LE DIABLE DANSEUR
,N jour, dans une noce de campagne, une jeune fille qui, depuis longtemps, était ff au hâle, » c'est-à-dire que personne n'avait invitée à danser, s'écria :
— Toutes les autres ont trouvé des danseurs ; j'en veux un aussi, moi, serait-ce le diable!
Peu après qu'elle eut dit ces paroles, un monsieur que personne ne connaissait entra dans la maison, salua la compagnie, et vint inviter la jeune" fille. Elle accepta volontiers et n'eut pas à se plaindre de son cavalier, car il dansait mieux qu'aucun des gens de la noce, et, à là fin des figures, il enlevait sa danseuse dans ses bras comme si elle n'avait pas plus pesé qu'un enfant.
Un des assistants remarqua que l'étranger avait les pieds faits comme ceux d'un poulain, et il se hâta d'aller avertir le prêtre. Celui-ci n'était pas fort aise de venir (car, paraît-il, les combats avec le diable sont pénibles pour les exorcistes). Il consentit pourtant à se déranger, et il arriva dans
Taire de la ferme à un moment où Ton finissait une danse, et où chacun allait boire ; le diable prenait sa moque de cidre comme les autres. Le recteur fit avertir la danseuse de venir lui parler, et il lui recommanda, quand son cavalier reviendrait la prendre, de laisser, comme par mégarde, tomber à terre son mouchoir.
La fille rentra et fit ce qui lui avait été ordonné, et comme son danseur se baissait pour ramasser le mouchoir, le prêtre, qui était aux aguets, lui passa vivement une étole autour du cou.
Quand le diable se vit pris, il dit :
— Voilà une chose qui me fait bien du tort :
si la fille avait encore dansé quatre contredanses avec moi, je Taurais emmenée danser ailleurs.
Le recteur lui commanda de s'en aller en fumée ou en vent.
— En fumée, dit le diable, j'étoufferais tous ces gens-ci qui m'ont donné du cidre à boire et qui ont été bien honnêtes avec moi ; j'aime mieux m'en aller en vent.
Il ne fit pas grand mal à la maison ; mais dans un verger qui y touchait, il abattit vingt pommiers.
(Conté par Aimé Pierre, de Lsffré.')
On raconte un peu partout, en Haute-Bretagne, des histoires
analogues qui ont vraisemblablement leur origine dans la persécution que le clergé a dirigée contre les danses.
Parfois même le diable se permet de paraître dans les villes. On racontait autrefois à Dinan qu'il était venu assister à un bal public, ' sous la Restauration. Un soir, qu'on dansait à la Fontaine-des- Eaux, un monsieur, vêtu de noir, vint se mêler aux danseurs. Bientôt on s'aperçut qu'il avait un pied fourchu : on alla chercher M. Bertier, alors supérieur du petit Séminaire ; il exorcisa le danseur qui se dissipa en fiimée, non sans laisser après lui, comme tous les diables qui se respectent, une forte odeur de soufre. (Cf. sur le danger d'invoquer le diable : les Femmes et le DiahUy no xliv des Contes populaires de la Haute-Breiagm ; la Coquette et le Diable dans le présent volume ; et sur l'intervention du diable dans les danses : le Pacte, n* xlii ; le Diable mi^ tiitrieTf n* L.)
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