‹ Littérature orale de l'AuvergneChapitre 51 sur 73 · LE SEIGNEUR IMPIE · texte numérisé non relu

LE SEIGNEUR IMPIE

Puy-de-Dôme

Dans un vieux manoir appelé le Château de Belle-Ville, habitait jadis un haut et puissant seigneur qui, comme patron de l'église de Dore, avait de grands privilèges. Non seulement le curé devait lui offrir l’eau bénite et l’encens, mais encore la messe ne devait commencer qu'après l'arrivée du sire de Bouchardot, qui souvent abusait de son droit seigneurial et venait fort tard ét à des’heures capricieuses, alléguant que le vieux curé, c'était son métier de jeûner, que les manants,çane valait pas la peine de s’en apercevoir, et que, quant au bon Dieu, cela ne l’ennuyait pas d'attendre.

Un jour, le seigneur de Belle-Ville ayant

dépassé toute mesure et licence à lui ordi-

naires, le curé commença la messe, pensant que l’hôte du château ne viendrait pas. Tout d’un coup, grandes rumeurs, imprécations, menaces ! C'était le redoutable Bouchardot qui se précipitait dans l'église, furieux qu'on ne l’eût pas attendu. Il s’ouvre un passage à travers la foule éperdue et tremblante, s'élance à l’autel et poignarde le saint prêtre qui avait commencé à offrir le divin sacrifice. On dit que le sang du vieillard rejaillit sur l’hostie et sur le calice.

Ce crime horrible ne demeura pas impuni.

Soudain et au même moment, un éclair fend la nue, la foudre éclate et tombe en même temps sur ce nouvel Héliodore, consume son corps et le réduit en poudre. Chose merveil leuse, ce fut au mois de janvier, le jour de l’'Épiphanie, que le tonnerre écrasa ainsi ce grand criminel.

Tout ne finit pas là, car au sortir de l’église, il n’y eut personne qui ne pût voir le château de ce monstre sacrilège dévoré par le feu du ciel. Rien ne fut épargné, sinon les portes du château, d’un travail de sculpture assez remarquable, que la fille de ce méchant sei-

gneur fit porter en vœu expiatoire à l'église de Dore et qu’on y voit encore.

(ABBÉ GRIVEL, p. 366.)

Guillotin de Corson, Récits historiques, p. 99- 101, raconte que le seigneur de Gourmalon ayant aussi menacé le prêtre à l'autel, son château s'écroula ; voir aussi la légende de la chapelle de Caslou, Revue des Traditions populaires, t. XII, p: 262.

LA FONTAINE QUI DÉNONCE Puy-de-Dôme

Un seigneur de Couasse tua un jour son berger, dont il était jaloux, et il avait pris les plus grandes précautions pour qu'aucun soupçon ne pesât sur lui.

Un pauvre bûcheron fut accusé de ce meurtre et traduit devant le seigneur haut-justicier, qui était le coupable lui-même. Il fut condamné à mort et allait être exécuté, lorsque survint un moine, qui déclara avoir vu le meurtrier aller laver ses mains et son épée au ruisseau voisin, et qu'il ressemblait au seigneur de Couasse.

Comme le seigneur ordonnait de saisir lPinsolent, celui-ci lui dit :

—[lestun moyen devouslaverde tout soupçon : tirez du fourreau votre épée, placez-en la pointe sur vos armoiries et jurez que vous ne les avez pas souillées par ce guet-apens.

Le seigneur obéit, puis le moine lui demanda de porter la pointe de son épée sur la tête du Christ placé au-dessus des armoiries. Quand cela fut fait, trois gouttes de sang étaient visibles sur la tête du Christ et sur les armoiries.

Le moine lui dit alors de venir à la fontaine du boisde Couasse ; tout le monde s’y transporte, et le moine fait voir au fond de la fontaine trois gouttes de sang pareilles à celles qui ont apparu sur la tête du Christ et sur les armoiries. Sa jeune fille s’étant approchée, l’épée du baron qu'il tenait machinalement à la main, effleure sa robe blanche, et trois gouttes de sang se montrent sur cette robe. A cette vue, le baron s’affaisse et tombe mort.

On assure qu’en certains jours la fontaine du bois de Couasse laisse voir à travers le cristal limpide de ses eaux trois gouttes de sang. à

(GRIVEL, p. 354, abrégé.)

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LA COMTESSE BRAYÈRE Puy-de-Dôme

A mi-côte et à l'est du Puy-de-Chanat on voyait il n'y a pas très longtemps encore, les . ruines d’un château ayant appartenu à la comtesse Brayère, qui avait un goût très prononcé pour la chair des enfants nouveaunés. Elle exigeait souvent des habitants du village de Chanat le sacrifice de quelques-uns de leurs enfants qu’elle se faisait apporter par son maître-queux. Un jour, cet homme éprouva des remords et résolut de faire reve-. nir la comtesse à des sentiments plus hu-, mains. Il prit un veau nouvellement né, l'accommoda dela même manière que les petits enfants et le fit servir à la table de la comtesse, qui fut complètement trompée. Elle n'avait pas encore achevé son repas, lorsque des gémissements plaintifs se firent entendre dans la cour du château: elle envoya quelqu'un

TT s'enquérir de ce qui se passait, et on lui rapporta que ce qu’elle venait d'entendre était le mugissement douloureux poussé par une vache à qui on venait d'enlever le veau et qui, pour le chercher, avait rompu les liens qui la retenaient à l’étable. À cerécit, la comtesse fut émue, elle plaignit la pauvre bête, et donna des ordres pour qu'on lui rendit son veau; mais on lui dit que la chose était impossible, puisqu'on venait de le lui servir à la place d'un enfant !

À ces mots, la comtesse étonnée fit venir son maître-queux, lui demanda les motifs de sa conduite, et lui fit de vifs reproches sur sa dureté et sur sa tromperie. Il lui répondit : « Et vous, madame n'’avez-vous rien à vous reprocher > Vous plaignez aujourd’hui une pauvre vache dont on a enlevé le veau, parce que vous avez vu sa douleur, mais n'éprouvent-elles donc rien ces pauvres mères dont vous faites enlever les enfants? Vous ne. croyez pas en leurs larmes, parce que vous ne les avez pas vues, mais si vous en aviez été témoin comme moi, vous cesseriez d’exiger ce tribut de sang. »

À ces paroles la comtesse s’écria : « Désormais plus de pareils sacrifices, je reconnais mes crimes, et je les déplore amèrement, je réparerai mes torts. D»

Elle tinten effet parole et fit de pieuses fondations. Entre Menat et Montaigut, existent, à ce qu’on croit, sur un monticule, les ruines du château de la comtesse Brayère. On vous montre dans le ruisseau qui coule au bas un trou circulaire où elle avait la précaution de précipiter les enfants pour les laver avant d’en faire sa nourriture.

Plusieurs villes, plusieurs châteaux, Issoire, Pontgibaud, Montferrant, Orcival, Oflloix, Chanat, se disputent l'habitation de la célèbre comtesse Brayère, fondatrice d’un magnifique

temple à Issoire, d'un monastère à Montferrant, et chacun a des anecdotes à rapporter sur son compte ; dans la montagne principalement, où les longues veillées d'hiver sont employées à raconter des histoires de revenants et de sorciers, la comtesse joue toujours un grand rôle.

(BouiLLeT, Album Auvergnat, p. 190.)

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