LE FIN VOLEUR
^L y avait une fois une bonne femme qui n'avait qu'un fils; tous les matins elle allait à l'église demander à la sainte Vierge de quel état serait son gars.
Comme elle parlait haut et recommençait toujours sans se lasser, le sacristain l'entendit, et un matin qu'il n'y avait que lui et la bonne femme dans l'église, il se glissa derrière la statue de la Vierge en se disant :
— Je vais bien attraper la vieille.
Elle vint s'agenouiller devant Tautel et prononça sa prière habituelle :
— Ma bienheureuse sainte Vierge, de quel état sera mon gars?
— Fin voleur 1 répondit une petite voix.
— Tais-toi, petit babillard I s'écria la bonne fenmie, qui crut que l'enfant Jésus lui répondait ; tais-toi, et laisse ta mère dire. Ma bienheureuse sainte Vierge, de quel état sera mon gars ?
mm^
— Fin voleur ! répondit le sacristain en prenant une vois de femme.
— Ainsi soit-il, ma bonne sainte Vierge, répondit la vieille, qui s*en alla à la maison.
Non loin de chez elle demeurait un fin voleur chez lequel éUe mit son gars en apprends* sage.
Son maître lui donna un sac de noi^ pour porter au marché, et lui dit de l'attendre auprès du porche de Téglise, pendant qu'il irait voler un cochon.
Quand le jeune gars se vit seul, il s'assit auprès de son sac, et comme il faisait nuit, il se mit à manger des noix. En entendant ce bruit, le sacristain eut peur, et il courut au presbytère.
— Monsieur le recteur, s'écria-t-il, le diable est dans l'église ; venez vite le chasser 1
— Tu sais bien que je ne peux marcher, répondit le prêtre ; j'ai un rhumatisme.
— Montez sur mon dos ; je vais vous porter.
Le recteur se hissa à grand'peine sur le dos du
sacristain, et comme il approchait de l'église, le sacristain lui disait :
— L'entendez-vous? Comme il grince des dents 1
A ce moment, le jeune gars, croyant que son patron revenait avec le cochon, s'écria :
— Est-il bien gras? Je vais le saigner.
En entendant ces mots, le recteur eut si grand'peur qu'il sauta à terre et courut à toutes jambes au presb3rtère, aussi lestement que s'il n*avak jamais eu de rhumatismes.
Peu après, le maître voleur revint.
— C'est moi, dit le gars à son patron, qni al fait belle peur à deux hommes qui sont pa&sés par ici 1 Je croyais que c'était vous qui arriviez avec le cochon, et quand j'ai demandé s'il était bien gras, ils se sont enfuis comme s'ils avaieîqit vu le diable.
Le patron du fin voleur, ayant pris le cochon» voulut le saigner ; mais voilà le cochon qui se sauve dans le grenier du sacristain, et il remuait le bois qui était sur le plancher.
Le sacristain alla diercher le recteur et lui dît:
— Monsieur le recteur, venez vite; le diable est dans le grenier.
— Je ne puis aller.
— Venez, je vous en prie.
Qjiand ils furent à la porte du grenier, le. recteur dit au sacristain :
— A tout ce que je dirai, tu répondras : Amen. Mus quand on eut ouvert la porte, le cochon
se précipita entre les jambes du reaeur, qui resta à cheval sur lui, et il l'emportait sur son dos»
Le recteur criait : A moi! à moi I mais le bedeau» à chaque mot, secontentaît de répéter Amen, £t )e ne sais ce que le recteur est devenu.
Qpand le fils de la bonne femme se fut perfectionné dans son métier, il se mit à son compte et ne tarda pas à acquérir la réputation de fin
LE Fin voleur avait été condamné par la justice à payer une somme qu'il devait; mais il n'avfât que peu d'argent, et il lui manquait dix écus, £iute desquels il se voyait menacé de la prison.
Il alla de porte en porte les demander à emprunter ; mais persoime ne consentit à lui prêter la moindre chose, et il s'en retournait bien tristement chez lui, quand il rencontra Jean le Diot.
— D'où viens-tu, Jean?
— De la foire où j'ai vendu une vache ; mais elles n'étaient pas bien chères aujourd'hui; je n'ai pu trouver que dix écus de la mienne, qui était pourtant une bonne laitière.
{i) GoBtè en 1879 P^ Karie-Loaiie Le Botsé, d'Ercé-prét- Liffinè. (nie-etrVilame), Igée de TÎngit cas environ, fille d'un coltlTatenr-propriétaire. Ce qui rait, et qni forme U suite da H« vdmr, m'a été conté par d'âutret penonnes dont on trou* ven le nom à U fin dn «cote.
Il6 CONTES POPULAIRES
— Prête-moi les dix écus, ami Jean ; tu m'empêcheras d'aller en prison, et je ne tarderai pasà te les rendre.
— Je voudrais bien le faire pour t'ob%er ; mais nous n'avons plus à la maison qu'un peu de galette pour le repas de ce soir, et demain 'â faudra que j'achète de la farine avec l'argent de ma vache. Si je te donnais les dix écus, ma femme nie gronderait.
— Ne crains rien, et prête-moi ton argent; je saurai bien te procurer de la farine, et si m n'en as pas ce soir, tu en auras certainement demain matin.
Jean le Diot, persuadé par ces promesses, lui donnai l'argent et l'emmena même souper, (luand sa femme apprît ce qui était arrivé, éUe le gronda bien fort.
— Vîldn innocent î que tu es bête d'avoir donné tes dix écus de bel argent à cet affi-onteur qui t'a fait accroire qu'il te fournirait avec quoi faire du pain, et qui va encore se moquer de toi quand il aura partagé notre souper f
— Taisez-vous, bonne femme, dît le Fin voleur; je vous montrerai demain matin si je suis homme de p^ole.
Ifi lendemain» dès qu'il fut jour, le Fin voleur emprunta un sac, le remf4it de sdure de bois bien
bkœche et bien fine, puis le mettant sur son dos et se courbant comme s'il portait un lourd fardeau, il se rendit an moulin le plus voisin et déposa son sac auprès de ceux qui étaient pleins de farine.
— Voici, dit-il au meunier, du blé que je vous apporte; mais nous sonmies pressés, et il faut que vous le mettiez à moudre tout de suite.
— Je ne le' puis.
— Alors, je vais être obligé d'aller le porter ailleurs.
Profitant d'un moment où le meunier avait le dos tourné, il chargea sur ses épaules, tout en grondant, un sac où était la farine du seigneur du pays, et revint en toute hâte à la maison de Jean le Diot.
— Voilà, bonne femme, un sac de farine de première qualité; je vous avais bien dit que je vous aurais apporté de quoi faire du pain.
Le meunier envoya son garçon porter au château du seigneur le sac de farine ; mais la servante ne put parvenir â £dre de la pâte avec la sciure de bois. Elle montra le sac à son maître, qui entra dans une grande colère, fit seller son cheval et arriva au m«ulin.
. — Brigand de meunierl tu es encore plus fripon que ceux de ton espèce : je t'ai envoyé de beau grain, et tu me rends de la sciure de bois au lieu de farine*
Il8 CONTES POPULAIRES
— Ah I s'écria le meunier, c'est le Fin voleur qui est venu ce matin et qui m'a joué ce touivli.
Le seigneur alla à la maison du Fin v(^eur ; celui-ci l'aperçut de loin et alla se cacher dans un tonneau placé debout et défoncé par le haut, après avoir recommandé à sa femme de répondre : « Oui, monsieur, il le fera », toutes les fois qu'elle le verrait passer un doigt par le trou de la bonde.
— Bonjour, dit le seigneur à la femme; où est votre mari? '
— Il est parti ce matin comme d'habitude, et' il n'est pas encore revenu.
— Dites-lui de venir me parler ; je veux qu'il vole cette nuit le pâté qui sera à cuire dans mon four.
— Oui, monsieur, il le fera.
— Comment I il le fera ?
— Oui, monsieur, il le fera, s'il pkdt à Dieu.
Le seigneur plaça aux deux côtés de la gueule du four deux gendarmes en faction et leur re^ conmianda de faire bonne garde.
Qiiand la nuit fut close, le Fin voleur arriva à pas de loup et vit que le four était bien gardé.
— Ah ! dit-il, il n'y a rien à tenter pour le moment. Et il se cacha sans bruit pour épier ce qui allait se passer.
Vers minuit, l'un des gendarmes dit à, son camarade:
— H fait bien froid, et Ton n'entend pas re* muer; si Tun de nous allait se coucher, il dormirait un peu et viendrait ensuite prendre la place de l'autre, qui se reposerait à son tour jusqu'au matin.
— J'y consens, dit le second gendarme ; et puisque c'est toi qui as eu cette bonne idée, va te coucher le premier.
Une heure après, le Fin voleur arriva en faisant du bruit avec ses souliers, et, déguisant sa voix, il dit:
— Tu n'as rien vu, camarade?
— Non.
— Va te coucher ; je vais veiller à ta place. Qpand le gendarme fut parti, le Fin voleur prit
le pâté et les pains qui étaient cuits, et les mit en lieu sûr à quelque distance, puis il plaça une belle bouse de vache dans la terrine où avait cuit le pâté, referma le four et se mit en sentinelle.
Au bout de quelque temps, le gendarme qui était parti le premier revint et dit :
— Rien de nouveau ?
— Rien.
— Alors va te reposer, et reviens quand il fera jour.
Le Fin voleur partit et emporta chez lui ce qu'il avait dérobé.
Le matin venu, le seigneur trouva les gendarmes à kur poste.
— Eh bien 1 le Fin voleur a-t-il pris la Paumée?
— Nous ne l'avons ni vu ni entendu.
-«- C'est bien; venez boire un coup à ma santé.
— Il serait bon, dit un des gendarmes, de retirer du four les pains et le pâté; ils doivent être cuits à point maintenant.
On ouvrît le four; mais les pains n'y étaient plus. Le seigneur se mit en colère contre les gen» darmes, qu'il accusa de négligence.
— Cependant, dit l'un d'eux, nous avons biea veillé, et le pâté est encore là.
Le Seigneur prît le pâté et le porta â sa feimne qui, à moitié endormie, voulut le goûter ; mais dès qu'elle eut porté le premier morceau â sa bouche, elle fit une grimace horrîble et s'aperçut que la terrine ne contenait que de la bouse de vache.
— Scélérat de voleur 1 s'écria le seigneur, il m'a dérobé ma farine, enlevé mon pain, mon pâté, et fait manger â ma femme de la bouse de vache. H se moque de moi, mais il me le paiera cherl
Lé seigneur alla encore chez le Bn voleur qui, dès qu'il l'aperçut, se cacha dans le tonneau.
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— Dites à votre mari, bonne femme, de venir cette nuit voler ma jument dans mon écurie.
' — Oui, monsieur, il le fera, répondît la femme en regardant la bonde du tonneau où e&e vit que k Fin voleur repliait le doigt, comme il était convenu.
. Le seigneur fit mettre sa jument sellée et bridée an milieu de Técurie, et de chaque côté de la béte il plaça un gendarme en £action.
Au bout de quelque temps, l'un des gardiens s'ennuya de rester sans lumière dans Técurie, et il dit à son camarade qu'il allait se coucher pendant une heure ou deux, et qu'il reviendrait en^ suite le relever de faction.
— Au reste, pour plus de sûreté, prends dans ta main la bride de la jument.
Le Fin voleur, qui était amt aguets, le vit s'en aller ; bientôt il entra dans l'écurie, demanda au gendarme s'il n'y avait rien de nouveau et lui dit d'aller se reposer*
Dès que la sentinelle fut partie, le Fin voleur ôta à la jument tous ses harnais et les posa sur une broie ; puis il la fit sortir et l'attacha à un arbre peu éloigné avec un licou qu'il avait apporté de la maison. Il revint ensuite avec la bride qu'il passa dans la poignée de la broie, la prit à la main et attendît le retour du gendarme qui était parti le premier. Il lui remit alors la bride à la
main et monta sur la jument qu'il emmena chez lui.
Au petit jour, le seigneur arriva à Técurie» qui était encore obscure, et il trouva ses gardes à leur poste.
— Eh bieni mes amis, aves-vous été plus vi- £^lants que vos camarades qui gardaient mon four?
^- Oui, monsieur, et Tun de nous tient votre monture par la bride.
— Venez boire un coup pour vous rafir^dchir. <
— Volontiers, monsieur; mais la jument doit être fatiguée d'être restée debout toute b nuit. SI nous lui ôtions ses harnais ?
Qliand ils les eurent enlevés, la broie tomba avec grand fracas, et le seigneur gronda bien fort les gendarmes dont la vigilance s'était trouvée en défaut.
— Le misérable voleur ! s*écria-t-il, il m'a volé ma farine, mon p^, mon pâté; il a fait goûter à ma femme de la bouse de vache, et aujourd'hui il m'enlève ma bonne jument; mais rira bien qui rira le dernier 1
Il alla encore chez le Fin voleur, qui se cacha de nouveau dans la tonne.
— Où est votre mari, bonne femme?
— D est parti ce matin, suivant sa coutume.
— Ccst un gaillard bien adroit ; mais il fera un tour qui surpasse tous les autres, s'il parvient cette nuit à dérober les draps de Ut sur lesquels ma femme et moi nous couchons.
— Oui, monsieur, il le fera.
'^ C'est ce que nous verrons, dit le seigneur en s'éloignant.
Le Fin voleur était bien embarrassé, et il fut quelque temps sans savoir comment il sortirait à son honneur de cette épreuve difficile ; puis il se mit à faire un bonhomme de paille comme ceux qu'on met dans les champs pour épouvanter les oiseaux. Il l'habilla avec ses vieilles hardes, le coiffa d'un chapeau tout déchiré, qu'il attacha avec soin, et, le soir venu, il l'apporta près de la maison du seigneur.
n planta une échelle le long du mur, et fit monter devant lui le bonhomme de paille. Le semeur, qui était sur ses gardes, le voyait tantôt monter, tantôt se baisser, comme s'il avait eu peur. Il ouvrit tout doucement la fenêtre et tira un coup de fusil sur le mannequin : le Fin voleur le laissa tomber; ensuite il mit quelques grosses pierres dans les poches du prétendu mort et se tint prêt à tout événement.
En voyant tomber le bonhomme de paille, le seigneur crut avoir tué le Fin voleur, et il descendit avec sa femme pour l'ensevelir.
Le Fin voleur monta dans la chambre par la fenêtre qui était restée ouverte, prît les draps de lit» et voyant sur la table une bouteille de cognac^ il s'en empara et mit à la place une bouteille de vinaigre qu'il aperçut dans un coin, puis il s'enfmt avec son butin.
Quand le seigneur et sa femme eurent ense^ veli le bonhomme de paille, ils dirent à leurs domestiques d'aller le porter dans un creux de fossé, puis ils remontèrent dans leur chambre.
-^ Je bdrais bien un coup, dit le mari, que la besogne avait échauffé.
— > Prends, dit sa femme, la bouteille de co* gnac qui est sur la table.
Le seigneur s'en versa un verre; mais le vinaigre le prit si fort à la gorge qu'il se mit à tousser^ et sa femme s'aperçut que les draps avaient disparu du lit.
— Ah ! s'écrîa-t-elle, le Fm voleur s'est encore moqué de nous (i).
Le lendemain, le Fin voleur vit le seigneur qui arrivait : cette fois, il ne se cacha pas, mais alla à son écurie, où il mit quelques pièces d'or sous
(i) Les oomeura qui ûment les détails scatologiques ne manquent pas de faire boire la bouteille de vin on de cognac par le Fin voleur, qui pisse dedans pour que le seigneur la croie encore pleine.
la queue de la jument qu'il avait volée et ei^ répandit d'autres à terre.
— Voilà, dit le seigneur, la bonne bête que tu m'as volée.
— Oui, répondit-il, et f en suis bien aise, car au lieu de crottin elle fait de Tor. Tenez, ajouta-t-il &X lui pressant un peu sur la queue, la voilà qui va encore en faire.
— Vcnds-moi-la.
— Combien m'en ofl6rez-vous ?
— Mille francs.
— Non; j'y perdrais : donnez-moi trois miUe francs, et elle sera à vous. Mais soignez-1^ bien, ou elle ne fera point d'or.
Le seigneur alla chercher de l'argent et revint chercher la jument, à laquelle pendant ce temps ie Fin voleur ât avaler de l'or dans du son.
Le lendemain, les domestiques du seigneur trouvèrent encore un peu d'or parmi le crottin ; mais le jour d'après, il n'y en avait plus du tout.
Comme le seigneur venait pour se plaindre de cela, le Fin voleur dit à sa femme de se coucher et de faire la morte, et prenant un soufflet, il lui promenait le vent sur la figure en répétant :
<*- Si je n'ai recours à mon soufflet, je suis perdu.
— Q.u'est-ii arrivé à ta femme ?
— Hélas, monsieur, elle est morte. Et il répé-
tait : Si je n'ai recours à mon soufflet, je suis perdu.
Peu à peu, la femme du Fin voleur ouvrit un œil, étira un bras, et enfin elle se mit debout, si bien portante que le seigneur en fut émerveillé.
— C'est, dit le Fin voleur, que mon souifiet est sorder : il ressuscite les morts.
Après s'être bien Eût prier, il le vendit au seigneur pour deux mille francs.
duand le seigneur fut de retour au château, il montra son emplette à sa femme, qui se moqua de lui et lui reprocha de se laisser duper comniie un sot par le Fin voleur. Comme elle ne cessait ses reproches, il la tua, et s'en étant repenti aussitôt, il voulut, à l'aide du soufflet, la rappeler à la vie ; mais la pauvre créature était bien morte.
Quand le seigneur vit que sa femme était défunte, il eut beaucoup de d^agrin, et pour lui Êtke un enterrement digne de son rang, il envoya chercher son frère, qui était prêtre.
Cdui-ci lui reprocha sa crédulité, et lui dit qu'au reste, en sa quaHté d'homme de guerre et de chasseur, il l'avadt toujours regardé comme faible d'esprit. . ^
— Prends garde, dit le seigneur, toi qui es si subtil, d'être aussi bien pris que moi.
Ht quand le prêtre fiit parti, il alla trouver le Fin voleur, qui se cacha, comme d'habitude, dans son tonneau.
, — Dites à votre mari, ma bonne femme, de tâcher de jouer un bon tour à mon frère le prêtre : il s'est moqué de moi, et je serais content de le voir pris à son tour.
— Mon homme essaiera ; mais il n'est point £icile d'attraper un prêtre.
Le Hn voleur partit pour aller à l'endroit où le frère du seigneur était recteur. Il trouva deux diats et les attacha par la queue, deux boucs qu'il lia pareillement, puis deux bœufs qu'il accoupla aussi. Il leur mit des chandelles sur la tête, et au moyen d'une corde il les promenait autour de l'église.
Quand, le matin, le sacristain vint pour sonner VAngeluSy il eut peur de cette procession et alla avertir le recteur. Cdui-d vint en toute hâte et dit :
— Qpe venez-vous faire id ? Êtes-vousde Dieu on du diable ?
— Je suis venu de la part des anges vous dire de payer votre servante, et de me donner le reste de votre argent, après quoi je vous conduirai en paradis.
IJijprétrt alla porter les gages â sa servante, puis remit au Fin voleur le reste de son argent. Celui-ci le ramassa dans sa poche et fourra le
recteur dans un 3ac qu'il lia par le haut» et qu'il attacha au joug des bœufs ; puis il les pou3sa devant lui en les faisant passer par les chemins les plus raboteux.
— Pardon, mes anges, criait le prêtre du fond de son sac.
— Hue I disait le Fin voleur en aiguilloaoafit sts bœufs.
— Pardon, mes anges, répétait le recteur.
Le Fin voleur, arrivé auprès du château, ôta le prêtre de son sac et renferma à moitié mort dans une étable où était une grande truie, qui s'approehait de lui en grfgnant, comme pour le dévorer, pendant que le malheureux criait ;
— Pardon, mes anges.
Le seigneur, que le Fin voleur avait été prévenir, vint délivrer son irére et lui dit :
» Tu te vantais d'être si sage : le Fin voleur t'a encore mieux attrapé que moi I
Une autre fois, le Fin voleur trouva un trésor» et remplit d'argent plusieurs sacs qu'il apporta chez lufi, et demanda à son voisin le seigneur de lui prêter un boisseau. *
Celui-ci, qui voulait savoir quelle sorte de chose le Fin voleur mesurait, enduisit de poix le fond de son godet» et une pièce de six firaucs y demeura collée.
— Q]]*as-tu mesuré ? lui dit-il quand il lui rapporta le boisseau.
-* Du grain, monsieur, répondit le Fin voleur.
— Est-<e que cette année tu as récolté des écus de six livres ?
— Non ; mais je vais vous dire le fin mot :
j'ai tué mes vaches, et je les ai vendues à raison de mille francs la peau.
Le seigneur fit abattre et écorcher toutes ses vaches, et porta les peaux au marché, où il criait :
— Q|ii veut acheter des peaux de vache ?
Les marchands s'approchaient ; mais dès que le seigneur leur disait le prix qu'il voulait de chaque peau, ils lui éclataient de rire au nez, et il ne tarda pas à être moqué et hué par tous ceux qui étaient là.
Il revint bien en colère, et s'empara du Fin voleur qu'il fourra dans un sac ; puis son domestique et lui partirent pour aller le noyer. Quand ils furent arrivés sur le bord d'un étang profond où ils voulaient le jeter, ils eurent soif, et, apercevant une auberge, ils résolurent d'y entrer pour se rafraîchir. *
Ils déposèrent le sac sur le bord de la route, en disant à l'homme qui y était enfermé d'employer cet instant de répit à faire son acte de contrition.
Le Fin voleur criait et se démenait dans son sac ; mais il ne pouvait en sortir, car le haut était lié solidement. Ses cris attirèrent un marchand qui passait, et qui s'arrêta à lui demander pourquoi il se plaignait de la sorte :
— Ah ! dit-il, je vais être jeté à l'eau parce que je ne veux pas me marier avec la fille du roi.
— Sot que tu es ! Je l'épouserai bien, moi, et si tu veux je prendrai ta place.
— Alors délie le sac, et je t'y mettrai en t'enfermant de manière à ce qu'on ne s'aperçoive de rien. Quand tu sentiras qu'on te soulève, tu diras que tu veux bien maintenant consentir à ce qu'on exige de toi. '
Après avoir mis le marchand à sa place et avoir soigneusement ficelé le sac, le Fin voleur s'empara du cheval et de la valise, et se hâta de s'éloigner.
Le seigneur et son domestique revinrent, et quand ils soulevèrent leur homme pour aller le jeter dans l'étang, ils l'entendirent crier :
— Messieurs, je veux bien maintenant.
— C'est fort heureux, dit le seigneur; je vois avec plaisir que tu es un homme accommodant.
Ils précipitèrent dans l'étang le pauvre marchand, qui coula à fond et se noya.
. Le leademain, le seigneur alla se promener et fut bien étonné de voir le Fin voleur.
—r Comment, dit-il, tu n'es pas noyé?
— Ahl monsieur, combien je vous remercie de m'avoir jeté dans l'étang : le fond en est pavé de pièces d'or, et voici, ajouta-t-il en tirant de sa poche l'argent qu'il avait dérobé au marchand, une partie de ce que j'y ai trouvé.
— Mon ami, dit le seigneur, il faut que tu me rendes à ton tour le même service.
— Je le veux bien, quoique vous n'ayez pas eu hier l'intention de m'obliger. Mais je suis bon garçon, et je ne vous en veux pas.
Le Fin voleur mit le seigneur dans un sac bien solidement noué, et après y avoir attaché une lourde pierre pour que le seigneur fût plus certain d'aller jusqu'au fond, il le jeta dans l'étang, et revint bien tranquillement chez lui.
{Conté en 1878 par Aimé Pierre, de Liffréj et par Jean Boucherjy de Dourdain.^
Le Fin voleur a de grandes ressemblances avec le Fin larron des Contes populaires de la Haute-Bretagne (top xxxii). Voici les épisodes communs aux deux contes ; ce sont ceux : — de la Vierge consultée sur le choix d'un état (Cf. Luzel, Veillées bretonnes : les Finesses de Bil%^; Perron, Proverbes de la Franche-Comté, 1*76, p. 30-31 ; on le retrouve aussi en Provence) ; — du four dévalisé (Cf. Luzel, ibid.; Webster, La mère et son fils idiot) ;
— des chevaux volés dans l'écurie (Cf. Cénac-Moncaut, Juan le Famiant; et les deux contes de Luzel et de Webster déjà cités) ; — des draps de lit dérobés dans la chambre du seigneur (Cf. Luzel et Webster) ; — du tour joué au prêtre (Cf. Luzel, ibid.; Cosquin, JRicbedeau; Webster, ibid. (il fait accroire au prêtre qu'il est le bon Dieu en personne) ; — des peaux de vaches vendues très-cher au marché (Cf. Cosquin, Ricbedeau ; H. Camoy, Jean des Pois verts et Jean des Pois secs; Luzel, Le meunier et son seigneur ^ Quimperlé, 1870); — du sac où le Fin voleur est mis et dont il se retire (Cf. Cénac-Moncaut, L^ Juste ei la Raison; Cosquin, René et son seigneur, Richedeau; les deux contes de Luzel; Cerquand, Guillaume Pec, conte basque, a« partie, p. 15 ; Webster, le Prêtre dupe).
Le recteur guéri par la peur qu'il a d'un prétendu diable se retrouve dans un petit conte inédit des environs de Matignon : un garçon se cache dans le reliquaire pendant que son compère va prévenir le recteur que le diable est en train de croquer les os des morts ; celui-ci ne veut pas venir, mais il finit par grimper sur le dos du garçon, et quand ils arrivent près du reliquaire, celui qui y était s'écrie, tout en écrasant des noix : « Camarade ! quelle est la vache noire que tu portes sur ton dos? » Le pauvre prêtre épouvanté se laisse glissw & terre et s'enfuit, croyant avoir le diable & ses trousses.
Dans les Finesses de BilXj le héros du conte se cache dans un tonneau comme le Fin voleur, et il fût des signes à sa mère pour lui dire conunent elle doit répondre.
Le cheval qui fait de l'or est remplacé par un âne qui fait des écus, dans René et son seigneur; dans Blancjned, autre conte lor rain de M. Cosquin, c'est un vieux cheval qui a le don prétendu de faire de l'or.
L'épisode de la femme qui ressuscite i l'aide d'un soufflet se ^etrouve, ainsi que la mort de la femme du seigneur, dans René
'/ son seigneur, où le soufflet est remplacé par un sifSet; dans RidiedeaM, où le héros, pour ressusciter sa femme, lui souffle dans l'oreille.
Le boisseau où collent les pièces d'or a aussi plusieurs similaires (Cf. Cosquin, RkhedeaUt et pour les contes étrangers où répisode similaire se trouve la note qui le suit; H. Camoy, conte cité ; Luzel, Le meunier ei ton seigneur^.
Enfin le dénoûment du Fin voleur, où il persuade au seigneur que rétang est rempli de pièces d*or et de choses précieuses, se rencontre dans les deux contes lorrains de M. Cosquin cités plus haut, dans les deux contes bretons de M. Luzel; dans Guillaume Pu, conte basque de M. Cerquand.
On peut aussi comparer un autre conte breton recueilli par M. Corentin Tranois à Rosporden, et publié dans la Nouvelle revue de Bretagne, troisième année, p. 280, sous le titre de : Le comte, le curé ei le paysan^ et les Muscades de la Guerliehe^ conte flamand de Deulxn.
En Haute - Bretagne, plusieurs épisodes du Fin voleur se trouvent mêlés à d'autres contes, i celui de la Jeannaie, autre voleur avisé (marmite qu'on £ut bouillir en la fouettant, fouet qui ressuscite, etc.), qui a des tours qui lui sont spéciaux, et qui attrape^aussi son seigneur. Vers Plancoët, on a localisé l'aventure, et c'est M. de Boisadam — nom d'une ancienne famille du pays — qui est la dupe de la Jeannaie. Ces mêmes aventures sont attribuées k un Meunier qui dupe le roi, et finit par le faire se jeter dans un étang, en lui assurant qu'il est plein de porcelaine. Ce conte a un épisode curieux : c'est celui où le meunier ayant trouvé le moyen de faire peur À des voleurs et de leur dérober leur argent, fait accroire au roi qu'il a gagné tout cela « en vendant des peaux de femmes ». Le roi fait tuer ses servantes et envoie leur peau au marché.
Sur le mythe du Fin voleur, on peut consulter l'étude très-
134 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAG>fE
longue de M. Kœfaler, dans Orient und Occident (t. II, p. 486 et suiv., année 1865), et les notes mises par M. Cosquin k k suite de Hené et son seigneur (p. $6-57), de Richedeau (p. inné), de Slancpied (p. s^i-asa), où l'on trouve de nombreuses et savantes rèfirences à la littérature populaire des pays étrangers ; Monnier, Contes populaires en Italie^ p. 240 ; Gubematts, Mythoh^ie ^ooU^iquey t. I, p. 220 et 349.