‹ Littérature orale de la Haute-BretagneChapitre 9 sur 99 · LE MERLE D'OR · texte numérisé non relu

LE MERLE D'OR

|L était une fois un homme riche qui avait trois fils. Il tomba malade, et il fit venir des médecins de toute sorte, et même des rebontous; mais ils ne connaissaient rien à son mal et ne pouvaient lui procurer aucun soulagement. A la fin, il vint un médecin étranger qui déclara que le Merle d'Or pourrait seul guérir le malade.

Le vieux seigneur envoya son fils aîné à la recherche de Toiseau merveilleux, en lui promettant de grands biens s'il parvenait à l'apporter, et i^ lui donna de l'argent pour voyager à son aise*

Le jeune homme se mit en route et ne tarda pas à arriver à un endroit où quatre chemins se croisaient ; il se trouva bien embarrassé, ne sachant lequel prendre, et il jeta son chapeau en l'air en se disant qu'il irait du côté où tomberait le chapeau. Après avoir cheminé pendant deux ou trois jours, il s'ennuya de marcher sans sa-

voir s'il arriverait bientôt, et il s'arrêta à une auberge où il y avait joyeuse compagnie. Jl y resta à boire et à manger.

— Ma foi, dit-il, c'est folie d'aller plus longtemps à la recherche de l'oiseau ; le bonhomme est vieux, et s'il meurt, j'aurai son hériuge.

Au bout de quelque temps, le vieux seigneur, ne voyant pas revenir l'aîné de ses enfants, envoya le cadet à la recherche du Merle d'Or ; le jeune homme prit la même route que son frère, et, arrivé au carrefour des quatre chemins^ il jeta aussi son chapeau en l'air; le chapeau tomba du . même côté que la première fois, et il maitha jusqu'au moment où il arriva à l'endroit où son frère s'était arrêté. Celui-ci, qui était â/ la fenêtre de l'auberge, l'appela et lui dit de rester avec lui à se divertir.

— Tu as raison, répondit le cadet ; qui sait si en allant au bout du monde je pourrais trouver le Merle d'Or? Au surplus, si le bonhomme meurt, nous aurons son héritage.

Il entra à l'auberge, et les deux garçons menèrent une vie joyeuse, si bien qu'en peu de temps tout leur argent fut dépensé ; ils devaient même à leur hôte, qui ne voulait plus les laisser partir et les retint jusqu'à . ce qu'ils l'eussent payé, ce qu'ils ne pouvaient faire.

Le dernier des enfants partit à' son tour, et il

arriva à Tendroit où ses frères étaient arrêtés malgré eux ; ils rappelèrent et firent tout ce qu'ils purent pour Tempêcher d'aller plus loin.

— Non, répondit41, mon père a eu confiance «n moi, et j'irai jusqu'où il faut pour trouver le Merle d'Or.

— Ah, bah ! disaient ses frères, tu ne réussiras pas plus que nous. Qpe le bonhomme meure s'il veut ; nous aurons son héritage.

Sur son chemin il rencontra un petit lièvre, qui s'arrêta pour le regarder et lui dit : .

— Où vas-tu, mon ami?

— Je n'en sais trop rien, répondit-il ; mon père est malade, et il faut que je lui rapporte le Merle d'Or pour le guérir. Il y a longtemps que je marche ; mais personne n'a pu m'indiquer l'endroit où il se trouve.

— Ah ! dit le lièvre, tu n'es pas au bout de ta course ; il te reste encore plus de sept cents lieues pour y arriver.

— Comment ferai-je pour parcourir une si longue route ?

— Monte sur mon dos, dit le petit lièvre, et je t'y conduirai.

Le jeune garçon obéit ; à chaque saut le petit lièvre faisait sept lieues, et ils ne tardèrent pas à arriver devant un château tout à fait grand et tout à fait beau.

-^ Le Merle d'Or est dans une petite cabane à côté, dît le petit lièvre, et tu la trouveras facilement ; il est perché dans une vilaine cage, et à côté est une cage en or; mais garde-toi de le mettre dans la belle cage, car aussitôt les gens du château sauraient que tu Tas pris.

Le jeune garçon vit le Merle d'Or les pieds sur une perche en bois, et qui paraissait comme mort, et à côté de sa cage grossière était une cage d'or.

— Il va peut-être ressusciter si je le mets dans la belle cage, pensa le jeune garçon.

Dès que le Merle d'Or eut touché les barreaux de la cage en or, il s'éveilla et se mit à sifBer. Aussitôt les gens du château accoururent et se saisirent du jeune garçon, en le traitant de voleur et en disant qu'ils allaient le mettre en prison.

— Non, répondit-il, je ne suis pas un voleur; si j'ai pris le Merle d'Or, c'est pour guérir mon père qui est malade, et j'ai fait plus de sept cents lieues pour arriver jusqu'ici.

— Eh bien ! dirent-ils, nous allons vous laisser aller, et nous vous donnerons le Merle d'Or, si vous pouvez amener ici la Porcelaine.

Le jeune garçon sortit en pleurant ,> et il rencontra le petit lièvre qui broutait du serpolet.

— Qp'as-tu à pleurer, mon ami? lui demanda le lièvre.

ÔO CONTES POPULAIRES

— C'est, répondit-il, que les gens du château ne veulent me laisser emporter le Merle d*Of que si je puis leur amener la Porcelaine.

— Tu n*as pas suivi mon conseil, dit le petit lièvre, et tu auras voulu mettre le Merle d'Or dans sa belle cage.

— Hélas ! oui.

— Ne te désespère pas ; la Porcelaine est une jeune fille, jolie comme les amours, qui demeure à deux cents lieues d'ici. Monte sur mon dos, et je te conduirai.

Le petit lièvre, qui faisait sept lieues à cliaque enjambée, ne mit pas longtemps à parcourir les deux cents lieues, et il s'arrêta sur le bord d'un étang.

— La Porcelaine, dit-il au jeune garçon, va venir se baigner ici avec ses compagnes, et moi je vais aller brouter un peu de serpolet pour me nourrir. Quand elle sera dans le bain, tu lui cacheras ses habits qui sont d'une blancheur éclatante, et tu ne les lui rendras que si elle consent à te suivre.

Le petit lièvre s'éloigna, et la Porcelaine arriva presque aussitôt avec ses amies; elle se déshabilla et se mit à l'eau ; alors le jeune garçon se glissa sans bruit et s'empara de ses vêtements, qu'il alla cacher sous un rocher à quelque distance.

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Quand la Porcelaine fut lassée de s'ébattre dans Tcau, elle sortit pour se rhabiller; mais elle eut beau chercher ses vêtements, elle ne put les trouver. Ses compagnes aussi cherchèrent partout; mais voyant qu'elles ne les retrouvaient point, elles s'enfuirent et la laissèrent seule sur le. rivage, où elle se mit à pleurer.

— Qu'avez-vous à verser des larmes ? lui dit le jeune garçon en s'approchant d'elle.

— Hélas I répondit-elle, pendant que j'étais au bain, on m'a pris mes habits, et mos compagnes m'ont abandonnée.

— Je vous ferai retrouver vos vêtements si vous consentez à venir avec moi.

La Porcelaine dit qu'elle voulait bien, et après lui avoir rendu ses habits, le jeune homme acheta pour elle un petit cheval <\m marchait comme le vent. Le petit lièvre les ramena tous les deux pour aller chercher le Merle d'Or, et quand on fut arrivé auprès du château où il était, le petit lièvre dit au jeune garçon :

— . Sois plus fin cette fois-ci que tu ne Tas été, et tu emmèneras le Merle d'Or et la Porcelaine ; prends la cage d'or dans ta main, et laisse l'oiseau dans celle où il est, que tu prendras aussi.

Le petit lièvre s'en alla ; le jeune garçon fit ce qui lui avait été dit, et les gens du château ne s'aperçurent pas qu'il emportait le Merle d'Or.

Quand il fut arrivé à l'auberge où sqs frères étaient retenus, il les délivra en payant à Thôte ce qui lui était dû. Ils s'en vinrent avec lui; mais ils étaient jaloux du succès de leur cadet, et comme ils passaient sur la chaussée d*un étang, ils se jetèrent brusquement sur lui, lui enlevèrent le Merle d'Or et le précipitèrent à l'eau, puis ils continuèrent leur route emmenant avec eux la Porcelaine et pensant que leur frère était noyé^ Mais celui-ci, en tombant, se retint à un buisson de joncs et se mit à appeler au secours. Le petit lièvre accourut et lui

— Prends ma jambe, et sors de l'étang.

Quand le jeune homme fut tiré de l'eau, le

petit lièvre lui dit :

— Voici maintenant ce que tu vas faire : tu t'habilleras comme un Breton qui veut se louer comme garçon d'écurie, et tu iras proposer tes services à ton père; là tu trouveras l'occasion de lui faire voir la vérité.

Le jeune homme s'habilla comme le petit lièvre le lui avait conseillé, et il se présenta au château de son père en demandant si l'on n'avait pas besoin d'un garçon d'écurie :

— Si, lui répondit son père, j'en ai bon besoin d'un ; mais le service n'est pas commode ; il y a ici un petit cheval dont personne ne peut appro-

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cher, et il a déjà tué plusieurs de ceux qui ont voulu le scngner.

— Je le soignerai bien, moi, dit le jeune homme; jamais je n'ai eu. peur d'un cheval.

Le petit cheval se laissa panser sans lancer de ruades et sans essayer de frapper.

— G)mment, disait le seigneur, ce petit cheval se laisse-t-il approcher par vous, lui qui est si mauvais avec tout le monde?

— C'est qu'il me connaît peut-être, répondit le garçon d*écurie.

Deux ou trois jours après, le seigneur lui dit :

— La Porcelaine est ici dans une chambre ; mais quoiqu'elle soit jolie comme le jour, elle est si méchante qu'elle égratigne tous ceux qui s'approchent d'elle; voyez 'donc si elle voudra accepter vos services.

Quand le jeune homme entra dans la chambre où était la Porcelaine, le Merle d'Or se mit à chanter d'un ton joyeux, et la Porcelaine sautait et chantait aussi en signe d'allégresse.

— Comment ! dit le seigneur, la Porcelaine et le Merle-d'Or vous connaissent donc aussi ?

— Oui, répondit le jeune homme, et la Porcelaine peut raconter, si elle veut, toute la vérité.

Alors elle dit tout ce qui lui était arrivé, et comment elle avait consenti à suivre le jeune homme qui, en revenant, s'était emparé du Merie d'Or.

— Oui, rq)rit le jeune garçon, j*ai délivré mej. frères qui étaient retenus prisonniers dans une auberge, et, pour me récompenser, ils m*ont jeté dans un étang. Qjiant à moi, je ^uis venu ici déguisé pour faire éclater la vérité et réconquérir votre amitié.

Alors le vieux seigneur embrassa son fils, auquel il donna tout l'héritage, et il fit tuer les <ieux aînés qui l'avaient trompé et avaient voulu la mort deieur frère.

Le jeune garçon épousa la Porcelaine et, à cette occasion, ils firent de belles noces.

lE Merle d'Or, qui m'a été conté en 1879, P*"^ Françoise Dumont, d*Ercé près LifFrc (I Ile-et-Vilaine), âgée de vingt ans, fille d'nn tisserand et exerçant elle-même cette profession, est une variante du Petit roi Jeannot (Contes populaires de la Haute-*Breiagne, n» i), que j'ai recueilli aussi à Ercé. Voici les principales différences entre ces deux contes.

Dans le 7etii roi Jeannot, le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l'âge de quinze ans (Cf. W. Webster, *Basque legends : the White Blackbird : le Merle blanc; H. Camoy, le Merle blanc; Monnier, VOîseau griffon, etc.), n'est point destiné à guérir le père des enfants, comme le Merle d'Or; c'est une «impie épreuve qui leur est imposée.

Les trou frères, au lieu de partir successivement (Cf. Co$-.

qgbi, l« VtHl Su»; H. Ciraoy, 'Webucr, le Mtrli Ui«), m mcraiit en EDUte en même tenipt. Ajiitéi à un unefour, lit fa

petii roi Jedddot,

Vè^isois ilu mort pnvi de sépuliure, cl que le petit r« JeiniuH Elit cnleritt dicemmeiit (Cr. Souieiire. ÏHttmt Mat ; Webller, le ifcrU ifiw, /«n J< Ctlti,), ne te retnniTC pu

via : il y 1 U uni doute une lacune. Qjund le jeune gacfoi) A 6i£ le merle de au viLiiae cage et l'a mis dam la belle, il n'est point, comme dans le Pfiil roi Jtannol, jeté en pTÎaoD ;

WebjBT, le Uirlt hlax), qui remplace ici la Belle ani cheveu»

Porcelaine. Le jeune homme se &ii luiire d'elle apria lui aTOit, par le conieil du liiire, caché ses litemeDU. (Cf. Gubemadi, gtCytbologit ^fiologi^f i. I, p. aaj ; t. 11, p. 107; Bnicyrt, la OiCtrmaii, et leï dtaiîona des pofea aj3-a6i ; la OlCoHlagrit 'wirtt mure picard. Mit., col, 448; Websiei. la Dim T^inm.)

d'écurie, et est «connu par la Porcelaine ei le BJerle d'Or. (Cf.. Cosquia, la Titil Basiii.)

dans le conte baaque de Webster, le conte de Camoy, citéi piui haut, daua le Telil 'Bcini de Coaquin, dan> la Trinmji gfecqut tt U jatnt Jardinitr, conte ïrlandaÏB de Kennedy, traduit par H. L. BnieyrCt qui ciie dans un cûmmenuire pluaieura

Webster, la 'Pail Vwiu de Cosquin, le MtrU Haut de Camay, la "Privciai gniqiuil II jaiiu Jcriinitr ^ Ohnwat, comt Icfaéqut tradoh par U- Cbodiko \ dana ces coûtes, sauf daoa le baaque.

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le fils du' roi désobéit «u Fen«rd et met le merle dans la caged'or au lieu de le laisser dans U cage de bois.

L'Ame qui vient^secourir sous la forme d'un animal a son similaire dans Webster, Jean de Calais^ et dans Luzel, L'homnu aux deux chiens, Quimperlé, 1870, p. 38. Les deux chiens sont l'âme du père et de la mère du héros du conte.

Sans entrer ici dans des explications mythiques, je crois de> voir citer unjpassage de M. de Gubematis, Nuova Antologia,^ 1880, p. 778, qui vise le conte du Tetil roi Jeanttot, nuis dont une partie peut s'appliquer au Merle d'Or. « C'est li évidemment un mythe solaire : l'aube matinale qui rajeunit le soleil, c'est le Merle blanc; l'aurore qui rend la jeunesse au vieux soleil, au vieuxj^Tithon, c'est la Belle aux Cheveux d'or; le royaume paternel, c'est le ciel lumineux dont le soleil est seul seigneur. »

Sur l'ensemble des traditions relatives à l'Oiseau d'Or, qui se retrouvent à peu près partout, on peut consulter la disserution placée par M. Cosquin i la suite du conte du Tetii 'Bossu (p. 105-109), où se trouvent indiqués et résumés les principaux mythes où il figure ; les notes de M. Chodzko sur Ohnivak ou l'Oiseau du feu (p. 286 ssq., p. 307 et ssq.); celles de M. Loys Brueyre, p. 151-152 des Contes populaires de la Grande-Bretagne; les citations de M. Reinhold Kœlher (Afimoires de l'Académie de Saint-Tétersbourg^ t. XIX, 1873, n* 6, et Zeiisehrift fur Romanische Thilologie, t. III, p. 31 1-3 13, où le savant bibliothécaire de Weimar, â propos du Petit roi Jeannot^ cite les similaires.)

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