‹ Littérature orale de la Haute-BretagneChapitre 10 sur 99 · JEAN LE LAID · texte numérisé non relu

JEAN LE LAID

|L y avait une fois un homme veuf qui avait trois filles. Il devait à tout le monde et ne savait comment s'y prendre pour payer ses dettes. Il finit par se vendre au diable, qui lui donna de T argent à la condition que, s'il ne pouvait le rendre à l'époque fixée, le diable remporterait.

Quand approcha le moment de l'échéance, l'homme n'avait pas de quoi payer, et il ne se souciait point de s'en aller en enfer. Il se confessa au recteur, auquel il conta tout.

Le prêtre lui dit :

— Il faut que vous rendiez au diable l'argent qu'il vous a fourni, car sans cela il vous emporterait. Je connais un homme qui pourra vous prêter la somme dont vous avez besdn : c'est Jean le Laid. Allez le trouver de ma part.

Le bonhomme s'en fut chez Jean le Laid, qui consentit à lui avancer trois mille francs avec lesquels il paya le diable.

Jean le Laid vint chez le bonhonmie, et ayant

VU ses trois filles, qui étaient jolies, avenantes et bien élevées, il lui prit envie d'en épouser une. Depuis longtemps il cherchait à se marier; mais une fée Pavait maudit, et il était si laid que, rîen qu'à le regarder, on éprouvait de la répugnance ; aussi, bien qu'il fût riche, il ne trouvait point de femme.

Il dit au bonhomme :

— Il faut que vous me rendiez mes trois mille francs ou que vous me donniez une de vos ôUes en mariage.

Le bonhomme fit part à ses filles de la proposition de Jean le Laid, en leur disant que si l'une d'elles ne consentait pas à se marier avec lui, leur père serait obligé de se revendre au diable. Mais elles le trouvaient si laid qu'elles répondirent toutes les trois :

— Vendez-vous au diable si vous voulez ; mais nous refusons de prendre un si vilain mari.

Cependant l'aînée, qui s'appelait Eulalie, finit par dire qu'elle épouserait Jean le Laid pour ém-* pêcher son père d'être emporté par le diable.

Elle se maria, et son mari l'enmiena dans sa maison, qui était fort belle et où elle ne manquait de rien.

Huit jours après la nocç, elle se promenait dans son jardin, quand une de ses amies qui passait sur la route s'arrêta à lui causer et lui dit :

— Ah ( te voilà, ma pauvre Eulalie 1 Comment as-tu pu épouser Jean le Laid, qui est si vilain qu'il en fait dot^er (t)?

— Je ne l'aime, point, répondit Eulalie; il est bien laid, et si je me suis mariée avec lui, c'est pour empêcher mon père de se [revendre au diable.

Son mari, qui s'était caché tout près de là et qui écoutait ce qu'elle disait, la tua au milieu de la nuit.

Le lendemain, il alla chez son beau-père et lui annonça que sa ôlle était trépassée.

— Comment ! dit le bonhomme en pleurant, ma fille est morte?

— Oui, répondit-il ; je l'ai tuée parce qu'elle ne m'aimait point. Et il faut que vous me donniez une autre de vos filles ou que vous me rendiez mon argent.

Quand le bonhomme parla à ses filles de se marier avec Jean le Laid, elles jetèrent les hauts cris, et elles déclarèrent qu'elles aimaient mieux voir leur père se revendre au diable que de faire conune leur sœur.

Alors le bonhomme appela le diable, qui arriva aussitôt. Quand les filles le virent, elles eurent si grand peur, si grand peur, que la seconde, qui se

(i) Répugnance, du 1>reton donger.

nommait Amélie, s*écria qu'elle voulait bien prendre Jean le Laid pour mari.

Après les noces, Amélie alla demeurer dans là maison de son mari.

Un jour qu'elle se promenait aussi dans le jardin, elle vit passer son amie, qui lui dit :

— Comment I tu as épousé Jean le Laid qui a tué ta sœur et qui est si vilain ?

— Ahl répondit-elle, je me suis mariée avec lui parce que mon père lui doit de l'argent ; mais je ne l'aime point.

Jean le Laid entendit encore cela, et au milieu de la nuit il tua sa femme.

Après ce nouveau meurtre, il n'osa retourner chez son beau-père, et il resta trois jours sans avoir le courage d'aller lui annoncer la mort de sa seconde fille.

Il s'y décida enfin et dit au bonhomme qu'il voulait ses trois mille francs ou la troisième fille en mariage.

Le bonhomme s'écria qu'il n'y consentirait jamais, et qu'il aimait mieux se revendre au diable que de perdre le seul enfant qui lui restât.

Mais la fille, qui se nommait Louise, et qui était douce et bonne, dit à son père qu'elle con- .^ntait à épouser Jean le Laid. La noce eut lieu» ^t la nouvelle mariée alla demeurer avec son tnari.

EN HAUTE-BRETAGNE. yi

Elle se promenait souvent dans son jardin, et, un jour qu'elle y était, elle vit encore passer son amie, qui lui dit :

— Est-il possible que tu aies consenti à épouser Jean le Laid, qui est horrible à regarder et qui a tué tes deux sœurs?

— Ah ! répondit Louise, si je l'ai pris pour mon mari, clest que je l'aimais.

A peine eut-elle dit ces mots que Jean le Laid, qui était encore à écouter, se montra devant elle ; il était changé du tout au tout, et il était devenu aussi charmant qu'il était vilain auparavant, car la fée qui l'avait maudit l'avait condamné à rester laid et horrible à voir jusqu'à ce qu'il eût trouvé une femme qui l'aimât, malgré sa laideur.

Alors Louise fut bien contente ; elle fit venir son père, et elle devint princesse. Ils firent de grandes réjouissances; depuis ils vécurent heureux, et ils ne pensèrent plus aux deux filles qui étaient mortes.

(JConté en 1879 par Rose Rettaudy de Saint-Cast, âgée de cittquanU'cinq ans environ.)

Le conte qui, à ma connaissance, se rapproche le plus de Jean le Laid est celui de l'Homme-Poulain de Luzel (IV* rapport, page 184 des Archives des Missions scientifiques). L'hommepoulain, fils d'un seigneur, épouse successivement les trois fillea

de son fermier ; il coupe la tète «ux denz premières, parce qu'il les a entendues dire aux lavandières que le jour des noces elle» décapiteraient leur mari. La troisième se garde bien de bavarder, et quand elle est devenue mère, son mari reprend une tète humaine.

Le mythe de la laideur détruite par l'amour est assez fréquent. M. H. Husson^ p. 130 et sqq. de la Chaîne tradition^ nelle, cite plusieurs contes similaires : ia Belle et la Bite, de Mnc Leprince de Beaumont, le Prince Crapaud^ de Grimm, ua conte africain, etc. M. L. Brueyre, p. $8, à la suite du Crapauiy conte écossais de Chambers, renvoie À plusieurs similaires français ou étrangers, auxquels il convient d'ajouter la Chatte blanche^ conte lorrain de M. Cosquin, suivi de notes curieuses,. et deux contes, l'un toscan et l'autre' piémontaîs, analysés par M. de Gubematis, ShCythologie ^logique, t. II, p. 403-404.

Il y a dans Jean h Laid un mélange de fteries et de superstitions d'origine chrétienne : le paae avec le diable est fréquent dans les contes de la Haute-Bretagne. (Cf. VEnfant i>endu au diahk, n* xxix ; le Pacte, no xlii ; les Femmes ei h Viable, n* xuv ; Rpdomont, n* xlviii, etc.)

PEAU D'ÂNETTE.

mj«rL y avait une fois un homme dont U Inw femme mourut.

wM Qjjelque temps après il dit à sa fille qui était déjà grande :

— Non,

répondit-elle.

-Jei-a

urai un habit couleur des étoiles.

— Non,

je ne veux pas.

-Je t'a

urai un habit couleur du soleil.

-Non,

mou père.

— Je t'aurai unhabit couleur de lumière.

-Non.

-Je va

is l'acheter un coffire garni.

La fille dit alors qu'elle voulait bien ; mus elle ne pensait qu'à s'enfiiir. Elle prit ses plus beaux habits et les mit dans son coSce, qui la suivait partout et allait par sur mer comme par sur terre.

En s'éloignant de chez son père, elle trouva un âne écorché dont elle prit la peau qu'elle mit par dessus ses vêtements.

Elle arriva à une ferme et y entra pour demander si on n*avait pas besoin d'une pâtoure pour garder les oies.

— Si, lui répondit-on. Et on lui donna les oies à conduire dans les champs.

A Tendroit où elle menait ses bêtes, il y avait une petite cabane pour loger la pâtoure quand il pleuvait, et elle y mit le coffre où étaient ses beaux habits. Un jour il lui prit fantaisie de s* habiller en demoiselle, et quand le garçon de la maison vint l'appeler pour dîner, il vit la Peau d'Anette, — c'est ainsi qu'on la nommait, — qui était dans la cabane vêtue de ses beaux habits.

Il tomba amoureux de la pâtoure et déclara à sa mère qu'il voulait se marier avec elle.

— Non, dit sa mère, tu n'épouseras point cette fille qui vient on ne sait d'où ; elle ne sait ni filer, ni broder (i), ni faire les chambres, ni apprêter à manger.

— Si, ma mère, je veux me marier avec elle.

D'ailleurs elle est peut-être plus capable que vous ne croyez.

— Nous allons bien voir, dit la mère.

On fit venir la Peau d'Anette, et on lui dit que si elle pouvait filer la filasse qu'on lui mit dans une chambre, elle se marierait avec le fils de la maison.

(i) Tricoter.

Quand elle fut seule, au lieu de travailler, elle pleurait, car jamais elle n'avait appris à filer. Elle vit descendre par la cheminée une grande bonne femme qui avait de gros yeux et qui lui

— Qji'as-tu à faire là, ma belle bergère ?

— A filer, mais je ne sais point.

— Que me donneras-tu, si je fais ton ouvrage ?

— Je vous donnerai l'écuellée de soupe qu'on m'a apportée pour mon dîner, car c'est tout ce j'ai à moi.

— Non, dit la femme aux gros yeux, garde ton écuellée de soupe ; je vais faire ta tâche, si tu veux me promettre de m'inviter le jour de tes noces.

La Peau d' Anette y consentit ; en peu de temps toute la filasse fut convertie en fil, et quand le garçon de la maison vint pour lui apporter à souper, tout était filé.

Le lendemain, on l'enferma encore dans la même chambre, et on lui donna de la laine et des aiguilles pour tricoter des bas ; mais elle se désola encore plus que la veille, et quand le garçon vint lui apporter à dîner, elle n'avait pas même- touché à son ouvrage.

EUe vit encore une grande bonne femme qui descendait par la cheminée et qui avait de longues oreilles. Elle dit à la Peau d'Ânette :

— due me donneras-tu, ma belle enfant, pour tricoter ta laine?

— Je vous donnerai mon dîner, répondit-elle.

— Non, garde-le pour toi, et promets-moi seulement de me prier pour le jour de tes noces.

— Oui, volontiers, si le garçon m'épouse.

La besogne fut promptement achevée, et au

soir la maîtresse de Peau d*Ânette trouva un tricot très-bien exécuté.

Le troisième jour, on la mit dans une chambre pour y faire la cuisine ; mais quand le garçon alla lui porter à dîner, elle n'avait pas encore commencé.

Elle vit alors descendre par la cheminée une bonne femme qui avait de grandes dents :

— Que fais-tu là, ma belle bergère?

— On m'a mise à faire la cuisine ici ; mais je ne sais point.

— Que me donneras-tu si j'accompUs ta tâche?

— Le pain de mon dîner et toute la nourriture qu'on m'a apportée.

— Je n'ai que faire de cela; promets-moi seulement de m'inviter à tes noces.

Quand Peau d'Ânette eut assuré à la bonne femme qu'elle se garderait bien de l'oublier, la viande fut apprêtée en peu de temps et trèsbien.

Le lendemain, on lui ordonna de balayer les

chambres; mais à midi die n'ayait pas encore commencé. Elle vit descendre par la cheminée un grand bonhomme qui avait im grand balai pendu

— Qije fais-tu là, ma belle bergère ? deraandat-il.

— On m'a mise à balayer, mais je ne sais point.

— Q[ie veux-tu me donner? Je vais balayer tes chambres, moi.

— Voilà mon petit dîner ; preaez-le.

— Non; promets-moi de m'inviler le jour de

— Oui,

Qpand la m^iresse de la maison et son fils vinrent le soir, ils trouvèrent les chambres balayées et bien nettoyées, et, les épreuves étant accomplies, la mère du garçon dit qu'elle voulait Inen que son fils se mariât avec Peau d'Anette. Le jour de la noce elle mit ses plus beaux habits, et ayant songé â sa promesse, elle cria :

— Madame aux Gros Yeux, venez id I Madame la Grande Oreille, arrivez à la noce I Madame la Grande Dent, vener au mariage I

Et les trois femmes apparurent aussitôt.

Au moment de se mettre à table, Peau d'Anette dit ;

— Ah I je n'ai pas pensé à appeler le bonhomme.

Au même instant, le bonhomme qui avait le balai pendu au derrière arriva en disant :

— Il était temps que tu m'appelles; sans cela tu ne te serais pas mariée.

(Conté in 1879 par Pierre (Kènard, de Saint-Cast, mousse, âgé de treize ans.')

Le commencement de ce conte — que je mets ici surtout & cause de sa ressemblance de titre avec Cuir d'Jsneite, que Noël du Fail cite parmi les contes qui de son temps étaient populaires aux enviions de Rennes, — semble, mais au début seulement, un abrégé de la Peau d'Jne de Perrault et des récits similaires, au sujet desquels on peut consulter la Mythologie dans les contes de Perrault, p. lxviii et suiv., dissertation mise par A. Lefévre en tête de son excellente édition des Contes de Perrault; Ch. Deulin, les Contes de ma mère VOye avant La Fontaine, p. 85 et sqq. ; H. Husson, la Chaîne traditionnelle, p. 50 et suiv.

Les fées difformes qui viennent en aide à la jeune fille se retrouvent dans plusieurs contes en France et ailleurs ; parfois c'est un ludn au lieu d'une fée. (Cf. M^t Lhéritier, Rie-dindon ; W. Webster, la Jeune fille jolie, mais paresseuse, conte basque qui se trouve aussi dans le recueil de M. Cerquand, tome I, page 41, qui, au tome II, page 9 de ses Légendes du pays basque, consacre \mc dissertation à la comparaison de ce conte avec ses similaires étrangers; Laboulaye, la Paresseuse, imité d'un récit dalmate (Nouveaux contes bleus)', le Lutin Furii- Furton, conte du nord-ouest de la France, Mél., col. i$o; et parmi les contes étrangers : Grimm, les Trois Filandières ; Bus-

cliiiig, ks Trois petita Fileusu; lu Trois TanUs^ conte norvégien d'Abjoenon ; îa Comprmta, conte italien de Gubematis; la Paresseusi et ses tantes, conte irlandais de Kennedy ; Whuppitj Story, conte écossais de Chambers (tzad. Brueyre) ; KinkaA'Martinko conte slave tnuluit par M. Chodzko, eu.)

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