LES JAGUENS A L'AUBERGE
|L y avait une fois deux gars de FUtang (i) qui étaient de Saint-Jacut ; ils avaient entendu dire que la mer était verte et bleue,
et un jour qu'ils passaient devant un champ de
lin fleuri, ils se dirent:
— Dieu me danse, mon fu^ t/là lagran mé saJée; allons "nous hangfter.
Ils se mirent à se rouler dedans; mais l'un des gars se heurta à une grosse pierre.
— Dieu me danse, mon fu, la mer est-d monvaisel
L'autre, en se plongeant dans le lin, vit un gros crapaud.
— Par ma fa, x/là du poisson; si je le mangeas ? Il avala le crapaud; mais il ne tarda pas à se
sentir malade, et il alla avec son camarade à une auberge où ils demandèrent à coucher. On leur montra une chambre, mais ils se dirent :
(i) Marins de Terre-Neuve.
— Dieu me danse, mon fu, t* n'en coûterait trop chier; vous n'e^ point eun endroit qui n* coûterait pas tant ; je n* sommes pas riches,
La servante, en les entendant, se dit : «r Ce sont des Jaguens ; i* faut les mettre dans nos chiottes. »
Elle les conduisit dans un cabinet où il n*y avait point de lit, et elle leur donna un glon de feurre (i) pour se coucher dessus.
— Vous n'ariex^ point tune petite presse pour mett* nos effets ? demandèrent41s.
— Si fait; vous pourrez les mettre sur le coffire.
Les Jaguens se déshabillèrent, et, voyant au milieu du coâfre une planche ronde qui recouvrait un trou, ils se dirent :
— Par ma fa, mon /», i/là un joli petit coff'e ; faut y mett'e nos effets.
Le lendemain, quand ils se réveillèrent, ils se dirent :
— Faurait reprenre nos Jxibiis, Il a la mine ben fond, le coff'e.
— Par ma fa, mon fu, faut que tu descenges dedans; je vas te ieni' par les mains, et tu ratirapperas nos draps.
L'un des compagnons se laissa descendre, mais bientôt il s'écria :
(i) Gerbe de paille.
— Je les touche bien do mes pieds; mais la main me dépoigne.
— Dieu me danse, monfu, lui rép<Hidit Tautre, ci^ache dedans^ tupaisseras mieux après.
Le Jaguen cracha dans sa main, et il tomba dans le fond du prétendu cof&e. Il parvint à en sortir à l'aide de son compagnon ; mais il sei^t bien mauvais et ses habits aussi.
Qpand ils se furent habillés, ils voulurent se compter, et ils dirent à la mode des Jaguens :
— Ta et ma, ça fait iun; i' y en a iun de perdu; eioii qu'il est ?
Ils restèrent quelques minutes à réfléchir, et ils avaient Tair si absorbé, que la servante^ qui venait les voir, s'écria :
— Qu'est-ce que vous faites là tous les deux?
— Dieu me gagne, mon fu, s'écrièrent-ils, n'^ a personne de perdu.
{Conté en 1880 par Joseph Macéf de Saint-Casi, mousUy âgé de quaio^e ans.)
Ce récit invraisemblable, que mon conteur appelait une « couyonnade de Jaguen, » ressemble à une partie du Voyage des Jaguens d Paris, n» xxxvii des Contes populaires de la Haute- Bretagne, et au petit conte qui le suit. L'épisode du champ de lin pris pour la mer, qui figure dans les deux contes, n*est poii^t particulier aux Jaguens. Vers Ercé on attribue cette aventure aux Normands ; elle se retrouve dans plusieurs contes allemands
(Cf. les notes de M. R. Kœhler dans Zettschrift fur Romanische philologie^ t. III, p. 312, et l'étude de M. Kyrop dans Romania, t. IX, p. 138 et sq.). En France, il a son similaire dans un conte picard de H. Camoy, les Six compagnons^ qui se baignent dans un champ de blé. L'épisode de la descente se trouve aussi dans le conte étudié par M. Nyrop.
Ce conte et ceux que j'ai publiés ne sont pas les seuls où les Jaguens soient mis en scène : j'en ai toute une série qui paraîtra dans mes Contes de marins. On prétend que ce sont les Jaguens qui se sont amusés à les faire. Pour celui-ci du moins, ils auraient employé des éléments qui leur sont communs avec d'autres pays.
Les Jaguens son^ les habitants de Saint-Jacut:de-la-Mer, arrondissement de Dinanj ils sont presque tous matins, et sur tout le littoral, les contes où les Jaguens jouent un rôle sont nombreux et très-populaires. Afais il ne faudrait pas conclure, des diverses aventures dont ils sont les héros, qu'ils soient les Béotiens de la Haute- Bretagne : c'était peut-être vrai pour les Jaguens d'il y a cent ans. Actuellement, il n'est guère de pays où l'instruction soit plus répandue, et où depuis vingt ans on Ait réalisé plus de progrès de toute sorte.