‹ Littérature orale de la Haute-BretagneChapitre 46 sur 99 · JEAN DE L'OURS · texte numérisé non relu

JEAN DE L'OURS

L était une fois, trois frères; il y en avait un qui s'appelait Jean de TOurs, et qui ne se plaisait qu'à rester dans le coin du

L'aîné dit à sa mère qu'il avait envie de faire un navire qui aurait marché sur terre comme sur mer.

— C'est bien, mon garçon, répondit-elle ; pars quand tu voudras.

— Alors je me mettrai en route demain.

Le lendemain, l'aîné des fils coupa un gros morceau de pain qu'il mit dans un mouchoir, prit sa hache pour construire son navire et quitta la maison.

Sur son chemin il rencontra une fée déguisée en mendiante qui lui demanda la charité.

— J'aimerais mieux, répondit-il brutalement.

te voir crever de faim que de te donner un morceau de mon pain.

— Où vas-tu ? dit la vieille.

— Construire un navire qui marche sur terre comme sur mer.

— Et bien ! répondit-elle, à tous les coups de hache que tu frapperas dans l'arbre, tu feras des cuillers et des fourchettes de bois.

— Ne viens pas me jeter des sorts, vieille sorcière, s'écria le marin, ou je t'en ferai repentir.

Quand il arriva au pied des arbres, il tira sa hache de son sac, et le premier coup qu'il frappa fit tomber, au lieu de copeaux, des fourchettes et des cuillers, et pareille chose lui arriva à la seconde fois et aux suivantes. Il pensait en luimême :

— Elle me l'avait bien dit, la mauvaise vieille» que je n'aurais fait que des cuillers de bois.

Il se dépita et partit pour revenir à la maison. Le second de ses frères lui dit :

— Tu n'as pas réussi ; je vais prendre ta place et voir si je serai plus heureux que toi.

Le lendemain, le second fils partit après avoir coupé un gros morceau de pain et pris sa hache. Il rencontra aussi la vieille bonne femme, qui lui demanda la charité.

— Non, dit-il, j'aimerais mieux te voir mourir que le donner un morceau de pain ou un sou.

— Où vas-tu comme cela ?

— Construire un navire qui marche sur terre comme sur mer.

— A tous les coups de hache que tu frapperas dans Tarbre, tu feras des pelles de bois.

Il frappa, en eifet, dans un arbre, et il ne fit que des pelles de bois.

— Elle me l'avait bien dit, la vieille sorcière, murmurait-il en colère, que je n'aurais fait que des pelles.

Il se dépita et revint chez sa mère.

Qjjand il fut arrivé, Jean de l'Ours lui dit :

— Tu n'as pas réussi, toi; je vais voir si j'aurai plus de succès.

— Non, repartit la mère, je ne veux pas que tu t'en ailles; tu es trop mal vêtu.

— Cela ne fait rien, je veux essayer.

— Essaie, si cela te plaît, disaient ses frères ; tu ne réussiras pas plus que nous.

Le lendemain, il coupa aussi un gros morceau de pain, prit sa hache et se mit en route. Il rencontra encore la vieille bonne femme qui lui demanda la charité.

— Tenez, voilà mon pain, ma pauvre vieille, dit-il.

— Où vas-tu, Jean de l'Ours ?

— Je vais tâcher de faire un navire qui marche sur terre comme sur mer.

— Eh bien 1 au premier coup de hache que tu frapperas, le navire sera construit.

Q.uand Jean de l'Ours eut son nayire qui marchait sur terre comme sur mer, il monta à bord, et se mit à voyager.

U rencontra un homme qui était à lécher les 0[ieules d'un moulin, et il lui demanda ce qu'il faisait là.

-^ Je suis à lécher les meules de ce moulin qui n*a pas moulu depuis cent ans, et je sens encore le goût de la farine.

— Eh bien! tu sens de loin, dit Jean de TOurs ; veux-tu venir avec moi ?

— Très-volontiers.

Il monta à bord, et voilà le navire parti*.

A quelque distance de là, ils virent un hommç qui léchait les tuiles d'un vieux four.

— Que fais-tu là? dit Jean de l'Ours.

— Je lèche les tuiles d'un four qui n'a pas été chauffé depuis plus de cent ans, et je sens encore le goût du pain.

— Tu sens de loin, toi ; veux-tu venir avec moi ?

— Volontiers.

Et les voilà tous les trois dans le navire qui marchait sur terre comme sur mer.

Un peu plus loin, ils virent un homme qui était à bouleverser une montagne.

— Tu es bien fort, toi, dit Jean de4'0urs.

— Un peu, répondit Thomme.

— Veux-tu venir avec moi?

— Je le veux bien.

Un peu plus loin encore, il rencontra un homme qui étayait un château pour l'empêcher de tomber.

— Tu as les épaules solides, dit Jean de l'Ours ; veux-tu venir avec moi ?

— Très-volontiers.

£t il monta à bord.

— Je suis content, disait Jean de l'Ours; voilà mon équipage fait, et nous sommes capables de naviguer.

Et voilà le navire qui marchait sur terre comme sur mer qui commence à naviguer sur l'Océan.

Ils firent la rencontre d'un autre navire qui demandait du monde pour compléter son équipage, et ceux qui étaient à bord de Jean de l'Ours le quittèrent en pleine mer pour aller dans l'autre vaisseau.

Mais Jean de l'Ours aborda à Marseille, où il rencontra les matelots qui l'avaient abandonné ; il les tua tous les quatre. On le mit en prison, et je ne sais pas ce qu'il est devenu.

(Conté en 187^ par Louis Pluet, de Saint42ast, matelot f âgé de vingi-ânq ans.")

Les trois frères, qui partent successivement pour tenter une entreprise et dont le dernier réussit, se retrouvent dans un grand nombre de contes (Cf. le Petit Roi Jeannot, no i, la Princesse aux pèches^ no xiii des Contes populaires de la Haute-Bretagne, et dans le présent volume le Merle d'Or et le commentaire qui le suit).

Sur les compagnons qui ont un sens très-déve|oppé, voir le commentaire de Jean de l'Ours, autre conte différent de celui-ci, page 8i du présent volume. ^

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