POURQUOI LA FEMME FAIT LB MÉNAGE
UPARAVANT, dans le bon vieux temps, et soyez certains qu'il y a bien longtemps que ce bon vieux temps est passé, Thomme n'était pas plus que la femme ; ils faisaient alternativement les travaux du ménage et les hommes ne songeaient pas trop à s'en plaindre : c'était la coutume.
En ce moment, il y avait à Warloy un cordonnier nommé Jean qui aimait plus sa bouteille que son tire-pied. Sa femme Marianne ne le voyait pas d'un bon œil passer une bonne partie de sa journée dans les cabarets du village. Un jour où le cordonnier était de « ménage, » comme celui-ci oubliait l'ouvrage en buvant au café voisin quelques chopes de bière avec des amis, sa femme alla l'y trouver, lui fit des reproches sur sa paresse, son inconduite et finalement se prit de querelie avec lui.
— « Eh bien ! dit Marianne, puisqu'il en est ainsi, je ne te parlerai plus.
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— Tu ne me parleras plus, dis-tu ? Soit, je «ç prends au mot. Mettons un dédit. Tu es toujours à m'ennuyer avec ton ménage : celui de noa$ deux qui le premier parlera à Tautre fera le inér nage, rincera la vaisselle, balayera la maisopi préparera la soupe et la bouiUie, blanchira h linge, enfin fera tous les travaux que Ton a coutume de se partager dans le ménage.
— Cest entendu I Cest entendu I ivrogne de malheur! »
Et la femme s'en alla.
Pendant quinze jours, il ne fut échangé aucune parole entre les deux époux ; ce n'est pas que Marianne put aisément se passer de parler, surtout à son mari, qu'elle aimait beaucoup malgré les petites querelles d'intérieur, mais il lui aurait fallu faire le ménage et c'était ce à quoi elle ne tenait en aucune façon.
Au bout de ce temps, un voyageur passant par Warloy eut besoin d'une paire de bottes ; il demanda la demeure du cordonnier et vint chez celui-ci. La porte de la maison était ouverte, il entra, alla droit à Jean, se découvrit et salua d'un beau : « Bonjour, monsieur le cordonnier ! »
Jean, sam répondre se mit à siffler l'air de :
Au Clair de la Lufie, mon ami Pierrot...
' — « Voilà un homme mal appris, se (fit Tétnaigar. Qp'importe 1 Monsieur le cordonnier, j'aurais besoin pour demain d'une belle paire de buttes ; je ne vous marchanderai pas le prix ; pouvez-vous me la faire^
^ Psst..... An clair de la luno, Mon ami Pierrot, Prète-moi ta plnme Pour écrire un mot...
continua de siffler maître Jean le cordonnier.
— Vous n*entende2 donc pas ? »
Et le cordonnier se remit à siffler de plus belle.
— « Cet homme est fou, » pensa le voyageur.
« Voyons si je pourrai tirer quelque chose de sa femme. »
Et il s'avança vers la femme qui, assise à son rouet, filait tranquillement en chantant :
Passez la, navette,
Le bon temps Tiendra.
— c Ma bonne femme, qu'a donc votre mari ?
Je viens de lui parler et, comme un grand nigaud.
■dhiBaMMMUirfAMi
il me siffle au nez sans se donner la peine de nie répondre. »
Marianne fit un beau salut au « monsieur » et reprit son rouet et aussi sa chanson :
Passez la navette, Le bon temps viendra.
« Mais, madame.
Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne I Restons aillou (où) qu*ou (que nous) sommes.
Passons la navette.
Le bon temps viendra.
— Je suis donc chez des fous ? dites donc la femme? dit le voyageur qui s'impatientait beaucoup. »
Passez la navette...
avait recommencé la femme pour toute réponse.
— « Attendez donc ; je vais vous la passer, la navette ! si vous croyez vous moquer ainsi d'un étranger. »
Et prenant son bâton, il se mit en devoir d'en frapper la femme à coups redoublés, pendant que
le joyeux cordonnier, maître Jean, reprenait gaiement :
Passez la navette,
Le bon temps viendra.
Qii'il plenve, qu'il vente, qu'il tonne, Restons aiUou qu'on sommée.
Ceci exaspéra Marianne qui, oubliant la convention, ne put s'empêcher de s'écrier :
— « Oh ! le misérable. Tu ne viendras donc pas à mon secours 1
— Femme, à dater de ce jour, tu feras le ménage, rinceras la vaisselle, balayeras la maison, prépareras la soupe et la bouillie, blanchiras le linge, écumeras le pot au feu et feras tous les travaux que l'on avait coutume de se partager dans le ménage. »
Marianne dut en passer par là; Jean raconta l'aventure à ses voisins et, chacun dans sa maison, laissa les travaux du ménage à la femme. La coutume était bonne, on la conserva. Mais une
nuit Le cop chanta, il était jour, et mon conte
est fini.
{OmU m juillet JS79, par M. AugtisU Gauriin, atuien nteitHÛr, â Warlcy-Baillon [5oMfn«]).
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