‹ Littérature orale de la Haute-BretagneChapitre 26 sur 99 · MISÈRE · texte numérisé non relu

MISÈRE

,N petit bonhomme qui s'appelait Misère avait une maison sur le haut d'une montagne. Il se dit :

— Je ne puis pas rester ici, car je n'ai pas d'argent ni de pain, et je ne veux pas vivre de mes rentes. Je vais aller trouver un forgeron et me placer chez lui comme apprenti.

Il ne resta pas huit jours chez son patron sans avoir envie de s'en aller.

— Je suis bien bête, dit-il, de rester ici. Je sais maisonner; je vais me construire une petite cabane, et j'y porterai tout ce qu'il faut pour forger.

La maison faite, il arrangea derrière elle un jardin où il planta toutes sortes d'arbres, puis il se mit à réfléchir.

— Je suis bien bête, dit-il, de me crever à travailler, tandis que Satan a de l'argent en enfer.

Il monta sur le haut de sa cheminée pour appeler le diable :

— Satan, cria-t-il, apporte-moi de l'argent; si

tu veux, je vais me donner à toi, et au bout de -dix ans tu m'emporteras.

Ils s'arrangèrent ensemble moyennant cent mille francs, aVec lesquels le petit bonhomme pouvait, disait-il, vivre de ses rentes.

Il travaillait pourtant quelquefois, mais à ses heures. Un an se passe, puis deux, puis trois, et bientôt les dix années furent écoulées, et il Dépensait plus que le temps était bientôt arrivé.

Voilà le diable qui vient à la maison du bonhomme :

— Je viens te chercher. Misère.

— Tu vas' bien me donner le temps de boire une moque, dit Misère, et tu vas venir avec moi.

Misère avait eu la malice de construire un four, €t le diable et lui allèrent s'amuser dedans à faire des tours de force ; quand le bonhomme vit que Satan était plus malin que lui, il dit :

— Faisons un autre jeu, si tu veux. Tu es puissant, puisqu'avec ta fourche tu remues comme braise les gens en enfer. Voici une petite boîte dans laquelle je mets mes clous ; nous allons les tirer, et quand ils seront ôtés, je parie ce que tu voudras que tu n'es pas capable de te fourrer dedans .

— Ce n'est pas grand'chose à faire, dit le diable. Il se mit dans la boîte, et quand il y fut. Misère replaça le couvercle si doucement que le

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diable ne s'en aperçut pas, et il le cloua avec des clous bénits, de sorte que Satan ne pouvait •sortir.

— Misère, dit le diable, tire-moi d'ici, et je te doime encore dix ans à vi\Te.

— Je veux bien ; mais il faut que de plus tu me fournisses autant d'argent que la première fob.

— Je t'en apporterai demain, dit le diable.

— Non, tout de suite, ou je te laisse où tu es. Le diable lui jura qu'il lui donnerait encore

cent mille francs ; Misère le lâcha, et le lendemain Tacgent fut apporté.

Misère se dit alors :

— Le diable sait bien que je demeure ici ; il faut que je m'en aille bien loin, pour qu'il ne puisse me retrouver.

Misère abandonna sa cabane, et bien loin de là il construisit une maisonnette; dans son jardin, il avait toutes sortes de fruits, et il exerçait toujours son métier de forgeron.

Les dix ans s'écoulèrent encore, et Misère ne songeait plus au diable. Un jour qu'il était monté dans son noyer pour ramasser des noix, il le vit arriver et lui dit :

— Viens m'aider à cueillir des noix pour manger en enfer, ou bien je ne t'en donnerai pas.

Qpand le diable fut grimpé dans le noyer,

lyS CONTES POPULAIRES

Misère alla à sa forge faire rougir trois barres de fer qu'il arrosa d*eau bénite, et les mit sous les pieds du diable :

— Que tu me brûles dur, Misère! s'écriait Satan.

— Tu brûles bien tes diablotins, répondit Misère; pourquoi ne te brûlerais^je pas aussi, moi?

— Si tu veux me laisser, je te donne encore dix ans à vivre.

— Oui, dit Misère, mais à la condition que tu emplisses ma cheminée d'argent, depuis le haut jusqu'en bas.

Le diable y consentit, et il vint avec des sacs pour accomplir sa promesse. Mais Misère avait averti des femmes qui étaient dans la maison, et à mesure que le diable mettait de l'argent dans la cheminée, elles le retiraient, de sorte que Satan ne pouvait la remplir ; à la fin il dit :

— Tu m'as ruiné, tu as ruiné l'enfer ; mes diablotins m'accablent de reproches et sont sans cesse à me dire qu'ils n'ont plus d'argent. Je ne veux plus de toi, et je te laisse aller, si tu ne veux plus de moi.

Peu après, Misère mourut, et il monta au paradis, où il dit à saint Pierre de lui ouvrir la porte.

— Comment t'appelles - tu ? demanda saint Pierre.

— Misère.

— Je ne connais pas de misère id ; va plus loin ; tu trouveras ton affaire.

Misère alla à la porte du purgatoire, frappa à Thuis, et on vint lui ouvrir.

— Comment vous appelez-vous, bonhomme?

— Misère.

— Allez plus loin ; il n'y a pas de place ici pour vous.

Misère prit tout penaud le chemin de Tenfer eo disant :

— Il paraît que c'est là qi^p le bon Dieu veut que j'aille.

Il frappa à la porte, et le premier commis du diable vint lui ouvrir.

— Comment t'appelles-tu?

— Misère.

— Ah ! j'ai entendu parler de toi.

— Y a-t-il une place pour moi par id?

Le diable et les diablotins vinrent, et quand Satan aperçut le bonhomme, il s'écria :

— Je ne veux pas de toi. Misère. Je sais ce que tu m'as fait ; va-t'en hors d'id.

Et Misère revint sur la terre, et il n'est pas mort.

(Conté en 1879 par Èlienn* Pluet, de Saint-Cast.) Le conte de Misère présente des ressemblances avec k DiaBIe

l8o CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE

attrapé, no xli des Contes populaires de la Haute-Bretagne^ où se retrouvent les pérégrinations À la porte du paradis, du purgatoire et de l'enfer. (Cf. Webster, QiMtor^; Cénac-Moncaut, le Sac de la Ramée; Deulin, le Grand Chaleur; H. Camoy, Bras d'acier.) La cheminée, que le diable ne peut emplir, a son similaire dans la botte percée du conte de Grimm, intitulé : la Tombe.

§11. — LES LUTINS ET LES SORaERS.

[A. croyance aux lutins existe encore sur beaucoup de points de la Haute-Bretagne : les lutins qui, d'après la nature de leurs fonctions, portent des noms différents, sont une race espiègle, généralement malfaisante, mais susceptible néanmoins de s'attacher à des personnes ou à des maisons et d'y faire tout prospérer, à la condition que rien ne vienne les troubler et qu'on ne contrarie pas leurs habitudes.

Les histoires de lutins sont en général fort courtes. J'en donne ici une comme spécimen. Dans ses Légendes du, Morbihan y le docteur Fouquet en cite un assez grand nombre, et il semblerait, d'après la place qu'ils occupent dans ses récits, que les Gallois du Morbihan y croient plus fermement que ceux du vetsant de la Manche. Voici, quelque peu abrégé, celui qui m'a semblé le plus joli ; il est intitulé : Les Follets et les vieilles Filles.

Les follets tourmentaient toute la nuit deux vieilles filles qui avaient essayé vainement de les repousser à grand renfort de médailles et de chapelets : un soir elles aspergèrent d'eau bénite toute la maison, y compris les portes, les fenêtres et le foyer, puis elles se couchèrent ; la nuit venue, les follets arrivèrent comme de petits fous, mais l'eau bénite les brûla. Alors ils grimpèrent jusqu'aux gazons du toit qu'ils jetèrent un à un dans le foyer par la cheminée, et, marchant avec précaution sur ces gazons

l82 CONTES POPULAIRES

étendus, ils arrivèrent au lit des vieilles filles, qu'ils se mirent à fouetter en chantant en chœur : « Tout n'est pas béni ! tout n'est pas béni 1 »

Certains animaux passent pour lutins : on les désigne sons le nom d'animaux lutins ou d'animaux sorciers. Dans mon Essai sur les traditions f superstitions et légendes de la Haute-Bretagne, y ta cité quelques récits où ils figurent, et l'on trouvera d-aprés Je Mouton sorcier. Madame de Cerny, p. 26-30 de son curieux ouvrage déjà cité, raconte aussi l'histoire du Liivre d Campion, qui se plaisait à faire courir les gens, et qui joua à dmpion le mauvais tour de lui arracher des mains une trique qu'il portait et de faire pleuvoir sur son dos une grêle de coups.

Je n'ai recueilli sur la sorcellerie qu'un petit nombre de contes, tous très-courts ; il y en a trois dans les Contes populaires de la Haute-Bretagne : le Sorcier, no xlv, qui possédait le livre mystérieux du Petit Albert; le Loup-garou, n» xlvii, et les Chats sorciers, n» li. J'en mets un plus loio, qui me semble une réminiscence du sabbat. Mais il est probable qu'il existe des légendes de sorcellerie et de mauvais œil, car on croit encore en beaucoup de pays que certaines gens peuvent fainer {Jascinarty le dérivé est réguUer), c'est-à>dire ensorcder les maisons, qui ne peuvent être débarrassées que moyennant certains exor- ^ismes.

Dans les Légendes du Morbihan du docteur Fouquet, se trouve, sous le titre du Meunier qui jette des sorts, un curieux récit qui diffère de ceux que j'ai moi-même recueillis. Un meunier qu'un homme avait refusé de prendre dans sa carriole lui annonce que, quand il repassera par là, son cheval ne pourra avancer d'un pas. C'est ce qui arrive en effet; mais un mendiant qui se trouve sur la route, demande à l'homme sa veste et son fouet, puis « fait un signe de croix de la main gauche et i rebours.

et se met à fouetter la veste en criant à chaque coup : Passe ça & l'aut'e. » Q}iand la veste eut été bien battue, le cheval marcha. Le lendemain, le reboutous de Pluherlin passa par l'auherge où l'homme s'était arrêté, et dit qu'il venait de voir le meunier qui avait les yeux gros comme le poing et le corps ■tout marbré. Au jour il avait, disait sa femme, crié comme si ■on l'écorchait, et il avait ensuite été forcé de se mettre au lit.

Dans un autre conte, intitulé : Clémence de Cancoët, il est parlé d'un homme qui tous les vendredis va au sabbat monté sur son bâton de genêt, et murmurant certaines paroles ma- «jqac».

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