‹ Littérature & philosophie mèléesChapitre 13 sur 26 · M. de Barentin. Séance du 24 juin · texte numérisé non relu

M. de Barentin. Séance du 24 juin

Le 22 septembre i 789, le roi fait offrir à l'Assemblée l'abandon de son argenterie et de sa yaisselle pour les besoins de TÈtat. Le côté droit admire, s'extasie et pleure. Quant h moi^ s'écrie Mirabeau, y> ne nC apitoie pas aisé» ment sur la faïence des grands.

Son dédain était beau, son rire était beau ; mais sa colère était sublime.

Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout à coup enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir l'orateur et le taureau, si c'était au milieu d'un dbcours, par exemple, il quittait tout sur-le-champ^ il laissait là les idées entamées, il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui, faute de couronnement, il abandonnait la question net, et se ruait tête baissée sur l'incident. Alors, malheur à l'interrupteur I malheur au toréador qui lui avait jeté la vanderille ! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pi^ds. Il allait et venait sur lui^il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses vices, avec ses ridicules; il n*omettait rien, il n'épargnait rien, il ne manquait rien ; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de la tribune ; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup, toute phrase était flèche ; il avait la furie au cœur, c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et puissant orateur, beau surtout dans ce moment-là ! C'est alors qu'il fallait voir comme

il chassait au loin tous les nuages de la discussion 1 C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux faisait moutonner toutes les tètes de l'Assemblée ! Chose singCH lîère I il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emporte'^ ment. L'irritation la plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les secousses qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure, et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des meta-' phores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acérées sur le front pÀle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus tard, devait traiter les tètes comme Phocion les discours ; soit qu'il mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi et tout couverts de l'écume de sa colère ; soit qu il enfonçât les ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat Target, il était grand et magnifique, et il avait une sorte de majesté formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos pères nous l'ont dit ; qui n'avait pas vu Mirabeau en colère, n'avait pas vu Mirabeau. Dans la colère, son génie faisait la roue et étalait toutes ses splendeors. La colère allait à cet homme, comme la tempête à l'Océan.

Et, sans le vouloir, dans ce que nous veno^ns d'écrire pour figurer la surnaturelle éloquence de cet homme, nous l'avons peinte par la amfusion même des images. Mirabeau, en effet, ce n'était pas seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlète, ou l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'Océan ; c'était, dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses, tout cela à hi fois* C'était Protée.

Pour qui ]*a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief, couleur, haleine, mouvement, vie et àme, a disparu. Tout dans ces belles harangues aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souffle qui faisait tourbillonner toutes ces idées comme les feuilles dans Touragan? Voilà bien le root, mais où est le geste? Voilà le cri, où est l'accent ? Voilà la parole, où est le regard ? Voilà le discours, où est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à demi.

Dans l'Assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait ceux qui regardaient attentivement, c'était la Convention. Pour quiconque a étudié cette époque, il est évident que dès 1789 la Convention était dans l'Assemblée constituante. Elle y était à l'état de germe, à l'état de fœtus, à l'état d'ébauche. C'était encore quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute ; une nuance plus foncée que la couleur générale; une note détonnant parfois dans l'orchestre ; un refrain morose dans un chœur d'espérances et d'illusions ; un détail qui offrait quelque discordance avec Tensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches donnant un certain accent à de certains mots ; trente voix, rien que trente voix qui devaient plus tard se ramifier, suivant une effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en Montagne ; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout était déjà dans

ET PHILOSOPHIE IVIÉLÉES. 137

ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 thermidor, sanglante trilogie ; Buzot, qui devait dévorer Louis XVI, Robespierre, qui devait dévorer Buzot, Vadier, qui devait dévorer Robespierre, trinité sinistre. Parmi ces hommes, les plus médiocres et les plus ignorés, Hébrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire étrange daiis les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, Phistorien devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon nous, n'a pas été assez observée. Dans le cas présent, ce n'était certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps législatif que cette excroissance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une forme monstrueuse, que l'embryon de la Convention dans le flanc de la Constituante. Œuf de vautour porté par une aigle !

Dès lors, beaucoup de bons esprits dans l'Assemblée constituante s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes impénétrables qui semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait à peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les choses essentielles à la civilisation, que 89 n'avait pas déracinées. Rabaut-Saint-Ëtienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre, qui ne la croyait pas commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs

i38 LiriERATURE

présents de la monarchie tremblaient deTant le» démolisseurs futurs de la société. Ceux-ci» comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, étaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, d'insolentes interruptions aux . plus graves orateurs; et, comme tout le monde savait •qu'il y avait des événements pour ces hommes dans un prochain avenir, personne n'osait leur répliquer. C'est dans ces moments où l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur à l'assemblée qui existait, c'est alors que se manifestait avec splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau Dans le sentiment de sa toute- puissance, «t sans se douter qu'il fit une chose si grande, il criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la Constituante : Silence aux trente voix I et la Convention se taisait.

Cet antre d'Eole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le pied sur le couvercle.

Mirabeau mort, toutes les arrière-pensées anarchiques firent irruption.

Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à propos. Après avoir déchatné bien des orages dans l'État, il est évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine qu'il avait commencée ; mais elles se condensaient par cette com-* pression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion

réyolotioDnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeauy tout géant qu'il était^

Concluons.

Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nou^ dirions: Mirabeau, ce n'est pas un bomme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui parle.

Un immense événement ! la cbute de la forme monar^ chique en France.

Sous Mirabeau, ni la monarchie, ni la république n'étaient possibles. La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époque qui prépare. Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à Taise, il fallait que l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent pêle-mêle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le génie de Mirabeau se fût peut-être brisé l'aile.

Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un se^is profond des hommes. A son arrivée aux états généraux, il observa longtemps en silence, dans l'assemblée et hors de l'assemblée, le groupe alors si

Page 1