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LA LIBERTE D'ENSEIGNEMENT

OXSCOUAS PRONOKCi A L^ASSIMBLEZ UGXSLATIVK LX 46'jAK\1S& 1850.

Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche à ce qu'il y a de plus sérieux dans les destinées du pays, il faut aller tout de suite, et sans hésiter, au fond de la question. [Mouvement et attention)

Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout à l'heure ce que je ne veux pas.

Messieurs, à mon sens, le hut, difticile à atteindre et lointain sans doute, mais auquel il faut atteindre dans cette grave question de l'enseignement, le voici. {Plus haut! plus haut!)

Messieurs, toute question a son idéal. Pour moi, l'idéal de cette question de l'enseignement, le voici : l'instruction gratuite et obligatoire {Très-bien I três^ bien!), obligatoire au premier degré seulement, gratuite à tous les degrés. {Murmures h droite. — applaudissemcnts à gauche, ) L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'enfant {Mouvement), qui, ne vous y trompez pas, est plus sacré encore que le droit du père, et Gui se confond avec le di'oit de TËtat.

Je reprends. Voici donc, selon moi, l'idéal de la question : Finslruction gratuite et obligatoire dans )a mesure que je \iens de marquer. Un immense enseignement public, donné et réglé par l'État, partant de l'école du village et montant de degré en degré jusqu'au Collège de France, plus haut encore, jusqu'à Flnstitut <ie France. Les portes de la science toutes grandes ouvertes à toutes les intelligences. Partout où il y a un champ,r partout où il y a un esprit, qu'il y ait un livre. Pas une commune sans une école, pas une ville sans un collège, pas un chef-lieu saiis une faculté. Un vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste réseau d'ateliers intellectuels, lycées, gymnases, collèges, chaires, bibliothèques, mêlant leur rayonnement sur la surface du pays, éveillant partout les aptitudes et échauffant partout les vocations. En un mot^ l'échelle de la connaissance humaine dressée fermement par la main de l'État, posée dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures et aboutissant à la lumière. Aucune solution de continuité : le cœur du peuple mis en conununication avec le cerveau de la France. {Immenses applaitdissements.)

Voilà comme je comprendrais l'éducation publique nationale. Messieurs, à côté de cette magnifique instniction gratuite, sollicitant les esprits de tout ordre, offerte par FÉtat, donnant à tous, pour rien,^ les meilleurs maîtres et les meilleures méthodes^ modèle de science et de discipline, normale^ française, chrétienne, libérale, qui élèverait, sans nul doute, le génie national à sa plus haute sonime d'intensité, je placerais sans hésiter la liberté d'enseignement, la liberté d'enseignement pour les instituteurs privés, la liberté d'enseignement poor

les corporations religieuses, la liberté d'enseignement pleine, entière, absolue, soumise aux lois générales comme toutes les autres libertés, et je n'aurais pas besoin de lui donner le pouvoir inquiet de l'État pour surveillant, parce que je lui donnerais renseignement gratuit de l'État pour contre-poids. [Bravo! bravo! àgau~ che. — Murmures à droite.)

Ceci, messieurs, je le répète, est l'idéal de la question. r^e vous en troublez pas, nous ne sommes pas près d'y atteindre, car la solution du problème contient une question financière considérable, comme tous les problèmes sociaux du temps présent.

Messieurs, cet idéal, il était nécessaire de l'indiquer, car il faut toujours dire où Ton tend ; il offre d'innombrables points de vue, mais l'heure n'est pas venue de le développer. Je ménage les instants de l'Assemblée, et j'aborde immédiatement la question dans sa réalité positive actuelle. Je la prends où elle en est aujourd'hui, au point relatif de maturité où les événements . d'une part, et d'autre part la raison publique, l'ont amenée..

A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle, je veux, je le déclare, la liberté de l'enseignement; mais je veux la surveillance de l'Etat, et comme je veux cette surveillance effective, je veux l'Etat laïque, purement laïque, exclusivement laïque. L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matière d'enseignement, l'Etat n'est pas et ne peut être autre chose que laïque.

Je yeux, dis-je, la liberté de l'enseignement sous la surveillance de l'État, et je n'admets, pour personnifier l'État dans cette surveillance si délicate et si difficile qut exige le concours de toutes les forces vives du pays, que

690 DISCOURS £T HAPPORTS

des hommes appartenant sans doute aux carrières les plus graves, mais n'ayant aucun intérêt, soit de oonscîence, soit de politique, distinct de l'unité nationale. {Très^bien! à gaudte,) C'est vous dire que je n^in^podois, soit dans le conseil supérieur de surveillance, soit 4lans les conseils secondaires, ni évéques, ni délé^ gués d'évèques. J'entends maintenir, quant à nK», et au besoin faire phis profonde que jamais, cette antique et salutaire séparation de l'Église et de l'État, qui était la sagesse de nos pères, et cela dans Finlérét de l'Eglise comme dans l'intérêt de l'État. {Applaudissements,)

Je viens de, vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que je ne veux pas :

Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte.

Pourquoi ?

Messieurs, cette loi est une arme.

Une arme n'estrien par elle-même; die n'existe que par la main qui la saisit.

Or, quelle est^^la main qui se saisira de celte loi?

Là est toute la question.

Messieurs, c'est la main du , paru clérical. {Cest vrait — Longue agitation.)

Messieurs, je redoute cette main ; je veux briser l'arme^ je repousse le projet. {Très-biea! très*bienl)

Cela dit, j'entre dans* la discussion.

J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux opposants placés à mon point de voe, la seule objection qui ait une apparence de gravite.

On nous dit : « Vous excluez le clergé du conseil de .surveillance de l'État, vous voulez donc proscrire Te sei^nement religieux? »

' SUR LES LETTRES, LES ARTS, ETC. 29i

Messieurs, je m'explique. Jamais on De se méprendra, par ma faute, ni sur ce que je dis, ni sur ce que je pense.

Loin que je veuille profcrire l'enseignement religieux, entendez- vous bien? il est, selon moi, plus nécessaire aujourd'hui que jamais. Plus l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux il doit voir Dieu. {Mouvement,)

Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n'y a qu'un malheur, c'est une certaine tendance à tout mettre dans cette vie. {Sensation.) En donnant à l'homme pour fin et pour but la vie terrestre et matérielle, on aggrave toutes les misères par la négation qui est au bout, on ajoute à Taccablement des malheureux le poids insupportable du néant ; et de ce qui n'était que de la souffrance, c'est-à-dire la loi de Dieu, on fait le désespoir, c'est-à-dire la loi de l'enfer. {Long mouvement,) De là, de profondes convulsions sociales. {Oui! oui!)

Certes, je suis de ceux qui veulent, et personne n'en doute dans cette enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincérité, le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et par tous les moyens possibles, améliorer dans cette vie le sort matériel de ceux qui souffrent ; mais la première des améliorations, c'est de leur donner l'espérance. {Bravo î à droite.) Combien s'amoindrissent nos misères finies quand il s'y mêle une espérance infinie 1 {Très^hienl très-bien .')

Kotre devoir à tous, qui que nous soyons, les législateurs comme les évéques, les prêtres comme les écrivains, c'est de répandre, c'est de dépenser, c'est de

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prodiguer, sous toutes les formes, toute l'énergie sociale pour combattie et détruire la misère {Bravo! à gauche), et en même temps de faire lever toutes les têtes vers le ciel^Bravo! à droite)^ de diriger toutes les âmes, de tourner toutes les attentes vers une vie ultérieure où justice sera faite et où justice sera rendue. Disons le bien haut, personne n'aura injustement ni inutilement souffert. La mort est une restitution. [Très bien! à droite, — Mouvement,) La loi du monde matériel, c'est réquilibre ; la loi du monde moral, c'est Téquilé. Dieu se retrouve à la fin de tout. Ne J' oublions pas, et enseignons-le à tous : il n'y aurait aucune dignité à vivre, et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous devions mourir touf entiers. Ce qui allège le labeur, ce qui sanctifie le travail, ce qui rend Phomme fort, bon, sage, patient, bienveillant, juste, à la fois humble et grand, digne de Tintelligence, digne de la liberté, c'est d*avoir devant soi la perpétuelle vision d'un monde meilleur rayonnant à travers les ténèbres de cette vie, {F'ive et unanime approbation . )

Quant à moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce moment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d'autorité, qu'il me soit permis de le dire ici et de le déclarer, je le proclame du haut de cette tribune, j'y crois profondément à ce monde meilleur ; il est pour moi bien plus réel que celte misérable chimère que nous dévorons et que nous appelons la vie ; il est sans cesse devant mes yeux ; j'y crois de toutes les puissances de ma conviction, et après bien des luttes, bien des études et bien des épreuves, il est la suprême certitude de ma raison comme il est la suprême consolation de mon âme. [Profonde sensation,)

Je veux donc, je veux sincèrement, fermement, ardemment, l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement de l'Église et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux sincère et non hypocrite. (Bravo! bravo !) Je le veux ayant pour but le ciel et non la terre. (Mouvement.) Je ne veux pas qu'une chaire envahisse l'autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur. Ou, si je consens à ce mélange, moi législateur, je le surveille, j'ouvre sur les séminaires et sur les congrégations enseignantes l'œil de l'État, et, j'y insiste, de l'État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et de son unité.

Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes vœux, où la liberté complète d'enseignement pourra être proclamée, et en commençant je vous ai dit à quelles conditions, jusqu'à ce jour-là, je veux l'enseignement de l'Égliie en dedans de l'Église et non au dehors. Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l'État, par le clergé l'enseignement du clergé. En un mot, je veux, je le répète, ce que voulaient nos pères, l'Église chez elle et TÉtat chez lui. (Très bien!)

L'assemblée voit déjà clairement pourquoi je repousse le projet de loi ; mais j'achève de m' expliquer.

Messieurs, comme je vous l'indiquais tout à l'heure, ce projet est quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique, c'est une loi stratégique. (Chucho- ' tements.)

' Je m'adresse, non, certes, au vénérable évêque de

' Langres, non à quelque personne que ce soit dans cette

' enceinte, mais au parti qui a, smon rédigé, du moins

> inspiré le projet de loi, à ce parti à la fois éteint et ar-

' dent, au parti clérical. Je ne sais pas s'il est dans le .

294 DISCOURS ET RAPPOaTS

goayernement, je ne sais pas s'il est dans rassemblée (Mouvement); mais je le sens nn pea partout {Nouveau mouvement.) Il a Toreille fine^ il m'entendra. {On rit S) Je m'adresse donc au parti clérical, et je lui dis : Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me déGe de vous. Instruire, c'est construire. {Senseaion.) Je me défie de ce que vous construisez. {Très-bien ! très-bien ï)

Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'Âme des enfants, le développement des inteUi* gences neuves qui s'ouvrent à la vie, l'esprit des générations nouvelles, c'est-à-dire l'avenir de la France. Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, parce que vous le confier ce serait vous le livrer. {Mouvement.)

n ne me suffit pas que les génécatîODS nouvelles nous succèdent, j'entends qu'elles bous continuent. Voilà pourquoi je ne veux ni de votre main, ni de votre souffle sur elles.. Je ne veux pas que ce qui a été fait par nos pères soit défait par vous. Après cette gloire, je ne veux pas de cette honte. {Mtmvcmem prolongé.)

Votre loi est une loi qui a un masque. {Bravo !)

Elle dit une chose et elle en ferait une autre.* C'est une pensée d'asservissement qui prend les allures àà la liberté. C'est une confiseation iotîtolée doBaCion. Je n'en veux pas. Çdpplaudissemenis à gMu:ile.)

C'est votre habitude. Quand vous forgez uae chaîne, vous dites : « Voici une liberté ! » Quand vous faites raie proscription, vous criez : t Voiià une amnistie! « (2V9vve/mx appiaudissements .)

Ah 1 je ne vous confonds pfts avec l'Église, pas plus que je ne confonds le gui avec le chêne; Voms êtes les parasites de l'Église, vous êtes la maladie de rÉgUse.

SUR LES LETTÛES, LBS ARIS^ ETC. 295

{On rit,) Ignace est V ennemi de Jésvis,{lKive approbation à gauche.) Vous êtes,, non les ccoyants^ mais les sectaires d'uae religion qae vous ne c^mprenes pas» Youd êtes les metteurs en scène de la sainteté, f^e mèlec |>as l'Église à vos affaires, à vos combinaisons, k vos stratégies^ à vus doctrines, à vos ambitions^ Ne Fappelieis pas votre mère pour eu faire votre servante. {Profonde^ sertsatioru) Ne la tpuroientez pas sous le prétexte de lai apprendi e la politique ; surtout ne l'identifiez pas avec vous. Voyez le tort que vous lui faites ! M. Févéque de Langres vous l'a dit. (fin rit,)

Voyez comme elle dépérit depuis qu'elle vous al Vous vous faites si peu. aiinet que vous finiriez par la faire haïr! En vériié, je vous le dis {On r/f),ellese passera £ort bien de vous. Laissez^la en repos. Quand vous n'y serez plus, on y reviendra. Laissez- la, cette vénérable. Église, cette vénéraUe mère, dans sa solitude, dans sou abnégation, dans son humilité.. Tout cela compose sa grandeur! Sa solitude lui attirera la foule; son abnégation est sa puissance, son humilité est sa majesté. {/^ive adhésion,)

Vous parlez d'enseignement peligieux.! Savez- vous quel est le véritable enseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner,, celui qu'il ne faut pas troubler? C'est la sœur de charité au chevet du mourant. C'est k frère de k Merci rachetant Tesclave. C'est Vincent de Paul ramassant Fenfaot trouvé. Cest Fé-> vsque de Marseille au milieu des. pestiférés. C'est Far» chevéque de Paris abordant avec un sourire ce formidable faubourg Saint-Ant»ine» levant son crucifix au-dessus de la guerre civile, et s'inquiétant peu- de secevoir k mort, pourvu qu'iLappovte kpaix. {Braw!)

Voilà le réritable enseignement religieux, renseignement religieux réel, profond, efBcace et populaire, celui qui, heureusement pour la religion et Phumanité, fait encore plus de chrétiens que vous n'en défaites! {Longs applaudissements à gauche,)

Ah I nous TOUS connaissons I nous connaissons le parti clérical. C'est un vieux parti qui a des états de service. {On rit.) C'est lui qui monte la garde à la porte de Torthodoxie. {On rit.) C'est lui qui a trouvé pour la vérité ces deux étais merveilleux, l'ignorance et l'erreur. C'est lui qui a fait défense à la science et au génie d'aller au delà du missel et qui veut cloîtrer la pensée dans le dogme. Tous les pas qu'a faits Tintelligence de l'Europe, elle les a faits malgré lui. Son histoire est écrite dans l'histoire du progrès humain, mais elle est écrite au verso. {Sensation.) Il s'est opposé à tout. {On rit,)

C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que les étoiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a appliqué Campanella sept fois à la question pour avoir affirmé que le nombre des mondes était infini et entrevu le secret de la création. C'est lui qui a persécuté Harvey pour avoir prouvé que le sang circulait. De par Josué, il a enfermé Galilée ; de par saint Paul, il a emprisonné Christophe Colomb. {Sensation.) Découvrir la loi du ciel, c'était une impiété; trouver un monde, c'était une hérésie. {Très-bien! très-bien!) C'est lui qui a anathématisé Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la morale, Molière au nom de la morale et de la religion. {Très-bien ! très-bien !) Oh ! oui, certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique et qui êtes le parti clérical, nous vous connaissons. Voilà longtemps déjà que la conscience humaine se révolte contre

vous et vous demande : « Qu'est-ce que vous me voulez? » voilà longtemps déjà que vous essayez de mettre un bâillon à l'esprit humain. {Acclamations à gauche.)

Et vous voulez être les maîtres de l'enseignement! Et il n'y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous acceptiez 1 Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation, l'héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez ! Si le cerveau de l'humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d'un livre, vous y feriez des ratures! (Ott//oa//) Convenez-en! {Mouvement prolongé.)

Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout à Tantreune émanation supérieure, un livre qui est pour l'univers ce que le Coran est pour l'islamisme, ce que les Védas sont pour Tlnde , un livre qui contient toute la sagesse humaine éclairée par tonte la sagesse divine^ un livre que la vénération des peuples appelle le Livre, la Bible ! Eh bien ! votre censure a monté jusque-là I Chose inouïe I des papes ont proscrit la Bible 1 Quel étonnement pour les esprits sages, quelle épouvante pour les cœurs simples, de voir l'index de Rome posé sur le livre de Dieu! {Vive adhésion à gauche,)

Et vous réclamez la liberté d'enseigner ! Tenez, soyons sincères; entendons-nous sur la liberté que vous réclamez : c'est la liberté de ne pas enseigner. {Applau^ dissements à gauche. — Vives réclamations à droite.)

Ah ! vous voulez qu'on vous donne des peuples à instruire? Fort bien. — Voyons vos élèves. Voyons vos produits. [On rit.) Qu'est-ce que vous avez fait de l'Italie? qu'est-ce que vous avez fait de l'Espagne? Depuis

i98 DISCOURS ET RAPPORTS

-des siècles vous tenez dans vos mains, à votre discrétion, à votre école, sous yotre fende, ces deux grandes nations, illustres parmi les plus illastres; qu'en avez- \ous fait? (Mouvement,)

Je vais vous le dire. Grâce à vous, Tltalie, dont anenii homme qui pense ne peut plus prononcer le nom qu'a* vee une inexprimable douleur filiale, l'Italie» cette mère des fénies et des nations, qui a répandu sur l'univers toutes les plus éblouissantes merveilles de la poésie et des arts, Tltalie, qui a appris à lire au genre hAunain, l'Italie aujourd'hui ne sait pas lire ! (Profonde sensation J)

Oui, l'Italie est de tous les États de TBurope eelai où il y a le moins de natifs sachant lire ! (Réclamations à droite,-^ Cris violents»)

L'Espag^,. magnifiquement dotée, l' Espagne ^ qui avait reçu des Romsûns. sa première civil isaticin, des Arabes sa seconde civilisation, de la Provîdeaee , et malgré vous, un monde-, TAinérique; l'Espagne a perdu, grâce à vous, grâce à votre joug d'abrutisseaient, qui est un joug de dégradation et d'amoindrissemenl: (^p^ plaudisstments à gauche) ^ l'Espagne a perdu ce secret de lar puissance qu'elle tenait des RiHnains, ce génie des arts qu'elle tenait des Arabes, ce moode qu'elle temitt de Dieu, et en échange de tout ce que vous lui av es fait perdre, elle a reçu de tous Tinquisition. (Mtwement.)

L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de réhabiliter avec une tnnidité pudique dont je les honore. (Longue hilarité à gaucke-. *— jfiiécia*mations àdroHe,) L'inquisifeion,qai a brûlé sur le bûcher cinq millions d'hommes 1 (Dénégations à droite,) Lises Phbtoirèl L'inquisition, qui «xhumatt les monts pour les brûler comme héiiétiques (C'est vrad I), ténKÂnUrgei et

Arnault, comte de Forcalquier^L'inquisitîoo, qui déclarait les enfants des hérétiques^ jusqu'à la deu&ième génération, infâmes et incapables d'aucuns honneurs publics, en exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrêts, ceux qui auraient dénoncé leur père l {Long mouvement,) L'inquisition, qui, à l'heure où je parle, tient encore- dans la bibliothèque vaticane les ma* nuscrits de Galilée clos et scellés sous le scellé de Tindex ! {Agitation,) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous lui ôtiez et de ce que vous lui donniez, vous Tavez surnommée la Catholique ! [Rumeurs à droite,)

Ah I savez-vous? vous avez arraché à l'un de ses plus grands hammes ee ori douloureux qui* vous acause : c J'aime mieux qu'elle soit la Grande^ que kb Catholi* que ! » {Cris à droite, — Longue interruption. — Plu^ sieurs membres interpellent vivement l^ orateur.)

Voilà vos chefs-d'œuvre! Ce foyer qu'on appelait ritalie^ vous l'avez éteint. Ce coloase qu'on aippelbit l'Espagne, vous l'avez miné. L'une est en cendres, l'au^tre est en ruine. Voilà ce que vous avez fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous '«oulea faire de la. France? (Mouvement prolongé,)

Tenezy vous venez de Rome ; je vous £aîs compliment. Vous avez eu là un beau succès I (Rires et bravos àgau^ ^ che.) Vous venez de bâillonner le peuple romain; maàitenant vous voulez bâillonner le peuple franfaîs» Je comprends : cela est encore plus beau^ csla tente; seu^lemenl, prenez garde; c'est malaisé : cdui-ci est un lion tout à fait vivant. (Agitation,)

A qui en vouiez- vous donc ? Je vak vous le dire : iK>us en voulez à la raison humSdne. Pourquoi ? Parce qu'elle fait le jour. {Oui! oui ! — Nont non /)

Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette énorme quantité de lumière libre que la France dégage depuis trois siècles, lumière toute faite de raison, lumière aujourd'hui plus éclatante que jamais, lumière qui fait de la nation française la nation éclairante, de telle sorte qu'on aperçoit la clarté delà France sur la face de tous les peuples de l'univers. (Sensation.) £h bien, cette clarté de la France, cette lumière libre, cette lumière directe, cette lumière qui ne vient pas de Rome, qui vient de Dieu, voilà ce que vous voulez éteindre, voilà ce que nous voulons conserver I {Oui ! oui ! — Bravos à gauche,)

Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque l'enseignement primaire, parce qu'elle dégrade l'enseignement secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce qu'elle diminue mon pays. (Sensation.)

Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de cœur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution de territoire, comme par les traités de 18)5, ou une diminution de grandeur intellectuelle, comme par votre loi ! (fifs ap^ plaudissements à gauche,)

Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de la tribune, au parti clérical, au parti qui nous envahit (Écoutez! écoutez!), un conseil sérieux. (Rumeurs à droite,)

Ce n'est pas l'habileté qui lui manque. Quand les circonstances l'aident, il est fort, très -fort, trop fort! (Mouvement.) Il sait l'art de maintenir une nation dans un état mixte et lamentable, qui n'est pas la mort, mais

qui n'est plus la vie. {Cest vrai!) Il appelle cela gouveraer. {Rires,)

C'est le gouverDement par la léthargie. {On rit,) Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient à la France. C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement entrevoir, à cette France, l'idéal que voici : la sacristie souveraine, la liberté trahie, l'intelligence vaincue et liée, les livres déchirés, le prône remplaçant la presse, la nuit faite dans les esprits par l'ombre des soutanes, et les génies matés par les bedeaux. {Acclamation à gauche * — Dénégations furieuses à droite,)

C'est vrai, le parti clérical est habile ; mais cela ne l'empêche pas d'être naïf. {Hilarité,) Quoi ! 1 redoute le socialisme ! Quoi ! il voit monter le flot, à ce qu'il dit, et il lui oppose, à ce flot qui monte, je ne sais quel obstacle à claire- voie ! Il voit monter le flot, et il s'imagine que la société sera sauvée parce qu'il aura combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les résistances matérielles, et qu'il aura mis un jésuite partout oii il n'y a pas un gendarme. {Rires et applaudissements,) Quelle pitié!

Je le répète, qu'il y prenne garde, le dix-neuvième siècle lui est contraire; qu'il ne s'obsline pas, qu'il renonce à maîtriser cette grande époque pleine d'instincts profonds et nouveaux ; sinon il ne réussira qu'à la courroucer, il développera imprudemment le côté redoutable de notre temps, et il fera surgir des éventualités terribles. Oui, avec ce système qui fait sortir, j'y insiste, l'éducation de la sacristie et le gouvernement du confessionnal!... {Longue interruption. Cris : A V ordre! Plusieurs membres de droite se lèvent. M, le président et

. M. Victor Hugo échangent un colloque qui ne péovient pas jusqiHà nous, Violent tumulte, Vorateur reprend^ en se tournant vers la droite:)

Messieurs, tous voulez beaucoup, dites-vous , la liberté d'enseignement; tâchez de vouloir un .p^i la liberté de la tribune. {On rit. Le bruit s^apaise,) Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entraîne malgré les hommes eux-mêmes et féconde pour le mal; avec ces doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire.. •« (Nouveaux crts : A tordre!)

Messieurs, le parti clérical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au moment où ce parti se présente une loi à la main, c'est mon droit de législateur d'examiner cette Ici et d'examiner ce parti. Vous ne m'empêcherez pas de le faire. {Très-bien !) 3e continue :

Oui, avec ce système-là, cette doctrine*là et cette histoire-là, que le parti clérical le sache, partout où il sera, il engendrera des révolutions; partout, pour éviter Torquemada, on se jettera dans Robespierre. {Sensation,) Voilà ce qui fait da parti qui s'intitule parti catholique un sérieux danger public. Et ceux qui, comme moi, redoutent également j>our les nations le bouleversement anarchique et l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendantqu'il en est temps encore, qu'on y songe bien ! {Clameurs à droite,)

Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix. Messieurs, je vous parle, non en agita teur, mais en honnête homme! {Écoutez! écoutez!) Ah çà, messieurs, est-ce que je vous serais suspect, par hasard?

CRIS A DROITE. — Ouî ! OUI ! .

u. TicTOR Huco. — Qooî l jc ^(MS sois snspcct ! Vous \e dites?

CRIS à DROITE. — Oui ! oui 1

(Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se lève et interpelle V orateur impassible à lattribune.)

£h bien I sur ce peÎDi, il faut s'e^Uquer. {Le silence se rétablit,) C'est en quelque sorte un fait personnd:. Vous écouterez, je le pense, une explication que vous •avez provoquée vous-mêmes. Ah ! je vous suis suspect ! Et de quoi? Je vous suis suspect ! Mais Tan dernier, je défendais l'ordre en péril comme je défends aujourd'hui la libei'té menacée ; comme je défendrai Tordre demain, si le danger vexent de ce c6té4à. {Mouvement,)

le vous suis -suspect ! Mais vous étais- je suspect quand j'accomplissais mon mandat de représentant de Paris, en prévenant Teffasion du sang dans les barricades de juin? {Bravos à gauche. Nouveaux cris h drùite. Le .tumulte recommence.)

Eh bien 1 vous ne voulez pas même entendre une voix qui défend résolument la liberté I Si je vous suis suspect, vous me Têtes aussi. Entre nous le pays jugera ! {Trèsbien! très-bien !)

Messieurs, an dernier mot. Je suis peut-être un de ceux qui ont eu le bonheur de rendre à la cause de Tordre, dans les temps difficiles, dans un passé récent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu les oublier; je ne les rappelle pas. Mais au moment où je parle, j'ai le droit de m'y appuyer, {Non! non! — Si! si!)

£h bien ! appuyé sur ce passé, je le déclare, dans ma conviction, ce qu'il faut à la France, c'est Tordre, mais

l'ordre vivant, qui est le progrès ; c'est Tordre tel qu'il résulte de la puissance normale, paisible, naturelle du peuple ; c'est l'ordre se faisant à la fois dans les faits et . dans les idées par le plein rayonnement de l'intelligence nationale. C'est le contraire de votre loi ! (f^/Ve adhé^ sion à gauche,)

Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberté et non la compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la puissance et non la servitude, la grandeur et non le néant ! ' {Bravos à gauche.) Quoi ! voilà les lois que vous nous apportez I Quoi I vous gouvernants, vous législateurs, vous voulez vous arrêter ! vous voulez arrêter la France ! Vous voulez pétrifier la pensée humaine, étouffer le flambeau divin, matérialiser l'esprit ! {Oui! oui ! — Non! non!) Mais vous êtes donc dans votre siècle comme des étrangers ! {Profonde sensation.)

Quoi ! c'est dans ce siècle, dans ce grand siècle des nouveautés^ des avènements, des découvertes, des coii^ quêtes, que vous rêvez Pimmobilité ! {Très-bien !) C'est dans le siècle de l'espérance que vous proclamez le désespoir 1 {Bravo!) Quoi! vous jetez à terre, comme des hommes de peine fatigués, la gloire, la pensée, l'intelligence, le progrès, l'avenir, et vous dites : « C'est assez! n'allons pas plus loin , arrêtons-nous ! » {Dénégations à droite.) Mais vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accroît, se transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous, au-dessous de vousl {Mouvement.)

Ah 1 vous voulez vous arrêter I Eh bien 1 je vous le répète avec une profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les écroulements, je vous avertis la mort

SUR LES LETTRES, LES ARTS, ETC. 30j

dans l'âme (On rit à droite) ^ vous ne voulez pas du progrès? vous aurez les révolutions! {Profonde agitation,) Aux hommes assez insensés pour dire : c L'humanité .ne marchera pas, » Dieu répond par la terre qui tremble! {Longs applaudissements à gauche,)

(L'orateur, descendant de la tribune, est entouré par une foule de membres qui le félicitent. L'assemblée se sépare en proie à une vive émotion.)

Il — :t>

DISCOURS

DISCOURS

PaONOïlGÉ AUX iFUVÉBAIiJJSft BE H.CABIXIA 1>BLAVIG11E

(»0 décembre IS48.)

Celui qui a rhooneur de présider en ce moment fÂcadémie framçaise ne peut, dans quelque situation qu'il 4e troB^^ ki-méine, être absent un pareil jour ni muet devant m pareil cercneil.

Il s'arrache à un demi personnel pour entrer dans te deaU général; il fût taire mi instant, pour s'associer asx regrets de tous, le douloureux égoîsme de son pro- |ffe malheur. Acceptons, bêlas I avec une obéissance grave et résignée les mystérieuses yolontés de la Providence qui multip^ent autour de nous les mères et les ▼emres désolées, qaî imposent à la douleur des devoirs envers la douleur, et qui, dans leur toute-puissance impéDé&al>Ie, font consoler Fenfant qui a perdu son père par le père qui a perdu son eilfant.

'CaiBoler! Oui, c'est le mot Que reafant qui nous écoute prenne pour suprême consolation, en eCfety le souvenir de ce qn*a été son pèrel Que cette hdie vie

3i0 DISœURS

si pleine d*œo\res excellentes, apparaisse maintenant tout entière à son jeune efprit, avec ce je ne sais quoi de grand, d'achevé et de vénérable que la mort donne à la viel Le jour viendra où nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres pleurent ici. L'Académie française honorera, par un public éloge, cette &me élevée et sereine, ce cœur doux et bon, cet esprit consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le dès à présent, dussions-nous être exposés à le redire, peu d'écrivains ont mieux accompli leur mission que M. Casimir Delà vigne; peu d'existences ont été aussi bien occupées malgré les souffrances du corps, aussi bien remplies malgré la brièveté des jours. Deux fois poète, doué tout ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique, il avait tout connu, tout obtenu, tout éprouvé, tout traversé, la popularité, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les triomphes du théâtre, toujours si éclatants, toujours si contestés. Comme toutes les intelligences supérieures, il avait l'œil constamment fixé sur un but sérieux; il avait senti cette vérité, que le talent est un devoir; il comprenait profondément, et avec le sentiment de sa responsabilité, la haute fonction que la pensée exerce parmi les esprits. La fibre populaire vibrait en lui ; il aimait le peuple dont il était, et il avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de concorde qui attend Thumanité. Jeune homme, son enthousiasme avait salué ces règnes éblouissants et illustres qui agrandissent les nations par la guerre ; homme fait, son adhésion éclairée s'attachait à ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la paix.

Il a bien travaillé. Qu'il repose maintenant ! que les

pietites haines qui poursuivent les grande^ renommées, que les divisions d'écoles, que les rumeurs des partis, que les passions et les ingratitudes littéraires fassent silence autour du noble poète endormi! Injustices, clameurs, luttes, soufirances, tout ce qui trouble et agite la vie des hommes éminents s'évanouit à l'heure sacrée où nous sommes. La mort^ c'est l'avènement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poète que la gloire, de l'homme que l'âme, de ce monde que Dieu.

DISCOURS

PRONanCE AUX FUKBRAILLES DE M. FREDERIC SOULIÉ» (27 septembre 1847.)

Les autears dramatiques ont bîea voulii souhaiter que j'eusse daits ce jear de deuil rkonnetir de les représenter et de dire en leur nom Fadiev sivpréme à ce noble t œur, à cette âme généreuse, à cet esprit çi^iw, à ce beau et loyal talent qui se nommait Frédéric Sonlîê. Deroir auiStère qni veut être accompli avec une tnstesse virile, digne de Tbomme ferme et rare que vous pleui-ec. Hélas ! la mort est prompte. Elle a ses préférences mystérieuses. £ÎIe n'attend pas qu'une tète soit blanchie pour la choisir. Chose ti-iste et fatale, les ouvriers de l'inte&igence sont emportés avant que leur j(mrnée soit faite, n y a quatre ans à peine, tons, presque les mètaes qui sommes ici, novs nous penchions sur la tombe de Casimir Delà vigne; anjourd^hui nousnoiB indinoDS devant le cercueil de Frédéiîc Soolié.

Vous n^altcndez pas de moi, messieurs, la longue nomenclamre des œuvres, constamment applaudies, de

314 DISCOURS

Frédéric Soulié. Permettez seulement que j'essaye de dégager à vos yeux, en peu de paroles, et d'évoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler la figure morale de ce remarquable écrivain.

Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poèmes, Frédéric Soulié a toujours été l'esprit sérieux qui tend vers une idée et qui s'est donné une mission. En cette grande époque littéraire, où le génie, chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le à Thonneur de notre temps, ne se sépare jamais de Tindépendance, Frédéric Soulié était de ceux qui ne se courbent que pour prêter l'oreille à leur conscience et qui honorent le talent par la dignité, n était de ces hommes qui ne veulent rien devoir qu'à leur travail, qui font de la pensée un instrument d'honnêteté et du thé&lre un lieu d'enseignement, qui respectent la poésie et le peuple en même temps, qui pourtant ont de Taudace, mais qui acceptent pleinement la responsabilité de leur audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans l'écrivain et du prêtre dans le poète.

Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c^était son Àme, toujours pleine de la meilleure et de la plus saine énergie ; de là lui venait cette force qui se résolvait en vigueur pour les penseurs, et en puissance pour la foule. Il vivait par le cœur; c'est par là aussi qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a été récompensé, récompensé par vingt triomphes, récompensé par une grande et aimable renommée qui n'irritait personne et qui plaisait à tous. Cher à ceux qui le voyaient tous les jours et à ceux qui ne Pavaient jamais vu, il était aimé, et il était populaire, ce qui est encore

une des plus douces manières d'être aimé. Cette popu* larité il la méritait ; car il avait toujours présent à Pesprit ce double but qui contient tout ce qu'il y a de noble dans régoïsme et tout ce qu'il y a de vrai dans le dévouement : Être libre et être utile.

Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec la gravité bienveillante d'un vieillard. Sans doule il a dû regretter d'être contraint de quitter l'œuvre de civilisation que les écrivains de ce siècle font tous ensemble, et de partir avant Theure solennelle et prochaine peut-être qui appellera toutes les probités et toutes les intelligences an saint travail de l'avenir. Certes, il élait propre à ce glorieux travail, lui qui avait dans le cœur tant de compassion et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple, parce que là sont toutes les misères, parce que là aussi sont toutes les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses succès le prouvent, toute sa vie Frédéric Soulié a eu les yeux fixés dans une étude sévère sur les clartés de l'intelligence, sur les grandes vérités politiques, sur les grands mystères sociau;c. Il vient d'interrompre sa contemplation ; il est allé la reprendre ailleurs ; il est allé trouver d'autres clartés, d'autres vérités, d'autres mystères, dans l'ombre profonde de la mort I

Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui veut bien m'écouter avec tant de religieuse attention ; que ce peuple généreux, laborieux et pensif, qui ne fait défaut à aucune de ces solennités douloureuses et qui suit les funérailles de ses écrivains comme on suit le convoi d'un ami ; que ce peuple si intelligent et si

3f 6 DISCOURS P&OirONCiS A DIS FUNÉRAILLES.

aérienx le sache faien, qnasd les philosophes, qwrnd les éemaios, quand les poêles irienaest a[^orter ici, à ce commun ahlnae de tons les h o mmes on des leors, ils viennent sans tronfaie, sans omhre, sans inqmétade, pleins d'nne foi inexpnnable dans cette antre vie sans laquelle celle-ct ne serait digne m de Diea qui la donne, m de rhomme qnî la reçoit ! Les penseurs ne se défient pas de iHeu 1 Us regardent avec tranquillité, avec séréfnté, qoekpies-ans avec joîe, cette fosse qnî n'a pas de fond ; ils savent que le corps j tronve une prison, mais qse rame y tFonvedesaiks!

CHi ! les nobles Ames de nos morts regrettés, ces âmes qni, cooMie cdle dmt noas pleorons en ce moment le départ, n'ont cherché dans ce monde qn'an bnt, n'<mt en qn'ane inspiration, n tint voaln qn'nne récompense à leurs travaux, la lumièi« et la liberté, non 1 elles ne tombent pas ici dans nn pîége! r&)n! la mort n'est pas on mens<mge ! Non ! elles ne rencontrent pas dans ces ténèbres celte captivité effroyable, cette affreuse chaise qu'on appelle le néant 1 Elles y continuent, dans vn rayonnement plus magniGqoe, leur vol sublime et lenr destinée immortelle. Elles étaient libres dans la poésie, dans l'arty dans riniellîgenoey dans la pensée ; elles sont libres dans le tombeau 1

DISCOURS

PRONONCÉ AUX flTNERÀILLES DE M. HONORÉ DS BALZAC. (19 aoùtlSSD.)

Messieiois,

L'homme qai Tient de descendre dans cette tombe était de ceux anxcjoels la douleur publique fait cortège. Dans les temps où nous sommes, toutes les fictions sont éranouies. Les regards se fixent désoimais non sur les tètes qui régnent, mais sur les têtes qui pensent, et le pays tout entier tressaille brsqu'une de ces têtes disparaît. Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de Fhomme de talent ; le deuil natkmal, cVst la mort de l'homme de génie.

Messieurs, le nom de Balzac se mêlera à la trace lu * œînettse que notre époque laissera dans l'avenir.

M. de Balzac faisak partie de cette puissante gêné* ration des écrivains du dix-neuvième siècle qui est venue •près Napoléon, de même que Hllustre pléiade du dix-* septième est venue après Richelieu, — comme si, dans le développement de la civilisation, il y avait une loi qui fit succéder aux dominateurs par le glaive les dominateurs par l'esprit.

318 DISCOURS

M. de Balzac était un des premiers parmi les plas grands, nn des plus hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce qu était celte splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on voit aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine; livre merveilleux que le poète a intitulé comédie et qu'il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse Tacite et qui va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et qui va jusqu'à Rabelais; livre qui est l'observation et qui est l'imagination ; qui prodigue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui par moments, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées^ laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal.

A son insu, qu*il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne.. Il arrache à tous quelque chose, aux uns l'illusion, aux, autres l'espérance, à ceux- ci un cri, à ceux-là un masque- Il fouille le vice, il dissèque la passion. Il creuse et sonde l'homme, l'àme, le cœur, les entrailles, le cerveau^ l'abîme que chacun a en soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un privilège des intelligences de notre temps qui, ayant vu de près les révolutions^ Aperçoivent mieux la fin de l'humanité et comprennent mieux la Providence, Balzac se dégage souriant et serein de ces redoutables études qui produisaient la mélancolie chez Molière et la misanthropie chez Rousseau»

Voilà ce qu'il a fait parmi nous. Voilà l'oeuvre qu'il nous laisse, œuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit, fnonument I œuvre du haut de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les grands hommes font leur propre piédestal ; l'avenir se charge de la statue.

Sa mort a frappé Paris de stupeur. Depuis quelques mois il était rentré en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie, comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mère I

Sa vie a été courte, mais pleine ; plus remplie d'œuvres que de jours !

Hélas I ce travailleur puissant et jamais fatigué, ce philosophe, ce penseur, ce poète, ce génie, a vécu parmi nous de cette vie d'orages, de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps à tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des contestations et des haines. Il entre, le même jour, dans la gloire et dans le tombeau. Il va briller désormais, au dessus de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie.

Vous tous qui êtes ici, est-ce que vous n'êtes pas tentés de l'envier?

Messieurs, quelle que soit notre douleur en présence d'une telle perte, résignons-nous à ces catastrophes. Acceptons-les dans ce qu'elles ont de poignant et de sévère. Il est bon peut-être, il est nécessaire peut-être, dans une époque comme la nôtre, que de temps en temps une grande mort communique aux esprits dévorés de doute et de scepticisme un ébranlement religieux. La Providence sait ce qu'elle fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face à face avec le mystère suprême, et quand elle lui

320 DISCOURS PAONONCÉS A l^ES FUNERAILLES.

doime k méditer la mort q«i est la grande égalité et qui est aussi la grande liberté.

La Providence sait ce qu'elle (ait, car c'est là le plus» kaut de Ions les enseignements. 11 ne peut y avoir que d'austères et sérieuses pensées dans tous les cœqrs, quand an sublime esprit fait majestueusement son entrée dans l'autre vie ! quand un de ces êtres (fà ont plané longtemps au-dessus de k foule avec les ailes visibles da g^iie, déplojBUit toot à coup ces autres ailes qu'on ne voit pas, s*enfonce brus^ement dans Tincounn !

N<Ni, oe n'est pas l'inconnu 1 Non, je Taidéjà dit dâms une autre occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le répéter, non, oe n'est pas la nuit, c'est k lumière ! Ce n'est pas k fin, c'esl le commencement] Ce n'est pas le néant, c'est l'éternité 1 M'est-il pas vrai, vous tous qui m'écQutez? De pareils cercueils démonteent l'imrmortalité ; en présence de certains morts illustres, oa sent plus distincteipeot les destinées divines de cette in«^ telligence qui traverse k terre pour souffrir et pour sa purifier et qu'on appelk Tbomme,. et Ton se dit qu'il est impossible que ceux qui ont été des génies pendant leur fie ne soient pa» des âmes après leur mort I

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