vous:

mais je me suis promis de ne donner mon nom qu'à la femme qui m’aura fait peur, et jamais je n'ai eu peur de ma vie.

— Alors, monsieur Pierre sans Peur, répondit la fillette, vous voudriez que je vous fasse peur ! J’essayerai.

Pendant plus de trois semaines, la fillette essaya de toutes les façons de faire peur à celui

que son cœur aimait : elle n’y réussit pas.

Désespérée, elle tenta un dernier moyen.

Elle mit dans un pétrin, une centaine de pigeons et dit à Pierre :

— Aidez-moi à lever la couverture de ce pétrin, parce que nous voulons y pétrir du pain.

Quand Pierre souleva la couverture, tous les pigeons à la fois lui volèrent sur la figure. — Ah ! par ce coup j'ai eu peur ! se dit-il.

Alors la fille lui sauta au cou, l’embrassa et lui dit:

— À ce coup, nous pourrons nous marier ensemble. J’en suis trop contente.

Quinze jours plus tard, le mariage eut lieu.

Pierre sans Peur et sa femme furent très heureux, ils devinrent très vieux et eurent un petit troupeau d’enfants qui jamais n’eurent peur de la chauve-souris.

H. M. DommerGuss, Lo Cobreto, 7 septembre 189$, texte en patois seulement.

L'introduction de ce conte se retrouve dans (les Poires d’or » de Dulaurens de la Barre,

Fantômes bretons. Les fruits sont aussi volés, l’aîné va pour les garder, 1l se couche et s’endort, alors que le cadet réussit à découvrir le voleur.

Dans un récit de Luzel, Contes de Basse- Bretagne, t. LIL, p. 204, de trois frères chargés successivement de veiller, le troisième seul ne s’endort pas, parce que, seul, il n’emporte pas de quoi boire.

Après cette introduction commence un conte bien connu, et qui se retrouve à peu près dans tous les recueils français, celui de l’homme qui ne connaît pas la peur. L'épisode du voleur d'objets sacrés figure dans un conte de la Haute-Bretagne (Paul Sébillot, t. [, p. 75), ainsi que le don de l'étole et du bâton de la croix, le château hanté par les diables (cf.

aussi E. Cosquin, t. Il, p. 254, et le commentaire pour les similaires). Dans le conte breton, Jean sans Peur, qui n’a jamais eu peur, a un petit frisson quand un oiseau l'effleure de son aile. La ruse de la princesse a comme parallèle celle du roi du conte lorrain qui enferme un moineau dans un pâté (t. Il, p. 258, et similaires p. 250 et suiv). Le don du sac où l'on peut faire entrer ce qu'on veut, est assez fréquent ; mais en général il est octroyé par des bienheureux (cf. Paul Sébillot, t. Il, p. 273; Cénac-Moncaut, p. 57, Le Sac de la Ramée).

Né

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