SUBVENTION AUX THÉÂTRES
BAFPORT Ua à. l'aSUMBLÉB OOIfSTITnÂlfTB DANS LA tIANCK DU 17 TOILLET 4848.
CrrOTENS RBPBéSENTÀNTS,
Dans les graves conjonctures où nous sommes, en examinant le projet de subvention aux théâtres de Paris, Totre comité de l'intérieur et la commission qu'il a nommée ont eu le courage d'écarter toutes les hautes considérations d'art, de littérature, de gloire nationale, qui viendraient si naturellement en aide au projet, que nous conservons du reste, et que nous ferons certainement valoir à l'occasion dans des temps meilleurs; le comité, dis-je, a eu le courage d'écarter toutes ces considérations pour ne se préoccuper de la mesure proposée qu'au point de vue de l'utilité politique.
C'est à ce point de vue unique d'une grande et évidente utilité politique et immédiate, que nous avons l'honneur de vous proposer l'adoption de la mesure.
Les théâtres de Paris sont peut- être les rouages principaux de ce mécanisme compliqué qui met en mouvement le luxe de la capitale et les innombrables industrie^
que ce luxe engendre et alimente ; mécanisme immense et délicat, que les bons gouvernements entretiennent avec soin, qui ne s^ arrête jamais sans que la misère naisse à l'instant même, et qui, s'il venait jamais à se briser, marquerait l'heure fatale où les révolutions sociales succèdent aux révolutions politiques.
Les théâtres de Paris, messieurs, donnent une notable impulsion à l'industrie parisienne, qui, à son tour, communique la vie à l'industrie des départements. Toutes les branches du commerce reçoLvem quelque cbfwe-du théâtre. Les théâtre» de Paris font vivre directement dix mille familles, (rente ou quarante métiers divers, occupant chacun des centaines d'ouvriers, et versent' annuellement dans la circulation une somme qui, d'après des chiflres incontestables, ne peut guère être évaluée à moins de vingt ou trente millions.
La clôture des théâtres de Paris est donc une véritable catastrophe commerciale qui a toutes les proportions d'une calamité pubKque. Les faire vivre, c'est vivifier toute la capitale. Yous avez accordé, il y a peu de jours^ cinq millions à l'industrie du bâtiment ; accorder aujourd'hui un subside aux théâtres, c'est appliquer le même principe, c'est pourvoir aux mêmes nécessités politiques. Si vous refusiez aujourd'hui ces six cent mille francs à une industrie utile, vous auriez dans un mois plusieurs millions à ajouter à vos aumônes.
D'autres considérations font encore ressortir l'importance politique de la mesure qui rouvrirait nos théâtres. A une époque comme la nôtre, où les esprits se laissent entraîner, dans cette espèce de lassitude et de désœuvrement qui suit les révolutions, à toutes les émotions, et quelquefois à toutes les violences de la fièvre politique ,
les représentations dramalîftte» sont xme distraction souhaitable, et peuvent être une beurene el puissante diversion. L'expérience a prouvé que^ pour le peuple parisien en particulier, il fiiut le dire à la louange de ce peuple si intelligent, le théâtre est un calmant efficace et souverain.
Ce peuple, pareil à tant d' égards au peuple athénien, se tourne toujours volontiers, même dans les jours d'agitation, vers les joies de PinteUiga:ice et de Fesprit. Peu d'attroupements résistent à un tbéâlre ouvert; aucun attroupement ne résisterait à un spectasc-le gratis.
L'utilité politique de la mesure de la subvention aux théâtres est donc démontrée. Il importe que les théâtres de Paris rouvrent et se soutiennent, et l'État consulte un grand intérêt public en leur accordant un subside qui leur permettra de vivre jjusqu'à la saison d'biver, où leur prospérité renaîtra, nous Tespérons, et sera à la fois un témoignage et un élément de la proscrite générale.
Cela posé, ce grand intérêt politique une fois constaté, votre comité a dû rechercher les moyens d^arriver sûrement à ce but : faire vivre les théâtres jœqu'à l'hiver. Pour cela, il fallait avant tout qu'attcwie partie de la somme votée par nous ne put être détournée de sa destination, et consacrée, par exemple, à payer les dettes que les théâtres ont contractées depuis cinq mois qu'ils luttent avec le plus honorable courage contre les difficultés de la situation. Cet argent est destiné à l'avenir, et non au passé. Il ne pourra être revendiqué par aucun créancier. Votre comité vous propose de déclarer les sommes allouées aux théâtres par le décret incessibles et insaisissables.
Les sommes ne seraient versées aux directeurs des
théâtres que sous les conditions acceptées par eux, ayant toutes pour objet la meilleure exploitation de chaque théâtre en particulier, et que les directeurs seraient tenus d'observer sons peine de perdre leur droit à Fallocation.
Quant aux sommes en elles-mêmes, votre comité en a examiné soigneusement la répartition. Cette répartition a été modifiée pour quelques théâtres, d'accord avec M. le ministre de l'intérieur, et toujours dans le but d'utilité positive qui a préoccupé votre comité.
L'allocation de 170 000 francs a été conservée à l'Opéra, dont la prospérité se lie si étroitement à la paix de la capitale* La part du Vaudeville a été portée à 24 000 francs, sous la condition que les directeurs ne négligeront rien pour rendre à ce théâtre son ancienne splendeur, et pour y ramener la troupe excellente que tout Paris y applaudissait dans ces derniers temps.
Un théâtre oublié a été rétabli dans la nomenclature : c'est le théâtre Beaumarchais, c'est-à-dire le théâtre spécial du huitième arrondissement et du faubourg Saint- Antoine. L'Assemblée s'associera à la pensée qui a voulu favoriser la réouverture de ce théâtre.
Voici cette répartition , telle qu'elle est indiquée et arrêtée dans l'exposé des motifs qui vous a été distribué ce matin :
francs.
Pour rOpéra, théâtre de la Nation 170 000
Pour le théâtre de h» République 105 000
Pour rOpéra-Comique 80 000
Pour l'Odéon 45000
Pour le Gymnase • 30000
Pour la Porte-Saint-Martin 35 000
A reporter 465 000
Report,,,, 465000
Pour le Vaudeville 24000
Pour les Variétés 24 000
Pour le Théâtre Montansier 15 000
Pour l'Ambigu- Comique 25 000
Pour la Gaieté 25 000
Pour le Théâtre Historique 27 000
Pour le Cirque 4 000
Pour les Folies-Dramatiques • 11 000
Pour les Délassements- Comiques 11 000
Pour le Théâtre Beaumarchais 10 000
Pour le Théâtre T-Azary 4 000
Pour le Théâtre des Funambules 5 000
Pour le Théâtre du Luxembourg 5 000
Pour les théâtres de la banlieue 10 000
Pour l'Hippodrome 5 000
Pour éventualités 10 000
Total 680 000
Le comité a cru nécessaire d* ajouter aux subventions réparties une somme de 10 000 francs destinée à des allocations éventuelles qu'il est impossible de ne pas prévoir en pareille matière.
Afin de multiplier les précautions et de rendre tout abus impossible, votre comité, d'accord avec le ministre, vous propose d'ordonner, par l'article 2 du décret, que la distribution de la somme afférente à chaque théâtre sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquièmes, jusqu'au l«r octobre. Les deux tiers au moins de la somme seront affectés au payement des artistes, employés et gagistes des théâtres : enfin, le ministre rendra compte de mois en mois de l'exécution du décret à votre comité de l'intérieur.
Ua décret spécial avait été présenté pour le théâtre de la Nation ; le comité, ne voyant aucim motif à ce double emploi, a fondu les deux décrets en un seul.
Le crédit total alloué par les deux décrets ainsi réunis s'élève à 680 000 francs.
Par toutes les considérations que nous venons d'exposer devant vous, nous espérons, messieurs, que vous voudrez bien voler ce décret dont vous avez déjà reconnu et déclaré F urgence. 11 faut que tous les symptômes de la confiance et de la sécurité reparaissent ; il faut que les théâtres rouvrent ; il faut que la population reprenne sa sérénité en retrouvant ses plaisirs. Ce qui distrait les es|}rits les apaise. Il est temps de remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du commerce, de l'industrie, c'est-à-dire tout ce qui produit le travail, tout ce qui détruit la misère ; les théâtres sont un de ces moteurs.
Que les étrangers se sentent rappelés à Paris par le calme rétabli; qv^cn voie des passants dans les rues la asit, des voitures qui roulent, des boutiques ouvertes, des cafés éehirés ; qu'on p«isse rentrer iai*d chez soi; les théâtres vous restitueront toutes ces libertés de la vie parisienne, qui sont les mdkes mêmes de la tranqaàllité publique. 11 est temps de rendre sa physionomie vivante, animée, paisible, à cette grande ville de Paiîs, qui porte avec accablement, depuis un kemhs iMentôt, le plus douloureux de tous les deuils, le deuil de la guerre civile!
£t permettez au rapi)orteur de vous le dire en terminant, messieurs, ce que vous ferez en ce inonent serA utile pour le présent et fécond pour l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait perdu ; venex en aide au tbéàu e « le théâtre vous le rendra. Votre encourageisent sera pour
lui un eugagement. Aujourd'hui, la société secourt le théâtre, demain le théâtre secourra la société. Le théâtre, c'est là sa fonction et son devoir, moralise les masses en même temps qu'il enrichit la cité. Il peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps sérieux comme ceux où nous sommes, les auteurs dramatiques, libres désormais, comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, quç faire du théâtre une chaire de vérité et une tribune d'honnêteté, pousser les cœurs vers la fraternité, élever les esprits aux sentiments généreux par le spectacle des grandes choses, infiltrer dans le peuple la vertu et dans la foule la raison, enseigner, apaiser, éclairer, consoler, c'est la plus pure source de la renommée, c'est la plus belle forme de la gloire !