‹ Littérature orale de l'AuvergneChapitre 15 sur 73 · Préjugé d'Auvergne · texte numérisé non relu

Préjugé d'Auvergne

loup. Il aura l'air d’un beau bélier. Demain, nous le conduirons à la foire.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le lendemain, Touéno-Bouéno conduisait son loup à une foire des environs. Tout le monde sur le champ de foire admirait ce joli bélier si beau et si fringant.

Trois frères en firent l'acquisition afin d’avoir dans leur bergerie un reproducteur dé la ‘belle espèce.

Ces trois frères convinrent, en faisant leur commun achat, qu'ils disposeraient du fameux bélier une nuit chacun.

Le soir de la foire, le bélier passa la nuit avec les brebis de l’aîné. On devine ce qui se passa : le loup étrangla tout le troupeau.

Quand l'aîné ouvrit sa bergerie, le matin, il faillit tomber à la vue du spectacle qui s’offrit à ses yeux, Mais il se garda bien de raconter sa mésaventure à ses frères. Le soir venu, il conduisit le bélier au cadet. Il se passa dans la bergerie du cadet ce qui s’était passé la nuit précédente chez l'aîné. Le cadet, aussi peu

charitable que son grand frère, conduisit le

loup au plus jeune. Même ravage que chez les autres. d

Messire loup avait donc ainsi, en trois nuits, anéanti les trois troupeaux des trois frères. Tous les trois étaient furieux; mais que faire ? Ils prirent le plus simple de tous les partis, celui de ramener l’animal à Touéno-Bouéno et

d’administrer à celui-ci une maîtresse râclée.

Perché sur la cime d’un prünier dont il cueillait les fruits, Antoine vit arriver de très loin, les acheteurs du loup. Il courut avertir sa mère.

— Maman, dit-il, pour nous tirer de là j’a1 üne idée. Vite, couche-toi à terre et fais la morte.

Quand les trois frères, munis de triques grosses et longues, entrèrent dans le taudis, ils eurent à contempler un drôle de tableau : une femme étendue sur le plancher et Antoine qui, de toutes ses forces, lui sifflait tout près des oreilles avec un vulgaire sifflet.

— Que fais-tu là, grande canaille? interrogea l'aîné.

— Qu'est-ce que je fais > Ah! mes pauvres amis! que je suis malheureux |! Ma mère, ma bonne et tendre mère vient de mourir. Ah!

mon Dieu, qu'est-ce que je vais devenir!

— Et pourquoi lui siffles-tu ainsi dans les oreilles ?

— C'est que, voyez-vous, ce sifflet a le pouvoir de ressusciter les morts.

Les trois frères ouvraient six yeux comme six lucarnes.

— Tenez, leur dit Antoine; voyez, elle commence à revenir à la vie.

Et, en effet, la morte se mit à remuer les lèvres, les doigts, les pieds et enfin elle rouvrit un peu les yeux.

Antoine souffla un peu plus fort et " résurrection devint complète.

L'étonnement le plus grand avait, chez les trois frères, remplacé la colère. L’aîné, se radoucissant, dit à l'enfant :

Ecoute, tu es une canaille; tu nous as vendu un loup qui a dévoré nos moutons et nous pourrions te battre dur et ferme, mais

si tu nous donnes ce sifflet nous te laisserons tranquille.

— J'y tiens beaucoup, dit Touéno-Bouéno, mais enfin pour vous être agréable, je consens à vous le donner.

Munis du fameux sifflet, les trois frères.

joyeux, reprirent le chemin de leur demeure, Tout en marchant ils disaient ainsi :

— Nos femmes sont méchantes, bavardes, insupportables ; pour leur donner une bonne leçon, nous allons les tuer en arrivant, nous les ressusciterons ensuite. :

Assommer leurs moitiés à coups de hache, fut pour eux un plaisir très vif. Mais inutile de dire qu'ils ne réussirent pas ensuite à les ramener à la vie, même en soufflant désespérément dans le sifflet de Touéno-Bouéno.

On s’imagine facilement la colère et le désespoir des trois frères. Après s'être exténués pour souffler bien fort, ils comprirent que le garnement s'était moqué d'eux. Ils volèrent plutôt. qu'ils ne coururent chez lui, le malmenèrent très fort, s’en emparèrent et l'enfer-

mèrent dans un sac. [fs mirent le sacsur leurs épaules et se disposèrent à aller noyer le coquin. | La rivière était loin ; il faisait une chaleur accablante et Antoine pesait plus qu'un setier de blé. Aussi bientôt, la soif gagna les trois frères. Ayant aperçu un cabaret au bord du chemin, ils y entrèrent pour se rafraîchir, après avoir déposé le sac à la porte, à côté d'un banc en pierre. Sur ce banc se trouvait assis un mendiant. Le mendiant entendant Touéno-Bouéno qui gémissait, s’approcha du sac et constata qu'il contenait un homme.

— Et pourquoi, dit-il, vous a-t-on enfermé là dedans, pauvre garçon ?

— C'est parce que, voyez-vous, on voulait faire de moi un évêque et je n'ai pas voulu.

— Diable, exclama le pauvre mendiant, cependant, évêque ce n’est pas un mauvais métier ! |

— Je ne dis pas non, reprit le rusé coquin, : mais ma nature s’y refuse. Si, par hasard vous : teniez à la mitre, vous n’auriez qu’à délacer prestement le sac et à vous mettre en mon lieu

et place.

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