CONTES POUR RIRE
BS contes pourraient former la matière d'im volume spécial pour le moins. Trois ou quatre héros en font les frais la plupart du temps : Gribouille, Jean Bète, Pierre le Badaud, Pierre Berzilié, etc.. Il n'est pas d'aventure grotesque que l'on ne fasse arriver à Gribouille ou à Pierre le Badaud. Ces traits se retrouvent, du reste, dans les contes similaires des autres pays, et Gribouille, aussi bien que Jean Bète, et que Pierre Berzilié, sont les dignes firères, les- pendants de Jean le Diot et ^du Garçon sans idées, des contes gallots de M. P. Sébillot, des contes catalans de M. P. Courty, etc., etc.
Q.uelques-uns de ces contes ont d'autres héros et le sujet en est différent. Comme ils ont surtout pour but de faire rire, je les ai réunis sous la même dénomination.
LE LOUP éCHAUDÉ ET LE BUCHERON
iN soir d'hiver, une bonne femme, nommée Catherine, était occupée à préparer, avec son mari, bûcheron dans le bois voisin, la soupe à l'oseille dont ils allaient faire leur
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souper. Le bûcheron mettait le bois dans le foyer, soufflait, attisait et aussi gourmandait sa femme tout en jetant de temps en temps un regard de convoitise sur la grande marmite dans laquelle Catherine faisait la soupe à l'oseille. Le bois ne voulait pas brûler, comme le disait le paysan; bientôt la chambre fut pleine de fumée et il fut nécessaire d'ouvrir la porte pour s'en débartisset. Un gros loup, qui rôdait, cherchant son souper dans les environs, voyant la porte ouverte et sentant la bonne odeur de soupe à l'oseille, entra doucement dans la maison et alla s'installer, sur le train de derrière, dans le coin de cheminée resté libre.
Le paysan, tout occupé de gourmander sa femme et de faire bouillir la marmitte, ne s'aperçut pas au premier alx^d de l'arrivée de l'intrus auquel il tournait le dos. Quant à Catherine, elle ne Tavait pas vu davantage : toute son attention était en ce moment portée sur sa soupe à l'oseille, qu'elle avait toutes les peines du monde à touiller assez vite pour l'empêcher de se brûler.
Le loup, toujours assis sur son train de derrière, les pattes de devant immobiles et bien droites, la tête allongée pour respirer le succulent
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ptjcium de la soupe à l'oseille, surveillait attsend* veinent la maitnile bouillante.
-** « Est-elle cuite, enfin, ta soupe à Toseille?
— A peu près ; mais je ne sais â elle est assez s«lé&
— Attends, je vais te k dire, » répondit le paysan, tout enchanté de goûter à l'avance de la boime soupe que sa femme venait de £adre.
Et il plongea sa cueiller dans la soupe bouièlante ; il l'enfonça trop et se brûla le dotgt.
— « Aïe ! s'écria-t-il en lâchant la cuiller et en retirant son doigt brûlé.
— Houm 1 fit le loup en alloi^ant le museau pour saisir le doigt du bûcheron.
— fiai ya! yal » cria la femme en apercevant le loup.
U y eut un moment de silence.
— « Que faire? pensait Catherine.
— Que £ûre? se disait le bûcheron.
— Qiie majigerai<*|e? La femme, l'homme ou la bonne soupe à l'oseille? » se disait, tout perplexe, mattre kmp.
Les trois personnages étaient tout aussi embai^ rassés les uns que les autres ; maître loup surtout était U comme une âme en peine, regardant tour
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à tour le paysan, Catherine et k soupe sans pou^ ▼oir S2 décider pour Tun ou pour raufre. -
Tout à coup le bûdieron eut une idée hitsà^ nease.
— a Catherine, s'écria^t-il, jette-lui une b<^Q0é cuillerée de soupe à ia tète t n
Catherine, sans se le faire dire deux fois, ob&i à son mari ; seulement elle n'emplit pas complètement sa cuiller, par crainte de perdre trop de la bonne soupe à Toseille ; mais ce qu'elle jeta était suffisant, et le loup, tout aveuglé par la soupe bouillante, s'enfuit dans le bois sans demander son reste, laissant Catherine et son mari fort heureux d'en sortir à si bon compte.
Un an après environ, le bûcheron abattait un arbre dans la forêt quand il vit venir à lui un vieux loup, suivi d'une quinzaine d'autres pour le moins. Le chef de la bande avait la tête dépourvue de poils.
— a Pour le coup, se dit le paysan, je suis perdu 1 Ma peau ne vaut pas une épingle de bois! Voilà le vieux loup que ma femme a si bien échaudé l'an dernier à pareille époque. Je puis faire mon med cuîpd et songer â ne plus revoir ma femme Catherine. Je vais néanmoins essayer
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de gcimper au haut de cet arbre; si j'y puis arri* ver, je pourrai me croire en sûreté et attendre le m^ti^. » .•
Et le paysan saisit une branche, puis une se^Hmde et tine troisième, et puis une autre, s'aida des pieds, des jambes, monta, monta jusqu'au sommet de l'arbre.
Pendant ce temps, les loups étaient arrivés au pied de l'arbre et s'étaient mis à hurler à qui mieux nciieux en voyant leur proie leur échaj^er.
Ils prirent le parti de se coucher au pied de l'arbre et d'attendre. Une heure se passa, puis deux^ puis trois, quatre et cinq, et les loups étaient toujours là au pied de l'arbre, et le bûcheron était toujours installé à la cime, quelque peu ennuyé de la position incommode dans laquelle il se trouvait, mais ne s'en inquiétant pas trop pour le moment.
A la fin, n'y tenant plus, le vieux loup, chef de la bande, leva doucement sa tête pelée, fit un sigxie de patte, imité par tous ses compagnons, et se mit à aboyer, à hurler sur tous les tons pendant un quart d'heure. C'était un discours à la manière des loups.
A la grande terreur de l'honune, le vieux loup
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s'approcha de Farbre, se leva sur les pattes de derrière, s'appuya de celles de devant contre le tronc de l'arbre, fit un signe de la queue et un gros loup des plus forts de la bande sauta sur ses épaules, puis un troisième, un quatrième... Enfin tous y passèrent, et le dernier, d'épaule en épaule, se trouva presque à hauteur du bûcheron.
Cette fois, celui-ci jugea sa position tout à fait critique; mais, se rappelant la soupe à l'oseille et le tour joué l'année d'avant au vieux loup, il s'écria du plus fort qu'il put :
— « Catherine, jette-lui donc à la tête une bonne cuillerée de soupe à l'oseille 1 »
Le vieux loup, épouvanté, s'enfuit préci^ntamment, laissant tomber ses camarades, qui, tout terrifiés, s'échappèrent de tous les côtés, ks jambes moulues ou les côtes brisées.
Le bûcheron put rentrer sauf à la maison.
(Conté en mars i88i, par M. Étnilien Guilberi, de Viitrmont [SomnuJ).
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LE UALIN COMPÈRE
,N paysan fort malia alla un jour pour s'engager comme <iomestique dans un château.
Il exposa au portier ce qu'il demandait en le priant de le présenter au seigneur. Le concierge accepta mais en lui demandant son nom.
— « Pourquoi voulez-vous savoir mon nom?
-— Parce que j'ai besoin de connaître tous les
gens du château.
-^ Vous me reconnaîtrez bien sans cela.
— Je te dis que j'ai besoin de savoir comment tu t'appelles.
-~.Je vous l'aurais déjà dit, mais... mon nom est si ridicule. Puisque vous y tenez, le voici. Je m'app^e Moi-Même. »
Le portier présenta le nouveau venu au seigneur du château.
— « Q}ie désires-tu ? lui demanda celui-<ci.
— Entrer à votre service comme valet de chambre.
— C'est bien. Tu auras vingt écus par an, plus les habits. A propos quel est ton nom ?
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— Je n'ose pas le dire. Il est si drôle !
— Qu'importe!
— Eh bienl je m'appelle : Retene^'-Mùi^pai^ Derrière, »
Le diâtelain envoya son nouveau valet pendre les ordres de sa femme et de sa fille.
— « Comment t'appelles-tu ? demanda la pré»
liniëre.
— Madame, mon nom est bien laid ; mais puîs^ que vous y tener, je m'appelle La Lune, »
La jeune fille lui posa la même question et le valet lui dit qu'il s'appelait La Sauc».
S'étant trouvé avec la servante, et celle-ci ayant elle aussi voulu savoir son nom, il lui répoii<fit : Le Chat»
Le soir venu, le valet fut chargé de servir à table. Dans l'un des plats se trouvait une sauce dont la jeune fille demanda plusieurs fois, malgré les remontrances de ses parents. Le dîner fini, le seigneur, sa femme et sa fille allèrent se coucher. Le valet avait été mis en appétit par l'odeur des mets servis à ses maîtres et il voulut faire un bon repas. Il alla s'asseoir dans la cuisine auprès de la servante espérant qu'elle se retirerait et qu'il pourrait enlever un gigot ou un poulet. Mais la ser-
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vante $*en aperçut et l'ayant invité à aller se coucher sans qu'il en fît rien, elle alla à la chambre de son maître couché et le réveilla.
— « Qji'y a-t-il donc?
«^ Le Chat veut rester dans le coin du feu.
— Imbécile I il faut l'y laisser, » dit le. seigneur^ pensant au chat.
La servante alla se coucher et le valet fit un bon dîner.
— « C2Mel<)ues cerises pour mon dessert m'iraient fort, » pensa-il. Et il grimpa sur un gros cerisier placé devant la chambre à coucher du seigneur.
La femme ne dormait pas. Voyant le domestique sur le cerisier, elle réveilla son mari. — • « Diable 1 quoi encore ?
— La Lune est sur le cerisier.
— C'est bien, c'est bien 1 laisse-moi dormir. » Et le seigneur se rendormit.
Le valet n'était pas encore satisfait. Il monta doucement à la chambre de la jeune fille et se coucha à ses côtés.
— « Maman, maman l
— Qu'y a-t-il, ma fille? — *> La Sauce me fait mal !
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— Que veux-tu que j'y fasse? Je t'avais prévenue. Que cela te serve de leçon. »
Cette fois la femme s'endormit.
Le matin venu, le valet s'habilla et descendit doucement les escaliers pour s'enfuir. Mais la jeune fille alla prévenir son père qui se mit à la poursuite du paysan.
Le domestique courait par la cour pour s'échapper et le seigneur criait :
— « Arrêtez Retenez-Moi-par-Derrière I Retenez-Moi-par-Derrière ! »
Les autres domestiques se saisirent de Thalnt de leur maître croyant qu'il leur disait de le tetenir par derrière. Aussi en était-il devenu plus furieux encore.
Le portier voulut saisir le valet, mais celui-ci le jeta dans un fossé et courut vers les bois.
Le châtelain arriva au fossé.
— « Qui t'a fait ced ?
— C'est Moi-Même ! c'est Moi-Même I
— Alors tu n'as rien à dire. »
Pendant ce temps, le valet avait disparu et le seigneur n'en entendit plus jamais parler.
(Conté en décembre 1880, par M. Albert Bouhnpu, Je Beaucourt [SomrneJ).