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JOUON NESCI
En Auvergne, comme dans tous les autres pays, on raconte des aventures comiques dont le héros est un naïf: ily porte le nom de Jouon Nesci : Jean le Niais ; ses aventures se rattachent au fonds de naïve sottise attribué à ses congénères : Jean Bête, Jean le Diot, Jean le Sot.
Comme eux, il va vendre de la toile, avec la consigne donnée par sa mère (les Jean le Diot, sont presque toujours des fils de veuve) de ne pas la donner à un babillard ; sa toile ayant été marchandée à la foire, 1l la remporte, et, quand il voit, dans une église, des saints qu’il prend pour des personnes vivantes, il propoec sa toile à l’un d'eux, la lui vend, parce qu'il ne disait rien, puis, n'en obtenant pas le paiement, il lui frappe la tête et y trouve un trésor.
Jouon Nesci, qui est porté sur sa bouche, va
voir les filles avec son parrain; celui-ci lui recommande de s'arrêter de manger quand il lui marchera sur le pied : au commencement du repas, un chien frôle le pied de Jean Nesci, qui croit que c’est l'avertissement : ihne mange plus du tout ; il a faim au milieu de la nuit,et va, sur le conseil de son parrain, à l'endroit où se trouve la bouillie : il en mangeet en rapporte à son parrain ; il se trompe de lit et, voyant une des filles découverte, il croit avoir affaire à son parrain et lui jette la bouillie ; ici l'aventure a une suite qu’on ne rencontre pas dans les autres contes publiés, mais que j'ai retrouvée en Haute-Bretagne : son parrain lui dit qu'il aurait dû embrasser les filles avant de s’en aller ; 1l y retourne et une des filles, au lieu de lui présenter sa joue, lui présente ses fesses.
De même que ses congénères, Jouon Nesci veut se marier, et 1l lui arrive aussi plusieurs mésaventures ; comme on luidit qu'il faut faire des yeux aux filles,1l prend la chose à la lettre et arrache les yeux à ses chèvres pour les leur lancer.
Les épisodes qui suivent sont moins cou-
rants que les autres et c'est pour cela que je les reproduis ici, d'après le texte cantalien de
A. Bancharel.
sx
Un jour, la mère de Jean lui dit :
— Enfant, va-t'en au bourg; prends les bœufs et la charrette : en revenant tu amèneras une charretée de foin; tu m'apporteras un sou d’aiguilles, et tu prendras le soc de la charrue que j'ai commandé au forgeron. Tu placeras les aiguilles à ta boutonnière, et tu planteras le soc dans la charretée de foin.
Jean n'avait pas beaucoup de mémoire; il planta les aiguilles dans le foin et mit le soc à sa boutonnière.
Vous pouvez penser si la mère trouva beaucoup d’aiguilles, et si le soc avait fait un
beau trou à la boutonnière.
Un autre jour, la mère de Jean lui dit :
— Va-t'en au marché ; tu m'achèteras un chevreau et une marmite: pour ne pas être
embarrassé, tu mèneras le chevreau avec une
corde et tu mettras la marmite au bout d’un bâton derrière ton échine.
Notre garçon se trompa encore : il mit la marmite au bout de la corde et la traîna jusqu'à la maison.
Quand :l arriva, il n’y avait plus qu’un tesson. Et le chevreau qu'était-il devenu ? Il était pendu au bâton derrière l’échine. La pauvre bôte était crevée.
Jean le Niais avait un frère plus petit que lui et qui avait quatre ou cinq ans; un jour de foire, tout le monde s’en alla et on laissa Jean pour garder la maison.
— Mais je vais m'ennuyer, maman!
— Non, lui dit sa mère : 1l faut écraser les poux de ton frère.
Alors Jean prit un marteau et se mit à écraser les poux du petit. Et il frappa si fort qu'il écrasa la tête de l'enfant, le pauvre!
Le vendredi d’après, la mère de Jean lui dit qu'il n'y avait pas de travail ce jour-là, et qu'il ferait bien d'aller voir la fille de monsieur Sistre.
— Il tefaut beaucoup rire, beaucoup rire, lui dit sa mère, être très gracieux; tu lui feras fête et tu lui riras. |
Ce jour-là, à la maison de monsieur Sistre, on faisait l'enterrement d'une tante qui était morte la veille. Vous pensez bien que chacun était bien triste, et qu'on n'avait pas envie de folâtrer. Jean, dès qu'il fut en dedans de la porte, se tourna desuite vers les filles et se mit à leur rire comme une chaufferette. Il faisait hi! hi! ha! ha! et leur montrait toutes les dents qu'il avait dans la bouche.
Quand madame Sistre arriva, elle prit un manche à balai et fit partir le pauvre niais.
Jean s’en alla tout épouvanté ; il avait mal rencontré, c'était le moment de faire l’enterrement de la tante et la bière se trouvait au milieu de la maison, recouverte d’un linceul. Sa mère lui dit :
— Quand tu as vu la bière, ilte fallait faire comme les filles de monsieur Sistre ; ilte fallait pleurer un peu et attendre le moment de les accompagner à l’église.
Alors Jean comprit pourquoi on l'avait si bien rembarré.
Un mois plus tard, sa mère lui dit de retourner voir l’aînée de monsieur Sistre et de prendre plus garde à ce qu'il ferait.
Ce jour-là, 1l n'y avait personne de mort dans la maison; pourtant au milieu de la place 1l y avait un corps recouvert d'une grande nappe : on venait de tuer le porc, parlant par respect, et je vous promets que les filles ne pleuraient pas ; au contraire.
Jean arriva à ce moment; le pauvre!
Il se mit à pleurer de toute sa force, croyant qu'il y avait encore un autre enterrement.
Et il pleurait sans se pouvoir consoler.
Madame Sistre, tracassée, inquiète et en colère comme une femme quand elle fait de la charcuterie, prit une bûche et mena le pauvre garçon jusqu’au fond de la basse-cour.
Cela ne donna pas de courage au pauvre Jean pour revenir une autre fois; quand il arriva chez lui, il ne pouvait pas dire :
fève.
— Écoute. Jean, lui dit sa mère; tu n'as
pas de chance ! il faut aller trouver la Mey-
nelo et te faire dire le secret de la racine de fougère.
La Meynèlo était une vieille sorcière qui demeurait dans la rue Saint-Jacques. Jean l’alla voir ; il lui porta un morceau de beurre, une douzaine d'œufs, un écheveau de laine, deux ou trois livres de fromage et une tranche de lard.
La Meynèlo le fit bien s'expliquer : le garçon lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui et les filles de monsieur Sistre.
— C’est un sort, mon ami, c’est un sort. Je vous en tirerai bien, mais il faut faire tout ce que je vous dirai. Pendant neuf jours, levezvous de bonne heure, ne vous habillez pas, partez en chemise au grand galop et ne vous arrêtez que quand vous aurez trouvé neuf claies. Après cette course, allez au lit ; votre esprit sera retourné au bout de neuf jours. Alors vous viendrez ici.
Le pauvre garçon fit ce remède et sentit effectivement que cela l'avait dégourdi. Il remplit son panier de lard, de fromage et d'œufs et vint voir la Meynèlo. La sorcière lui
te
— Dimanche vous irez à la messe, et vous vous présenterez à la fille avec beaucoup de douceur; car il vous faut de la douceur de plus en plus. Quant à la mère de la fille, laissez-la tranquille, à cause de la peur qu’elle vous a fait avoir.
— Dela douceur! dit Jean quand il fut dehors, de la douceur ! qu'est-ce que cela?
Il s’en alla trouver un épicier:
— Vendez-moi de la douceur, je vous en prie. |
L'épicier lui donna trois ou quatre livres de miel et lui dit :
— En fait de douceur, iln’y en a pas de meilleure.
Le garçon se fit mettre le miel dans un sac, il attacha le sac à sa ceinture, dans ses braies.
Le lendemain il alla à l’église. Quand madame se tournait de son côté, Jean lui tournait le dos et lui disait : Ce n’est pas pour vous! et il faisait le geste de se frapper les hanches avec les deux mains.
Quand Troufouliaou se détournait, Jean se tâtait le nombril et lui-disait : Ce n’est pas
pour vous.
CONTES ET RÉCITS 8a
Cette grimace se répéta trois fois. A la fin, les deux femmes prirent leur livre et sans attendre la fin de la messe, elles prirent de l’eau bénite, et zoup ! elles sortirent.
Comme Jouon les suivait, la mère, en colère, se fouilla les poches pour lui jeter quelque chose. Eile trouva un paquet de raves qu'elle avait apportées pour les offrir à monsieur le curé, et elle les jeta au front du pauvre garçon, et lroufouliaou lui jeta un
balai de houx qu’elle avait dans le corsage.
(A. BANCHAREL, Veillées auvergnates, t. 1, p. 234.)