‹ Littérature & philosophie mèléesChapitre 12 sur 26 · Mme da Saillant · texte numérisé non relu

Mme da Saillant

Alirabeau qui écrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son ordre de Cincinnatus^ et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine sur la liberté de C Escaut Jfoseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon Voltaire, ce buste de césar romain dans le goût Pompadour ; soit qu'il foule dans les doubles fonds du cabinet de Berlin, et qu'il en tire cette Histoire secrète que la cour de France fait livrer juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladresse insigne; car de ces livres brûlés par la main du bourreau il s'échappait toujours des flammèches et des étincelles, lesquelles se dispersaient au loin, selon le vent qui soufiQait, sur le toit vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur toutes les tètes, faites d'étoupe alors; soit qu'il invective au passage cette charretée de charlatans qui a fait tant de bruit sur le pavé du dix-huitième siècle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Galonné et Cagliostro ; quel que soit le livre qu'il écrit enfin, sa pensée sufiBt toujours au sujet, mais son style ne sufiBt pas toujours à sa pensée. Son idée est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à Mme de Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit, et qui sont des harangues d'amour * comme ses discours à la Constituante sont des harangues de révolution; excepté là, disons-nous, le style qu'il trouve

I . Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui jont jKission pure. Nous jetons sur les autres le Toile qui convient.

as LITTËaATUaE

dans son écritoire est en général (fane fovme niédîacre, pâteux, mal lié, mou aux cxiréintté!i des phrases, sec d'adlIewRi , se eomp€>saiit d'ime coukur terne avec des épèthètes banales, pauvre en ianges^. o« n'offrant par places, et bien rarement encore, qfae des mosaïque» bi- 2arres de métaj^ore» pea adhérentes entre eiiesr On sent en le lisant que les idées de eet homme ne sont pas, comme celles des grands prosaieursHKS, fautes de cette snbstaiMïe particulière qui se prête, sonple et malle, à tonte» les eiselmres deFezpression, qm s'insinue booîllante et Hqmde dans tons les recoins da moale où Fécnyain la verse, et se fige ensuite; lave d'abord,, gramt après*. On sent en le Hsant qne bi«n des chose» regrettables sont restées dans sa tète, que le papier n'a qu'un à-peu-près, que ce génie n^esl pas conformé de ia^n à s'exprimer complètement dan» mn liivre, et qu une plome n'est pas le meilleur condwteur possîMe pomr tous les inîdes comprimé» dans ce cerveau plein de tonnerres.

Mirabean qui parle, c'est Miaraè^esni. Mirabean <pii parle, c'est IVau qui coule, c'est le iot qui écumcy c'est le feu qui étincelle, c'est l'oiseatt qui vole, c'est une chose qui fait son brait propre, e'est une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et harmonieux !

Mirabeau à k tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce point maintenant, c'est quelque chose <k magnîBqae. Là, il est bîea lui, lui tout entier,, lui tout-puissant. Là, plu» de table, plus de papier, plus d'écritoire hérissée de plumes, plus de cabinet solitaire, plus de silence et de méditation -, mais un marbre qu'on peut frap|3er, un escalier qu'on peut monter en courant.

one tribune, espèce de cage de cette sorte de béte fauve, où Ton peut aller et venir, marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses poings^ peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idée avec un coup d'œil; un tas d'hommes qu'on peut regard sr fixement; un grand tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui laime, le peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes, tontes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions^ toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut tirer le son qu'il veut, comme des touches d'un immense clavecin; au* dessus de lui la voûte de la salle de l'Assemblée constituante, vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des pensées ; car on renversé les monarchies avec les idées qui tombent d'une pareille voûte sur une pareille tête.

Ohl qu'il est bien là sur son terrain, cet homme ! qu'il y a bien le pied ferme et sûr ! que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement les conditions de la pi oduction extérieure pour cette pensée ! Après Mirabeau écrivain Mirabeau orateur, quelle transfiguration!

Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules, comme l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, il portait sa pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans l'assemblée comme le rugissement du lion dans la

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ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tète, avait quelque chose d'une crinière. Son sourcil remuait tout» comme celui de Jupiter, cuncta supercilio moventis. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le marbre de la tri^ bune. Tout son \isage, toute son attitude, toute ça personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tète avait une laideur grandiose et fulgurante dont Tefiet, par moments, était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté ; quand la partie avait Tair presque égale entre la monarchie encore forte et les théories encore faibles; quand aucune des idées qui devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa croissahce complète; quand la Révolution, mal gardée et mal armée, paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se ruait en masse sur elle avec des cris de victoire : alors la tête monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pétrifiait les assaillants. Le génie de la Révolution s'était forgé une égide avec toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, de Bayle, de Montesq'iieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, et avait mis la tête de Mirabeau au milieu.

Il n'était pas seulement grand à la tribune, il était grand sur son siège; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent autant de choses dans un mot que dans un discours. Laf omette a une armée ^ disait^il à M. de Suleau, mais f ai ma tête. Il interrompait Robe»* pierre avec cette parole profonde : Cet homme ira loin^ car il croit tout ce qu'il dit.

Il interpellait la cour dans l'occasion : La cour affame le peuple. Trahison l Le peuple lui vendra la constitution pour du pain. Tout l'instinct du grand révolutionnaire est dans ce mot.

Vahhé Sieyès , disait-il , métaphysicien voyageant sur une mappemonde. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes.

Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du bras droit contre Robespierre, M. de Cazalès, avec son assurance d*homme médiocre, lui jette cette interruption : Fous êtes un bavard^ et voilà tout, Mirabeau se tourne vers l'abbé Goûtes, qui occupait le fauteuil : Monsieur le Prési^ dent^ dit-il avec une grandeur d'enfant, faites donc taire M, de Cazalès y qui m appelle bavard,

L'Assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette phrase : U Assemblée apporte aux pieds de Votre Majesté une offrande^ etc. — La majesté na pas de pieds ^ dit froidement Mirabeau.

L'Assemblée veut dire un peu plus loin cpî'ellc est ivre de la gloire de son roi, « Y pensez- vous? objecte Mirabeau ; des gens qui font des lois et qui sont ivres l »

Quelquefois il caractérisait d*un mot, qu'on eût dit

traduit de Tacite, l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il criait aux ministres /par exemple : Ne me parlez pas de votre duc de Savoie^ mauvais voisin de toute liberté!

Quelquefob il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable !

Il raillait la Bastille, c II y a eu, disait-il, cinquantequatre lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie. »

Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait concerne M. de Gamaches et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute : « Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble. »

Quelquefois il souriait. Lorsque la question de régence se débat devant l'Assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d*Orléans, et le côté droit à M. le prince de Gondé, alors émigré en Allemagne. Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince peut avoir des raisons pour ne. pas avoir prêté serment; par exemple, il peut avoir fait un voyage outre-mer.... Mirabeau répond : c Le discours

da préopinant va être imprimé ; je demande à en rédiger Terratum, Outre-mer^ lisez outre-Rhin. » Et cette plaisanterie décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a da chat dans le lion.

Une autre fois, comme les procureurs de l'Assemblée avaient barbouillé un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève : « Je demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu'il y aurait à ce que l'Assemblée nationale de France parlÀt français, et même écrivît en français les lois qu'elle propose. »

Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres de la Saint- Barthélémy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le monde ; mais il disait en passant : Monsieur tamirai de Coligny^ quiy par parenthèse^ était mon cousin. La parenthèse était digne de l'homme dont le père écrivait : // ny a qiHune mésalliance dans ma famille^ les Médicis^ — Mon cousin^ monsieur Vamiral de Coligny^ c'eût été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du peuple de 1791.

Dans un autre instant il parlait aussi de son digne cou» siny monsieur le garde des sceaux * ; mais c'était d'un autre ton.

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