‹ Littérature orale de l'AuvergneChapitre 52 sur 73 · LS *X · texte numérisé non relu

LS *X

Cette histoire, dit Bouillet, avait été racontée en patois à un de nos amis, au milieu d’un grand silence dans une veillée du village de Chenet.

Un des épisodes de cette légende rappelle celui de la Belle au bois dormant, dont le cuisinier substitue des animaux à Aurore et à Petit-Jour.

JE LE SEIGNEUR LOUP-GAROU Cantal ù

Au sommet d’une colline contournée à sa base par la Loire, qui n’est encore qu’un faible ruisseau, se trouvent les ruines du château de Montsuc, dont les sombres tours dominaient jadis le pays à vingt lieues à la ronde.

La tradition a conservé le souvenir des seigneurs de Montsuc, des atrocités qu'ils commettaient, de leur dureté pour les pauvres gens, et quand les paysans regardent ces ruines, ils ne peuvent s'empêcher de frémir aux souvenirs des seigneurs qui se sont succédé, et surtout à ceux du dernier d’entre eux, qui en punition de ses crimes, aurait été transformé en une bête monstrueuse. Voici du reste ce que racontaient les vieilles femmes, le soir à la veillée pendant bien longtemps, et aussi loin que les grands-pères des grandspères l'avaient raconté à ceux-ci:

Ce seigneur rançonnait les voyageurs, et les marchands, battait les paysans, les faisait pendre sans motif, pour l'exemple, disait-il, et s'amusait parfois même à prendre comme cible des femmes ou des enfants, faisait placer dans le feu les pieds des individus auxquels il supposait de l'argent, enlevait les jeunes filles et les martyrisait. Son audace et sa brutalité ne s’arrêtaient même pas devant la noblesse plus faible que lui. On dit qu'ayant enlevé une belle jeune fille d’une famille noble des environs (la famille habite encore le pays), 1l la fit pendre par les cheveux et la laissa mourir dans une lente agonie, pour la punir de sa résistance. |

Un beau jour, les habitants de la région apprirent que le baron de-Montsuc avait disparu, mais en même temps on commença à parler vaguement dans la contrée d’un animal fantastique qui s'était jeté sur des voyageurs attardés, qui s'était précipité sur des troupeaux et les avait décimés; bientôt des quantités de personnes affirmèrent l'avoir vu.

C'était un animal, plus gros qu’un loup, dont les yeux lançaient des éclairs et la gueule des

flammes et de la fumée ; il parcourait les distances avec la vitesse du vent et avait été aperçu au même moment par des individus éloignés de plusieurs lieues. Bientôt cette bête, un loup-garou, disait-on, ravagea Île pays, tuant et dévorant les hommes et les animaux, s'acharnant surtout après les femmes et les enfants, enlevant les jeunes filles qui gardaient leurs troupeaux. Dans Île pays on eut recours aux neuvaines et aux prières pour débarrasser le pays de ce fléau. Aucun chasseur n'eût osé affronter le monstre, sachant que ses balles n'auraient pu atteindre un être surnaturel, et pendant bien des années l'horrible bête désola le pays. Son endroit de prédilection était un carrefour au milieu d’un bois appelé le bois de la Vroussotte, traversé par deux grandes routes que l'on appelle encore dans le pays La Crou-dé- Runa; c’est là qu'il attendait les voyageurs et les paysans attardés. | Les bûcherons assez hardis pour aller dans la forêt trouvaient des membres d'enfants disséminés sous les arbres. Et la légende est encore assez vive dans le souvenir des habi-

tants du pays pour qu'on cite telle clairière, tel carrefour, dans lesquels on a trouvé, soit des lambeaux de chair, soit des tètes, un bras ou des vêtements ou une jambe d'enfant, et l'on dit encore le nom des familles éprouvées par le monstre.

Cependant un vieux bûcheron, un soir, rentrant de son travail, entendit des cris désespérés qui partaient de la direction de la hutte dans laquelle il habitait ; il se précipite et trouve sa fille saisie par le monstre qui essayait de l'emporter; il s'élance et d'un coup de cognée brise les reins de l'animal et lui fait une large blessure. Or, la légende rapprochant les dégâts commis par ce monstre des atrocités du baron de Montsuc, dit que lorsque la bête, qui n'était qu’un loup-garou, fut blessée, elle se changea tout à coup en la personne du baron et qu'il dit alors au bûcheron d’une voix expirante : & Je te remercie de m'avoir frappé, car en punition de mes crimes, j'étais condamné à errer sous cette forme pour l'éternité. Il fallait pour me délivrer que la main d’un chrétien fit couler

mon sang. » Et en disant ces mots il expira.

Mais les incrédules, les esprits forts, les « higanauds » (les huguenots) prétendent simplement que le loup-garou frappé par le bûcheron n'était qu'un vieux loup remarquable par sa force et son audace, et dont la hardiesse était exitée par la famine qui précéda la Révolution.

(ANTOINETTE Bon, Revue des Traditions populaires, t. V, p. 216.)

Cette légende conserve le souvenir des méfaits des seigneurs auvergnats dont quelquesuns furent punis aux Grands-Jours d’Auvergne ; quelques traits semblent empruntés à l’histoire assez moderne, quoique fabuleuse en partie, de la Bête du Gévaudan.

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