‹ Littérature orale de l'AuvergneChapitre 14 sur 73 · BARBE-BLEUE · texte numérisé non relu

BARBE-BLEUE

CANTAL

Il y avait autrefois sur les montagnes d'Auvergne un magnifique château avec de grandes tours: on ne pouvait y pénétrer qu’en passant sur un pont-volant qui se relevait immédiatement, et l’on disait dans le pays que tous ceux qui y rentraient n’en ressortaient pas. On l’appelait le château maudit.

Les gens du pays évitaient de passer dans les environs et aussi craignaient de rencontrer le seigneur. C'était un homme bien méchant, très grand et très fort, ne sortant que vêtu de fer et monté sur un cheval noir. Il avait une grande barbe à reflets bleus; pour cela on ne l’appelait que Barbe-Bleue. Il était toujours seul et on ne lui avait jamais connu d’amis.

Les femmes, surtout, craignaient sa rencontre, car l’on disait qu'il emportait dans

son château toutes celles qui lui plaisaient, et que jamais plus on ne les revoyait.

Or, un jour la belle Catherine, la fille au père Barriez, était allée chercher du bois dans la forêt. Elle était bien contente, ce jour-là, car elle venait d’être fiancée au plus beau et meilleur garçon de l'endroit, et leur mariage devait avoir lieu après la moisson. Tout en chantant, elle alla bien avant dans la forêt, jusqu’au sentier des Trois-Solitaires, ne pensant guère au méchant Barbe-Bleue. Son fagot de branches sèches était terminé et elle s’apprêtait à rentrer chez son père, quand tout à coup Barbe-Bleue se trouva devant elle. [1 la saisit, la plaça devant lui sur son chevalet, au galop, regagna son château. [1 l’amena dans une belle chambre où il y avait des : meubles recouverts de soie, d'or et d'argent. « Tout cela t'appartiendra, Catherine, lui ditil, car dans trois jours tu seras ma femme.:

prépare-toi, voici des étoffes pour te faire des robes ; n’épargne rien, car je veux que tu sois belle le jour de notre mariage. Tu peux aller prier dans la chapelle du château ; mais ne cherche pas à fuir, ce serait inutile: le pont-vo-

OR dre A PAU ER BL eE to L'RTA ASS VR lant est levé, les tours sont hautes et les fossés profonds. Tu entends les aboiements d'un chien; il te dévorerait certainement s'il pouvait te Saisir ; de plus tu es si éloignée de chez ton père, que dans huit jours tu ne pourrais y parvenir: tu mourrais de fatigue ou j'aurais le temps de te retrouver pour te tuer. »

La pauvre fille eut beau supplier de la laisser retourner chez son père, auprès de son fiancé, tout fut inutile : Barbe-Bleue la quitta, en lui annonçant qu'il allait au loin chercher un prêtre pour les unir, et qu'on le mettrait à mort après.

Catherine était effrayée, car elle avait entendu dire bien des fois que Barbe-Bleue avait eu plusieurs femmes et qu’il les avait fait mourir quelques jours après le mariage. Ce qui la faisait beaucoup pleurer, c’est qu'elle ne devait plus revoir son fiancé qu'elle aimait tant.

— Je vais prier, dit-elle, et me préparer, non au mariage, mais à la mort.

Elle s’en fut dans la chapelle qui était resplendissante de lumières; tous les cierges étaient allumés, mais elle fut bien surprise

et eut grand'peur quand elle aperçut devant l'autel trois énormes pierres, trois tombeaux.

Catherine s'agenouilla et commença sa prière, l'entrecoupant de larmes et de sanglots. Tout à coup elle entendit une voix qui disait: « Pauvre Catherine! » Aussitôt une seconde voix dit: & Pauvre Catherine! » et une troisième répéta bien tristement : « Pauvre Catherine!» et en même temps les pierres qui recouvraient les trois tombeaux se soulevèrent.

— Qui êtes-vous, dit-elle, vous qui me plaignez tant ?

Trois femmes enveloppées de leurs suaires sortirent des tombeaux et lui répondirent :

— Nous sommes les trois femmes que Barbe-Bleue a tuées, et tu feras la quatrième, si tu ne réussis pas à te sauver.

— Et comment pourrais-je fuir? dit Catherine; le pont-volant est levé, la tour est haute et les fossés sont profonds, le chien me dévorerait, ‘et la route pour aller chez mon père est si longue, si longue, que je ne pourrais y arriver en huit jours.

— Prends cette corde avec laquelle Barbe-

Bleue m'a étranglée, dit la première, et tu te laisseras glisser le long de la muraille.

-— Prends ce poison avec lequel Barbe- Bleue m'a empoisonnée, dit la seconde ; tu le jetteras au chien qui l'avalera et tombera mort.

— Prends ce gros bâton avec lequel Barbe- Bleue m'a assommée, dit la troisième ; tu t’appuièras dessus pour faire ton long Tr

Et toutes trois ajoutèrent :

— Dépêche-toi; car si Barbe-Bleue revenait, il te tuerait. Bonne chance, Catherine! adieu.

Et elles rentrèrent dans leurs tombeaux.

Catherine prit le poison, la corde et le bâton. Dans la courelle jeta le poison au chien qui s’élançait sur elle; il l’avala et tomba foudroyé ; elle attacha la corde et se laissa glisser le long de la muraille.

Une fois dans les champs, Catherine se mit à courir, tant elle était pressée de s'éloigner du château maudit, mais elle fut bientôt fatiguée, et elle s’appuya sur le bâton. Après avoir longuement cheminé, elle rentra chez son père, qui pleurait au coin du feu, parce qu'il croyait que sa fille avait été dévorée par les loups.

Un mois après, Catherine épousait son fiancé ; ils furent très heureux et eurent beaucoup d'enfants ; elle ne retourna jamais dans la forêt, mais elle apprit que lorsque Barbe- Bleue était rentré chez lui, furieux de ne pas la retrouver, 1l s'était mis à sa poursuite dans le but de la ramener dans son château pour la faire bien souffrir et la tuer après.

Pendant trois mois, il parcourut les environs, la cherchant partout inutilement. Enfin, un jour, on le trouva mort, juste à l'endroit où il avait rencontré Catherine ; c'était un loupgarou qui l'avait tué, disait-on. Longtemps après, l’on entendait encore, la nuit, au sentier des Trois-Solitaires, des rugissements et des sanglots. Les habitants du pays n’y passaient jamais après le coucher du soleil, quand les poules sont au poulaiiler. |

A lendroit où se trouvait le château de Barbe-Bleue. l’on vit pendant longtemps des spectres blancs, des revenants; c'étaient.

disait-on, les femmes et les prêtres que le méchant seigneur avait assassinés.

Jeunes filles, n’allez jamais trop avant dans la forêt, rappelez-vous les malheurs de Cathe-

rine, vous pourriez y rencontrer des méchants Barbe-Bleue et vous seriez perdues.

(ANTOINETTE Bon, Repue des Traditions populaires, t. Il, p. 245.)

Il est assez curieux de retrouver. localisée en Auvergne, une partie de la légende de Comorre, qui figure dans le Foyer Breton de Souvestre. F.-M. Luzel, à qui j'avais écrit au sujet de celle-ci, me répondit qu'il n'avait trouvé, dans les récits par lui recueillis, aucune trace de l'apparition des femmes de Comorre.

Dans la version de Souvestre, les femmes tuées sont au nombre de quatre ; lorsqu'elles se lèvent, trois ont les mêmes objets que les femmes du Barbe-Bleue auvergnat, la quatrième a une flamme qui doit diriger Tryphine dans sa fuite. Barbe-Bleue est plus féroce que Comorre; celui-ci a au moins un prétexte pour mettre à mort ses femmes, c'est qu'il lui a été prédit que son fils le tuerait.

PA

PIPÈTE

CANTAL

Il y avait une fois un homme et une femme qui étaient très vieux et qui n'étaient guère riches. Ils avaient deux fils. Ils mirent l'aîné, — Antoine, — en service et gardèrent le plus jeune, — Pipète,— à la maison pour leur aider à travailler.

Antoine n'eut pas de chance. Quand il fit marché avec son maître, — un méchant homme, — il convint qu’il mangerait journellement tout le pain qu'on peut oindre avec un œuf. Il entra en service à la Saint-Jean et il ne devait avoir fini son temps que lorsque le coucou chanterait. Le maître et le domestique convinrent aussi, — retenez bien cette affaireci, — que le premier qui aurait à se plaindre de l’autre, cet autre lui arracherait une bande de peau, large comme les trois doigts, du haut en bas de l'échine.....

Au bout de quinze jours, le patron écorcha le dos du pauvre Antoine et mit l’écorché à la porte. Quand le pauvre garçon arriva à la maison de son père, Pipète lui dit :

— Tu es un fichu âne, mon frère. Laissemoi aller reprendre ta place auprès de cet écorcheur et tu verras que dans peu de temps je te porterai la peau de son échine, pour raccommoder la tienne.

Et en effet Pipète alla se lower à la place de son frère.

Le premier jour que Pipète passa auprès de son maître, celui-ci lui dit: « Voilà un œuf, frottes-en le pain qui t'est nécessaire pour le déjeuner de midi. » Mais l’œuf était cuit dur, et le pauvre Pipète ne put frotter qu’un croùûton pas plus gros que la main. Il partit labourer. Il mourut de faim tout le jour et il lui tardait beaucoup que le soir vint.

Le lendemain, Pipète dit à son maître :

« Moi, je n’aime pas les œufs durs. Je ne les aime que crus. » On lui donna un œuf bien

frais ; il y fit un trou, prit une plume d’oie et enduisit tout une grosse tourte de pain.« Eh! mais, dit le patron, vous en prenez bien trop! — Si vous n'êtes pas content, répliqua l’autre, vous n'avez qu'à me montrer votre échine nue? — Oh ! si, si, je suis content !...»

Pipète planta le bout de son pique-bœufs au beau milieu de sa tourte, mit le tout sur son épaule et s’en alla aux champs.

Comme il partait :

— Dites donc, lui dit son maître, faites donc venir avec vous cette petite chienne. Et vous ne rentrerez à la maison que lorsque cette bête sera revenue.

Arrivé au champ, Pipète commença à goûter à la tourte;ilen mangea un peu, en donna un morceau à la chienne et commença à labourer. Lorsque les dix heures arrivèrent, Pipète remarqua qu'il faisait très chaud.

«Cette coquine de chienne ne part pas vite, se dit-il.» Tout d’un coup une idée lumineuse traversa son cerveau : il prit la queue de la chienne et l’engagea entre le soc et le manche de l’araire en serrant bien fort.

La pauvre bête gueulait, comme vous l'au-

riez fait à sa place. Au bout d'un moment, Pipète la délivra. Inutile de vous dire qu'elle ne fut nullement boîteuse pour reprendre le chemin de la maison. Alors Pipète détela les bœufs et s’en vint chez son maître. Quand il y arriva, onZe heures n'avaient pas encore sonné.

— Pourquoi venez-vous si tôt? dit le maitre.

— Mais ne m'aviez-vous pas dit de rentrer aussitôt que la chienne me quitterait ? dit l’autre.

— Oui, mais vous lui avez sans doute fait quelque misère ?

— Pas du tout, mais si vous n’êtes pas content de moi, vous n'avez qu'à exhiber votre colonne vertébrale !

— Oh! s1, si, je suis content !....

Le vieux commençait à comprendre qu'il avait à faire à un estafier qui n'avait pas froid

aux yeux. Îl se dit : « Il faut que je lui commande quelque chose qu'il ne puisse pas faire.

CONTES ET RÉCITS Or

Alors je le mettrai à la porte. » Il appela son domestique.

— Puisque vous êtes venu plus tôt que je ne le voulais, vous allez conduire les bœufs au pré. Seulement je vous défends d'ouvrir les portes qui le ferment et de faire une seule brèche à la haïe qui l'entoure.

— C'est entendu, dit l’autre; et il partit avec les bœufs.

Arrivé à la porte du pré, Pipète assomma les bœufs, les coupa en quarante morceaux et, par-dessus la porte, les jeta à l’intérieur du pré.

Lorsqu'il rentra à la maison, le patron lui demanda comment il s'était acquitté de sa tâche.

— Mais j'ai fait absolument ce que vous m'aviez dit. Les bœufs sont dans le pré et pour les y mettre je n’ai ni ouvert la porte, ni endommagé la haie.

Étonné, le propriétaire se rendit au pré:

Quand il vit le travail de Pipète, il faillit tomber. Il rentra chez lui furieux comme cinquante mille diables : :

— Ah! brigand ! canaïlle !... Qu’as-tu fait !!

— J'ai fait, dit tranquillement le garçon, ce que m'avez commandé. N'’êtes-vous pas satisfait ?

— Pour sûr que non !.…

— Bien, bien... Alors tournez votre derrière par devers moi !

Et ce disant, Pipète sortit son couteau de la poche. Quand le vieux vit cela, il se reprit :

— Si, si, je suis satisfait.

Le maître, pour se débarrasser tout à fait de Pipète, trouva un moyen qu'il croyait fameux. Il l’envoya garder les cochons dans le bois du Diable. De tous les hommes qui avaient été dans ce bois, il n'en était revenu aucun.

Pipète partit, content comme un nouveau marié, les porcs devant lui. SE

ILtrouva une femme qui allait vendre un plein panier de fromages blancs.

— Où allez-vous, jeune homme, lui demanda-t-elle ?

— Je vais garder les cochons dans la forêt du Diable.

— Oh! pauvre garçon, n'y allez pas: car personne n'en revient.

— Je le sais, pauvre femme, je le sais ; cependant si vous vouliez me donner un de vos fromages blancs, je vous assure que je me défendrais bien du diable.

— Tenez, tenez, mon garçon, en voilà un.

Pipète plaça son fromage blanc sur l’avantbras gauche et s’en alla plus loin. Il rencontra une femme qui allait vendre des perdrix vivantes; il s’en fit donner une, la mit dans sa poche et continua son chemin. Au bout d'un instant, il rencontra une femme qui allait ourdir de la toile; il se fit remettre une grosse pelote de fil. Il aperçut un peu plus tard un chasseur de sa connaissance, il lui emprunta son fusil, de la poudre et des balles.

Il arriva enfin dansla forêt du Diable. Pendant que ses cochons mangeaient des glands, — très abondants dans ce bois, — Pipète grimpa à la cime d’un arbre. A peine y étaitilque Lucifer arriva. C'était un homme grand, tout de rouge habillé, avec, sur le front, deux cornes semblables à celles d’un taureau de

Salers. Il apostropha Pipète :

— Jeune homme, que faites-vous là?

— Vous le voyez, Monsieur le Diable, je garde les cochons.

— Qu'est-ce que tu as là-haut sur ton bras gauche (c'était le fromage blanc)?

— Ça, c'est un de mes crachats.

— Crache donc un peu pour voir ?

Pipète prit son fusil et envoya une balle dans la figure du diable.

— Oh! fichtre, s'écria Lucifer, à ta façon de cracher, je m'aperçois que tu dois être très fort. Descends donc ici pour que nous nous mesurions.

Pipète descendit de l’arbre. Le diable prit une pierre etla lança contre un arbre : la pierre se brisa en mille morceaux. Pipète fit semblant de ramasser un caillou, mais prit son fromage blanc et le lança contre un arbre: le fromage fit encore plus d’éclats que le caillou du diable.

Ropotou prit une nouvelle pierre et la lança en l'air : elle alla tomber à plus d’une lieue de là, mais on la vit tomber.

Pipète prit sa perdrix comme si c'était une pierre et la lança en l'air : cette prétendue

pierre alla tellement loin que personne ne Ja vit tomber.

— C'est égal, dit Lucifer, tu es encore plus fort que moi. Voyons quel sera celui de nous deux qui portera le plus grand fagot de bois.

Le diable prit un immense fagot contenant au moins cinq ou six charretées de bois.

— Vous ne prenez que ça ? lui demanda ironiquement Pipète. Vous allez me voir moi-même.

Le bouvier attacha l'extrémité du fil de la pelote que lui avait donnée l’une des bonnes femmes, à l’un des arbres de la lisière de la forêt, et, en dévidant son fil, il se mit à faire le tour du bois. Quand le diable vit cela, il lui dit : |

a. Écoute, mon ami, laisse là tout ce bois, parce que je vois que tu emporterais tous mes arbres. Tu es plus fort que moi, c'est entendu, c'est prouvé. Pour cette raison, je te laisse tranquille. Tu peux garder les porcs àton aise.

Le diable, tout honteux, s'en alla la tête baissée. Pensez donc, c'était la première fois de sa vie qu'il rencontrait une personne plus forte que lui!

Pipète content, — vous pouvez penser! — prit ses cochons, les mena à une foire, les vendit tous et empocha l'argent.

Quand il arriva chez son maître, celui-ci blêmit en le voyant.

— Comment vous êtes là ?

— Oui, ça vous étonne ?…

— Non pas; mais... Et les cochons?

— Les cochons, le diable les a pris et il m'a dit qu'il voulait en outre vous faire payer le dommage qu'ils avaient causé dans son bois. |

— Oh! que je suis malheureux! disait en pleurant le maître. Par votre faute j'ai perdu mes bœufs et mes porcs!

— Si vous n'êtes pas content, dites donc, vous n'avez qu'à tourner l'échine de mon côté. J'ai aiguisé mon couteau. Je puis vous assurer que ce sera vite fait.

— Si, si, je suis content.

Les femmes ont toujours eu plus de malice que les hommes. La maîtresse de Pipète dit à son mari : |

— Je vais monter sur le prunier de devant notre porte: je chanterai : « Coucou! coucou |... » tu feras le compte de ce maudit domestique et tu le renverras.

Un quart d'heure après l'on entendait :

« Coucou !... coucou !... coucou! coucou!...»:

— Tiens, dit Pipète, voilà un coucou qui chante un peu trop avant le mois d'avril. Il faut que j'aille le voir.

Il sortit donc avec son fusil. Ayant aperçu sur le prunier la patronne qui chantait, il l’ajusta et la tua.

Quand le patron vit ce travail, il devint presque fou de colère et de douleur.

— N'étes-vous pas content ?

— Non, et même il s’en faut de beaucoup.

— Bien, montrez-moi votre échine.

Et Pipète lui enleva, de la nuque au coccyx, une lanière de peau large comme les trois doigts.

H.-M. DoumerGuess.

Le marché fait avec le maître et son domestique se retrouve dans un grand nombre

de contes. E. Cosquin l’a étudié dans les notes à-la suite de (Jean et Pierre», t. IT. p. sx. Plusieurs épisodes se retrouvent aussi dans deux contes de Paul Sébillot, Litt. orale, p. 151 et 150. Il est quelquestraits, comme la ruse pour faire sauver la petite chienne, le moyen employé pour introduire les bœufs dans le pré; qui ne figurent pas dans les contes que je connais.

TOUÉNO-BOUÉNO !

Une fois... — Tout conteur qui se respecte en notre pays d'Auvergne commence ainsi...

— Une fois donc, il y avait au village de Crogue-Pou (pas loin d’Aurillac) une femme veuve, pauvre et vieille, qui habitait avec son fils dans un misérable taudis. Le fils qui s'appelait Antoine (Touéno) était un garçon de quinze ans, qui s’en allait constamment par les rues, la tête baissée comme un mou-

1. Le vrai titre de ce conte est Couorno-Quiou (Corne-Cul}. C’est pour faire disparaître ce que ce mot a d’incongru que l’auteur avait remplacé le nom de son personnage par celui de Touéno- Bouéno. S

Ce conte a obtenu le premier prix (fleur de vermeil) aux Jeux floraux organisés en Auvergne en juin 189$; il a été publié, en texte auvergnat seulement, dans /o Cobretto, 7 juillet 189$.

ton goîtreux. Il ne disait jamais rien à personne ; il était si peu avenant qu’on aurait dit qu'il payait pour tout le monde. Les commères du village l'avaient surnommé T'ouéno- Bouéno. Sa mère lui disait souvent :

— Que tu es bête, mon pauvre enfant !

Et en riant elle ajoutait :

— Jamais de ta vie tu n’attraperas le loup

par la queue!

Un jour Antoine avait été au bois pour y ramasser des feuilles mortes. Il se mit à pleuvoir. Pour s’abriter, le garçon se blottit dans le creux d’un vieux tronc d'arbre. Il était là depuis longtemps. Au lieu de s’arrêter, la pluie continuait à tomber de plus belle. Dans son abri, Antoine sentait lesommeil l’envahir lentement. Déjà 11 commençait à pioncer, lorsqu’un bruit semblable à celui d’un chien grattant une porte, le réveilla en sursaut et lui fit même peur. Ayant levé la tête, 1l aperçut, audessus de lui, dans le creux de l'arbre, un

animal velu qui descendait doucement, la queue la première.

— Eh! mais, se dit notre bonhomme, c’est le loup!

… C'était le loup en effet, qui venait s’abriter dans le vieux tronc comme l'avait fait Antoine. - : Il descendait..…., il descendait..., il allait arriver à l'enfant qui n'en pouvait mais. Une idée lui vint soudain à l'esprit. Il avait entendu dire que le loup ne peut ni retourner la tête n1 fléchir la colonne vertébrale! pour regarder derrière lui. Vite, il saisit la queue du loup et tira l’animal jusqu’à lui.

Et de bon gré ou de force, Antoine conduisit, par la queue, le loup à la maison. | — Maman, tu m'as dit bien souvent que j'étais trop bête pour prendre le loup par la queue ! Tu le vois ?

— Eh! bien dit la mère, puisque tu le tiens, nous allons en faire notre profit. Nous avons là la peau du bélier qui mourut la semaine passée. Nous allons la coudre sur le corps du

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