‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 6 sur 67 · L — LES FÉES · texte numérisé non relu

L — LES FÉES

,AjfS les contes popuUires et dans les légendes qae jusqu'ici j'ai pu recueillir en Picardie, le rAle joué par les fées se réduit à bien peu de chose. Partout où dans les contes similaires des antres pays on rencontre une fte, on ne trouve ici qu'une sorcière ou la main du diable ou du bon Dieu. On Toit pourtant leur souvenir dans nombre dénominations : Monugne des Fées, Trou aux Fées et siuW dans les Champs aux Fées. U n'est presque pas de village où l'on ne montre un espace circulaire où, d'après la tradition, les fées, les sorcières, les lutins et le diable se réunissaient i certains jours pour y faire le sabbat.

Les sorcières prenaient leur « manche à rtmon » •— manche de balai — > et récitaient la formule sacxanenteUe :

« Saute haies, saute buissons, Fais-moi aller où ils sont. »

Et inimédiatement elles se trouvaient portées «u Clunnp aux Fies. Elles s'y livraient à des danses, à des chants, à des oi^ie» sans nom et ne rentraient que fort tard dans la nuit. Leur ftme j ouïssait même de la fiaculté de quitter le corps pour se rendre à ces réunions, et pendant ce temps la sorcière paraissait morte pour se ranimer au retour de l'esprit.

Plusieurs d'entre elles se déchiraient aux bois et ans buissons quand il leur arrivait de dire :

« Traverse haies, traverse buissons.

Fais-moi aller où ils sont. »

De nos jours encore les paysans n'osent traverser les cercles £intastiqiies tracés par les sorcières et les lutins dans les Champs aux Fées, et l'on raconte mille aventures terribles arrivées aux audacieux qui essayèrent de découvrir les secrets des sorcières.

LA f£e qui se change en enfant

iNE jeune femme mit au monde une petite fille. Les voisines lui conseillèrent de placer un chapelet bénit au cou de l'enfant. Mais la jeune mère qualifia leurs dires de billevesées et leur déclara qu'elle prétendait ne point se soumettre aux vieilles coutumes d'autrefois.

L'eoÊmt n'eut donc point de chapelet bénit ; on la plaça dans un charmant petit berceau et Ton commença à parler du jour où le baptême aurait lieu.

Mais une fée, profitant un beau matin de Tabsence de la mare, entra dans la maison, s*ap{^ocha du berceau et, trouvant la petite enfant à son goût, Tenleva et l'emporta chez une de ses amies, fée comme elle, à qui elle la confia en lui recommandant d'en prendre le plus grand soin. Ensuite elle revint au village, rentra dans la maison, se rapetissa jusqu'à devenir toute petite, toute petite, €t se coucha dans le berceau au lieu et place de la petite fille. N'eût été sa vieille peau tannée et ridée et sa laideur, ou l'eût prise pour la jeune enfant.

La jeune femme étant revenue peu après à la maison, songea à allaiter sa fille.

— <c Ohl Dieu, le petit monstre 1 ne put-elle s'empêcher de s'écrier à la vue de lenfant qui se trouvait dans le berceau. Ce n'est point là la charmante enfant que j'ai laissée dans ce berceau tout à l'heure. Pour sûr que les fées me l'auront changée. Mes voisines av^aient bien raison de me recommander de placer un chapelet bénit au cou

de ma petite fille. Mais que faire? que faire? mon Dieu!... »

Après avoir bien réfléchi, la jeune mère pensa que l'enfant qui se trouvait dans le berceau pouvait fort bien être sa propre fille changée, enlaidie ainsi par les fées; et, ne sachant à quoi se résoudre, elle fit part de ises doutes à une de ses parentes qui passait pour fort experte en la matière.

— « Voici ce qu'il te faudra faire, lui dit celle-ci. Rentrée chez toi, place le berceau de ta fille auprès du foyer. Puis, prends une douzaine d'œufs, casse-les par le milieu avec soin et, après avoir vidé les coquilles, remplis-les d'eau et mets-les à bouillir dans les cendres bien chaudes. Fais ceci bien gravement et sans rire. Si l'enfant est fille de fée ou fée elle-même, elle ne pourra s'empêcher de se trahir par quelque mot qui lui échappera. Hâte-toi, surtout. Pendant ce temps, qui sait ce qui peut arriver à ta petite fille? »

La femme, à peine rentrée chez elle, approcha le berceau de la cheminée, cassa les œufs et mit les coquilles à bouillir dans les cendres du foyer. La fée regardait les coquilles avec le plus grand étonnement. Qjiand elle vit l'eau bouillir, elle n'y

tint plus; elle se redressa dans le berceau et se mit à chanter :

j*ai Men pour le moins neuf cents et quelques ans; Jamais }e n*ai vu tant de petits pott bouillants \

La femme vit bien ainsi qu'elle avait affaire à une fée et non à^ sa petite fille. Aussi, prenant la petite fée dans ses bras, elle lui dit :

— <c Méchante féel Qji'as-tu fait de ma petite fille? Où l'as-m cachée? Rends-la-moi tout de suite ou je te jette dans le foyer 1

— Ahl ahl ahl Marie Colin est bien fine!

Si tu avais connu Marie Colin, tu aurais placé un chapelet bénit au cou de ta petite fille I... Tu ne Tas pas ^t. Marie Colin est venue et a emporté l'enfantl'Ah! ahl alil Marie Colin est fine! Elle a pris la place de Tenfant et Ta envoyée à la fée, son amie. Mais, tiens, je te rendrai ta fiUe si tu veux bien...

— Qjioi faire? Je suis prête à tout.

— Eh bien! t'engager à lui arracher un cheveu tous les jours. Si tu oublies de le faire un seul jour, Marie Colin reviendra prendre ta fille et ton enflant mourra.

— Py consens; mais rends-moi vite ma fille!

8 LITTÉRATURB ORALE

^ta^ârtirf^kM

— Tu vas la retrouver dans le berceau dès que je serai partie. Adieu 1 adieu! »

Et ce disant la petite fëe quitta le maillot dans lequel elle se trouvait renfermée, grandit, grandit et reprit sa forme et sa taiUe naturelles. Pui^^ sautant de ci de là dans la maison, elle avisa l'ouverture de la cheminée, contempla une dernière foi^ les coquilles d'oeufs dans le foyer et dis^ parut en chantant :

j*ai bien pour le moins neuf cents et quelques ans ; Jamais je n*avais vu tant de petits pots bouillants 1

Au même instant, la mère entendait des hi ! hi I bi 1 dans le berceau ; c'était sa petite fille qui mar* quait-son retour à la maison par une muâque à sa façon.

. Elle était fort bien portante et ne semblait en aucune façon avoir souffert de son séjour chez les fées.

Jugez de la joie de sa mère, qui n'eut garde, à partir de ce jour, d'oublier d'enlever, chaque matin, un cheveu de la tête de son petit chérubin.

(Cçnté en février i88it à Paris, par Madame A, Camoy).

DELA nÇAMDlE

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